La plus ancienne représentation du roi Arthur se trouve-t-elle à Perros-Guirec ?

A LA UNE

Perros-Guirec, la station des bords de Manche serait en possession d’une première mondiale : la première image connue du Roi Arthur, datant de la première moitié du XIIème siècle.

Telle est l’opinion de Philippe Walter, de l’Université de Grenoble, spécialiste de Chrétien de Troyes, ainsi que de sa consoeur Alison Stones, de l’Université de Pittsburgh, qui estime l’identification « possible« . Ils viennent à la suite d’autres sommités qui se sont penchées sur le sujet : les chercheurs bretons Charles de la Monneraye (1812-1904) et Arthur de la Borderie (1827-1901), qui ont lancé les premières études, relayés au siècle dernier par les Américains Robert et Laura Loomis et par le spécialiste de l’art roman Roger Grand. Le répertoire « Mérimée » du ministère de la Culture abonde dans le même sens dans sa notice consacrée à l’église de Perros-Guirec.

Perros plus fort que Compostelle, Modène, Otrante…

La sculpture se trouve sur un portail extérieur de l’église Saint Jacques de Perros-Guirec, côté monument aux morts.

On y voit distinctement un chevalier, équipé d’un heaume, d’une cotte et d’un bouclier, pointant une lance sur un monstre qui enroule sa queue vers l’arrière du pilier. Dans le dos du chevalier, un autre personnage brandit une épée en direction opposée, vers la queue d’un deuxième animal par ailleurs invisible (à moins qu’il ne s’agisse de la queue du premier animal qui a fait le tour du pilier).

La datation approximative de cette sculpture ne pose pas de problème. Elle a été sculptée dans le même temps de construction et dans la même pierre de granit rose locale que la partie romane de l’église paroissiale. Des éléments stylistiques permettent aux spécialistes de donner une fourchette : entre 1050 et 1150.

C’est-à-dire dans le même temps, et même un peu avant que les autres sculptures arthuriennes qui fleurissent à cette époque. La statue de Tristan, qui accueillait les pèlerins à la cathédrale Saint-Jacques de Compostelle en Galice, ne peut remonter plus haut que 1105 ; le bas-relief du portail de la cathédrale de Modène, représentant Arthur, Guenièvre et d’autres chevaliers de la Table Ronde, a été vraisemblablement sculpté entre 1106 et 1150 ; la mosaïque de la cathédrale d’Otrante, où Arthur est représenté combattant le Chapalu, comporte une date incontestable : 1165.

1100-1200 : un siècle arthurien en Europe…

A Perros, aucune inscription ne permet d’identifier formellement le chevalier combattant un dragon au roi Arthur, mais c’est le contexte qui incite à y penser.

Dans la première moitié du XIIème, en quelques décennies, l’arthuromania se répand d’un bout à l’autre de l’Europe, de manière virale. La Matière de Bretagne, cet ensemble de récits qui mélange histoire et fiction, mythes et clins d’œil à l’actualité, fantastique et humour, érotisme et nobles sentiments, passionne dames, demoiselles et damoiseaux qui s’ennuient au château. Et, dans les mêmes châteaux, le sujet fascine les « clercs », ces ecclésiastiques de cour, lettrés touche à tout, aussi bien le profane que le sacré.

Le clerc arthurien le plus célèbre est Chrétien de Troyes, ecclésiastique attaché à la cour du richissime comte de Champagne : en piochant dans la Matière de Bretagne, ce génie littéraire invente le prototype du roman occidental , avec ses épisodes et son happy end hollywoodien (« Erec et Enide », 1170).

