Seule la proportionnelle peut sauver Sarah El Haïry…

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Labourer une circonscription, Sarah El Haïry ne sait pas ce que cela signifie. Mais si François Bayrou parvient à faire voter le scrutin proportionnel pour les élections législatives de 2022, elle pourra continuer tranquillement son petit bonhomme de chemin à l’Assemblée nationale.

« Je ne me lance pas dans cette bataille pour la perdre », insiste François Bayrou, président du MoDem et haut-commissaire au Plan. Cette bataille s’appelle scrutin proportionnel à instaurer pour les élections législatives de 2022. Dans un courrier expédié au président de la République le 4 février, Bayrou rappelle que « cet engagement figurait explicitement dans [son] programme de président élu en 2017, comme d’ailleurs dans celui de [son] prédécesseur ».

Il y a du vrai dans les explications du haut-commissaire : « Rappelons qu’il s’agit d’une obligation démocratique et morale. Notre démocratie est bloquée, les François y adhèrent de moins en moins. Des millions d’électeurs ne sont pas représentés au Parlement parce que leur vote va à des partis minoritaires. C’est une injustice inacceptable » (Aujourd’hui en  France, dimanche 7 février 2021).

Partageant le même avis, le sénateur André Vallini (PS), ancien secrétaire d’État, explique : « Marine Le Pen a rassemblé plus de 10 millions de voix en 2017, mais n’a que 6 députés sur 577 » (Le Figaro, lundi 8 février 2021).

Un intérêt politicien évident

Il y a dans la démarche de Bayrou un côté « bon camarade », celui qui songe à celles et à ceux qui sont victimes d’une espèce d’injustice électorale. Mais, comme en politique, rien n’est gratuit et le désintéressement exclu, on peut voir dans ce projet un intérêt politicien évident. Bayrou songe évidemment à sauver sa boutique – le MoDem. Au lendemain de l’élection présidentielle de 2017, le groupe « Mouvement démocrate et apparentés » comptait 47 membres à l’Assemblée nationale. Beaucoup élus grâce à la dynamique provoquée par la victoire d’Emmanuel Macron ; un courant porteur permettait de faire élire des inconnus qui démarraient dans le métier. Il suffisait de se réclamer de la majorité présidentielle, soit LREM, soit MoDem, pour débarquer au Palais-Bourbon. Mais Bayrou et ses amis ont raison d’estimer qu’à la présidentielle de 2022, même si Macron est réélu, on ne retrouvera pas la même marée macroniste. Or le scrutin majoritaire à deux tours ressemble fort à la guillotine ; il suffit d’un léger déplacement de voix pour être battu. Si bien que le MoDem risquerait fort d’y laisser des plumes et d’être condamné au régime minceur.

Sauver le maximum de coéquipiers

Or le patron Bayrou veut évidemment sauver le maximum de coéquipiers, surtout ceux qui jouent maintenant un rôle national. Sur les 37 députés de la Bretagne, cinq appartiennent au groupe MoDem : Bruno Joncour à Saint-Brieuc, Erwan Balanant à Quimperlé, Luc Geismar (suppléant de Sarah El Haïry) à Nantes – Quarquefou, Jimmy Pahun à Auray, Sandrine Josso à Guérande. Cette dernière fait figure de vedette du nouveau groupe. Aux législatives de 2017, elle est élue aisément contre Franck Louvrier (61,11% / 38,89% au second tour) grâce à l’enseigne LREM ; ensuite elle fait un tour au groupe Libertés et territoires (Paul Molac et les nationalistes corses) et puis atterrit en septembre 2020 dans le groupe MoDem. En trois ans, trois groupes ! Revenant dans la majorité présidentielle, elle espère certainement qu’en 2022, elle sera à nouveau la candidate officielle de la maison Macron et pouvoir ainsi retourner au Palais-Bourbon. Mais son côté folklorique étant maintenant connu, il y a peu de chance pour qu’elle soit adoubée par l’Élysée ; on lui préférera quelqu’un de plus solide. D’autant plus qu’elle a déjà eu l’occasion de montrer son peu de poids électoral ; elle en a fait la démonstration lors des élections municipales de 2020. Elle se parachute à La Baule, monte une liste et se ramasse une branlée historique : 4,17% des suffrages exprimés au premier tour (15 mars 2020). Parvenir à faire moins que la liste du Rassemblement national (5,13%) à La Baule peut être qualifié d’exploit. Une comparaison du nombre de voix obtenu dans la cité balnéaire se passe de tout commentaire : 3523 voix (41,42%) au premier tour des élections législatives de 2017, puis 286 voix (4,17%) au premier tour des élections municipales de 2020. En trois ans, la dame Josso a perdu 3 237 électeurs à La Baule ! Sa carrière politique risque donc de prendre fin prochainement…

