Guillaume Travers : « Les corporations présentent certains éléments spécifiquement européens » [Interview]

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Qu’ont été les corporations médiévales ? Le mouvement ouvrier a‑t-il récupéré des éléments de la pensée corporatiste ? Quelles leçons tirer des tentatives modernes de rétablissement des corporations ? Guillaume Travers s’attache à répondre à ces questions dans un ouvrage clair, précis et synthétique intitulé « Corporations et corporatismes », paru aux éditions de la Nouvelle librairie, collection Longue mémoire.

Comme l’explique l’auteur, loin d’être seulement un mode d’organisation des métiers, les corporations sont aussi porteuses d’une vision du monde et créent des liens communautaires. Guillaume Travers nous dépeint ensuite leur déclin, puis leur mort au XIXe siècle, achevées par la Révolution Industrielle.

L’auteur interroge aussi les persistances des corporations après leur disparition officielle, sur le terrain — mouvement ouvrier, syndicats — comme dans les idées. En effet, toute une pensée corporatiste se développe, en France et en Europe, autour de quelques grands intellectuels.

Ce développement de la pensée corporatiste aboutit à des tentatives de restauration au cours du XXe siècle qui sont ici finement analysées. L’auteur précise enfin ce que sont désormais le travail et les règles qui le régissent, les mettant en parallèle avec les corporations.

La connaissance des corporations et de la pensée corporatiste est des plus importantes pour envisager l’avenir, à l’heure où les modèles des derniers siècles s’effondrent, où le travail change peu à peu de visage et où la majeure partie de la population est en quête de sens, cherchant ainsi à renouer avec un mode de vie plus sain.

Guillaume Travers est professeur d’économie et journaliste pour la revue Éléments. Il est l’auteur d’Économie médiévale et société féodale (La Nouvelle Librairie), de Capitalisme moderne et société de marché, (La Nouvelle Librairie), de Pourquoi tant d’inégalités ? (La Nouvelle Librairie) et coauteur de la Bibliothèque du jeune européen (Le Rocher, avec Alain de Benoist). Il est formateur de l’Institut Iliade.

Il nous a accordé une interview au sujet de l’ouvrage.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qu’une corporation ? Un corporatisme ?

Guillaume Travers : Ce que nous nommons « corporation » désigne un certain nombre de communautés de métiers ayant existé durant la quasi-totalité du Moyen Âge. Deux traits me semblent essentiels. Premièrement, la période médiévale pense l’ordre social comme un emboîtement de communautés. Dans le monde rural, la principale communauté est villageoise : elle organise les travaux des champs, et la vie sociale plus généralement. Dans le monde urbain, qui renaît à partir du XIe siècle, les principales communautés sont des communautés de métiers, ces fameuses corporations.

Elles imposent certes des cadres à la vie économique (régulation des prix, de l’apprentissage, limitation de la concurrence), mais elles ont aussi un rôle social incontournable : entraide, rituels, célébrations d’un saint, organisation de funérailles, etc. Deuxièmement, les corporations sont le fruit d’une société pensée comme un tout organique : tout le monde n’est pas égal mais chacun a un statut ; l’objectif premier est de « tenir son rang », quel qu’il soit, en démontrant ses qualités, son savoir-faire, la maîtrise de gestes et de traditions. Les pensées corporatistes, au XIXe et au XXe siècles, ont voulu rétablir, au moins en partie, ce type de communautés de métiers, à un moment où les travailleurs se sont retrouvés jetés (par la révolution industrielle) sur un vaste marché du travail. Il s’agissait aussi de redonner du sens au travail, en en faisant une activité ne se réduisant pas à son seul rôle économique. 

Breizh-info.com : Sont-ce des notions typiquement européennes ? Quelles constantes à travers les siècles ?

Guillaume Travers : Des formes d’organisation collective du travail ont existé sur tous les continents. Néanmoins, les corporations présentent certains éléments spécifiquement européens. Traditionnellement, en Europe, on est libre parce que l’on est d’une terre, parce que l’on appartient à des communautés qui ont la possibilité de s’organiser au moins en partie de manière autonome.

Toute la conception médiévale de la liberté tient en cela, et s’oppose à la fois à la conception moderne de la liberté (qui ne pense la liberté que pour les individus, pas pour les groupes), et à des conceptions extraeuropéennes, orientales ou asiatiques, qui font beaucoup moins de cas de toute liberté. Les corporations illustrent parfaitement cette conception européenne traditionnelle de la liberté : elle bénéficie d’une certaine autonomie en tant que corps constituant de l’ordre social ; les maîtres et apprentis « possèdent » leur métier et le statut qui y est attaché. Ces grands traits apparaissent avec les premières corporations et ont duré très longtemps. Enfin, si les corporations n’ont disparu qu’avec la Révolution française de 1789, il faut cependant signaler que leur fonctionnement avait été dénaturé depuis au moins un siècle par des interventions de plus en plus fortes de la monarchie absolue. 

Breizh-info.com : En quoi le capitalisme et le marxisme ont-ils détruit, à la fin du 19ème et au début du 20ème, la corporation ?

Guillaume Travers : Disons que le corporatisme a disparu pour deux raisons principales. Tout d’abord, l’idéologie des Lumières, de la Révolution de 1789, fut d’inspiration profondément individualiste. À ce titre, elle a refusé de voir une quelconque justification aux communautés organiques, pour ne voir que des individus. Ensuite, la révolution industrielle, le capitalisme naissant, ont été un facteur majeur de déracinement et de dissolution des communautés : des millions de personnes ont dû se séparer de leur terre, de leur famille, pour gonfler les masses ouvrières dans un monde en pleine urbanisation et industrialisation. Dans un tel monde, le sentiment de « communauté » n’existe plus guère.

Quant au marxisme, il n’a jamais visé à rétablir ces communautés. Au contraire, il prend acte de leur dissolution, parle à l’homme jeté dans la masse, défini avant tout par sa « classe », pour penser précisément une « lutte des classes » irréductible. Notons un dernier point : le corporatisme pense que la société comme un tout ordonné, où les hommes ont énormément d’intérêts communs. Le marxisme pense au contraire la société comme un lieu d’antagonismes, où s’affrontent des intérêts contraires. C’est une différence capitale. 

Breizh-info.com : Faut-il revenir aujourd’hui aux corporatismes à l’heure où plus que jamais, nos sociétés européennes communautarisés sont divisées, éclatées en micro-groupes ?

Guillaume Travers : Je crois qu’il faut se garder de toute volonté qui consisterait à simplement vouloir revenir vers le passé. Qu’on le veuille ou non, l’ordre social, les techniques, les représentations ont changé, et l’on ne restaurera pas les corporations telles qu’elles ont pu exister. Néanmoins, ce que nous pouvons faire renaître, c’est l’esprit qui inspirait le système corporatif.

Cette tâche me semble essentielle et urgente : à l’heure où nombre de nos contemporains aspirent à des communautés plus locales, plus enracinées, l’idéal corporatif peut évidemment nous porter : un idéal qui ne valorise pas uniquement la dimension quantitative du travail (sa rentabilité, les profits qu’il génère), mais aussi sa dimension qualitative (travail bien fait, transmission de savoirs) ; un idéal qui reconnaît que nous avons des intérêts communs et non seulement des intérêts individuels (tant le patron de PME que son salarié sont perdants quand une région se désindustrialise) ; enfin, un idéal qui vise à redonner du sens au travail, à l’heure où celui-ci est en crise (multiplication des burn-outs, des « jobs à la con »). 

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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