Toute l’Eglise est remuée par cette mode subite qui déconcentre les fidèles et vient troubler la sérénité des plus paisibles moines. En 1223, le moine allemand Césaire de Heisterbach le raconte dans une anecdote humoristique : prêchant à une heure tardive, l’abbé de son monastère constate que quelques frères sont en train de s’endormir doucement. Il arrête son sermon et d’une voix plus forte reprend : « Il était une fois le roi Arthur… ». Toute la congrégation se réveille aussitôt, attendant la suite de l’histoire…

Le phénomène prend une tournure politique, Arthur apparaissant comme une sorte de messie celte, un roi juste et libérateur. Le clerc Alain de Lille (1117-1203), prévient, amusé :  » Allez au royaume d’Armorique, qui est la petite Bretagne, et proclamez sur les places des marchés et dans les villages qu’Arthur le Breton est aussi mort que n’importe quel autre défunt : les faits eux-mêmes vous montreront la vérité des prophéties de Merlin qui dit que la fin d’Arthur prête à discussion. Vous ne vous en tirerez pas sans dommage, vous serez injurié et lapidé par vos auditeurs« .

Dès 1168, un texte atteste qu’Arthur est devenu un argument politique (une fausse lettre à Arthur du sénéchal de Bretagne Olivier de Dinan, citée dans le Draco Normannicus, un livre contemporain).

En 1187, Constance, veuve du duc de Bretagne, accouche d’un fils : elle le baptise Arthur pour répondre à l’attente générale.

En représailles à ce défi politique, le roi d’Angleterre fait occuper Morlaix. Puis il ordonne de lancer des fouilles dans l’abbaye de Glastonbury, où sont exhumés en 1191 deux corps identifiés à Arthur et Guenièvre, qui reçoivent un tombeau et une croix avec le nom du roi de légende : c’est la preuve officielle que le roi Arthur est vraiment mort et qu’il ne reviendra pas.

Quant au duc Arthur, fait prisonnier, il sera assassiné à l’âge de 16 ans, pour détruire l’espoir qu’il suscitait.

Motifs celtes dans l’église de Perros-Guirec

tout particulièrement en Bretagne et dans le Trégor

Le Trégor, du nom du petit évêché de Tréguier, où était enclavée Perros-Guirec (qui dépendait de Dol), n’a pas pu échapper au virus Arthur. D’autant moins qu’il se trouvait à proximité du foyer où il incubait depuis plusieurs siècles, la Grande-Bretagne, théâtre de la plupart des aventures du « grand-breton » Arthur.

C’est d’abord de manière orale et assez souterraine, par les bardes et troubadours, depuis l’an 570 environ, que la Matière de Bretagne s’est créée et s’est diffusée. C’est seulement au début du 12ème siècle qu’elle est fixée par écrit dans la Grande-Bretagne de langue celte, le Pays de Galles. (1)

On peut-être encore plus précis sur le temps et la localisation : Monmouth, au sud du Pays de Galles. C’est dans le monastère de cette ville que sont recopiées en latin 5 vies de saints gallois, rédigées entre 1100 et 1130, où Arthur fait une première apparition de guest-star. En 1136, le clerc Geoffroy de Monmouth (le même lieu) publie « l’Histoire des Rois de Bretagne », qui attribue cette fois à Arthur un rôle central et lui donne toute la crédibilité d’un texte rédigé en latin.

Qui était seigneur de Monmouth ? Wihénoc de Dol, un chevalier de Bretagne armoricaine, venu avec des centaines d’autres de même origine, s’emparer de l’Angleterre sous le commandement de Guillaume le Conquérant (1066). Wihénoc a fondé le monastère et hébergé un temps au château Geoffroy de Monmouth.

En Armorique, la mode arthurienne trouve naturellement en retour sa place dans une noblesse très impliquée dans les luttes de pouvoir. Avant même le duc Arthur Ier, des nobles reçoivent des prénoms arthuriens, même si ce n’est pas massif : on trouve avant 1100 un seigneur Caradoc, non à Vannes mais à Pleubian près de Tréguier; vers 1100 un Arthur, sire de Gahard, et un autre Arthur, sire de Servon, deux villages près de Rennes ; une dame Iseult, née en 1140, fille du comte de Dol…