Autre cas intéressant chez les centristes de Bretagne : Sarah El Haïry, secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et de l’Engagement. Au second tour des élections législatives de 2017, la Franco-marocaine est élue facilement député de la circonscription de Nantes – Nort–sur-Erdre où elle est parachutée ; elle pulvérise le député sortant Michel Ménard (PS) : 61,02% contre 38,98%.

Le métier de député de terrain, on ne l’apprend pas au lycée français de Casablanca

Mais ce qui était vrai en 2017, année où la vague macroniste a fonctionné à plein régime, ne le sera peut-être pas en 2022 si on assiste au ressac. Et là, les députés appartenant à la majorité qui parviendront à sauver leur peau seront ceux qui seront parvenus à s’ancrer dans leur territoire ; ce qui impose de se livrer à un rude travail d’assistante sociale, activité ingrate mais payante sur le long terme. S’occuper de ses électeurs, les recevoir, leur rendre service, prendre à bras le corps leur dossier de retraite et autres, être présent dans les kermesses, assister aux remises de décorations, prendre la parole aux différentes manifestations… Cela s’appelle du clientéliste, moyen efficace lorsqu’on veut être réélu. Mais il faut y consacrer beaucoup de temps. Et ce métier de député de terrain, on ne l’apprend pas au lycée français de Casablanca. Il est peu probable que Sarah El Haïry ait songé à cet aspect des choses. Devenir secrétaire d’État chargé de la Jeunesse ne l’aidera pas davantage. Lorsqu’on est un ministre de premier rang comme Jean-Yves Le Drian, on existe grâce à une forte présence dans les médias. Mais Mme El Haïry fait « partie de cette palanquée d’individus complètement invisibles dont on peine à savoir comment ils s’appellent et ce qu’ils font vraiment ». Son job n’est pas en mesure d’en faire une vedette de la politique : « Chargée du tissu associatif, elle défend, au côté de Marlène Schiappa, un « contrat d’engagement républicain » dans le cadre de la loi séparatisme pour que l’argent public ne finance pas « des ennemis de la République à travers les associations » (Libération, vendredi 18 décembre 2020). Vaste programme !

Ancienne porte-parole nationale du MoDem, Sarah El Haïry appartient à la catégorie des cadres centristes. Des personnages dont Bayrou a besoin pour que le MoDem continue à exister ; il fera donc tout pour les sauver. Mais le scrutin majoritaire risque d’abréger la carrière de gens politiquement inexistants, élus un peu par hasard en 2017 et qui n’ont pas été capables de se donner une envergure électorale ; c’est probablement le cas de la secrétaire d’État en question. D’où la proposition de l’introduction de la représentation proportionnelle.

Sarah El Haïry peut être battue dans sa circonscription, mais élue sur une liste départementale ; il suffit qu’elle se trouve en position éligible, sans avoir à produire d’efforts particuliers. Ainsi elle conserverait son casse-croûte et Bayrou un petit soldat.

Bernard Morvan

Crédit photo : Lionel Barbe/Wikimedia (cc)
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1 COMMENTAIRE

  1. on a vu pire comme « venu d’ailleurs  »
    si la proportionnelle pouvait la sauver et enterrer Bayrou , ce serait un bon résultat.

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