Un magnifique coffre représentant Tristan et Iseut, entré en 1182 au trésor de la cathédrale de Vannes à l’arrivée de l’évêque Guéthénoc, pourrait aussi témoigner de cette influence. Guéthénoc était un des chefs du « parti arthurien » et sera nommé par Constance précepteur du duc Arthur. Aujourd’hui toutefois, la datation et l’interprétation de ce coffre sont remis en cause. Quant à Guéthénoc, il est devenu l’agriculteur bougon de la série Kaamelott…

On peut également citer des toponymes arthuriens, tout particulièrement en Trégor. On trouve à Pleumeur-Bodou l’îlôt d’Aval et près de Lannion le château de Kerduel, commencé au 12ème siècle. Ces noms font penser respectivement à Avalon, l’île qui abrite le roi Arthur convalescent, et à Carduel, une des résidences des chevaliers de la Table Ronde. Il y a également un toponyme Perceval à Plestin-les-Grèves, paumé dans la campagne. Ces exemples impliquent peut-être qu’à un moment ou un autre, la légende arthurienne a imprégné les Trégorrois.

Or de cela on a une preuve matérielle éclatante. Le Grand Légendaire de la cathédrale de Tréguier conservait autrefois un manuscrit dont on a gardé une copie et dont la rédaction pourrait remonter au XIIème siècle. Il raconte les aventures d’un saint vénéré dans le diocèse, Saint Efflam, et fait intervenir en second rôle le roi Arthur combattant un dragon. Les clercs travaillant pour l’évêque de Tréguier suivaient donc l’actualité et ses tendances. Ils ont eu vent, peut-être de façon précoce, des travaux de leurs collègues gallois. (2)

Un bas relief énigmatique, à l’intérieur de l’église de Perros

Et ce n’est pas tout. Dès le 19ème siècle, les chercheurs attirent l’attention sur une scène inexpliquée à l’intérieur de l’église de Perros-Guirec.

Ce bas relief se trouve au-dessus du deuxième pilier de la nef romane, dans la même pierre typique que la sculpture de l’extérieur. Sa situation dans l’église n’est pas indifférente : côté gauche et sombre, au nord-ouest, près de l’entrée. Sur un pilier voisin, un visage monumental et archaïque, qui représenterait le donateur de l’église. Sur d’autres piliers contigus, des motifs celtes (roue solaire, corne de bélier). En face au contraire, dans la partie noble et ensoleillée de la nef , des bas reliefs de même facture mais d’inspiration strictement biblique : le jardin d’Eden, le don de l’Esprit Saint, l’Eucharistie. Les sculpteurs, guidés par leur commanditaire, ont-ils voulu signifier le passage du paganisme celte à la lumière de l’Evangile ?

Le bas relief mystérieux comporte un homme d’église (aube et crosse pastorale) prenant par la main un personnage en mauvaise posture, encerclé d’éléments ondulants. Par terre, ce qui semble être un chevalier, armé d’un casque et d’un bouclier.

Une scène qui pourrait évoquer la Vie de Saint Efflam, en cours de rédaction au moment de la construction de l’église : Arthur s’y retrouve en effet situation de faiblesse face à un dragon (évoqué par les « éléments ondulants ») et le premier rôle y est tenu par l’homme de Dieu, comme dans les vies de saints gallois.

Efflam, raconte le manuscrit, était un prince irlandais, devenu ermite après avoir quitté femme et palais. Il s’installe en Armorique, non loin de Perros-Guirec, à Plestin, dans la baie de la Lieue-de-Grève, site grandiose que les hommes du Moyen Age trouvaient carrément inquiétant.

Un Roc en forme de dent, le Hyrglas, environné d’ une épaisse forêt et d’une plage démesurée, domine un passage très étroit par où les voyageurs allant à Morlaix par la voie romaine devaient nécessairement passer. Au temps lointain d’Efflam, un dragon y barrait la route.

Voilà une mission pour Arthur qui sur les indications du saint entre dans la grotte et combat un jour durant la bête. Au soir, il n’a pas vaincu et, assoiffé, implore le secours du saint. Après avoir fait jaillir une source, ce dernier siffle le dragon qui approche docilement et accepte de quitter les lieux, non sans cracher du sang, qui colore depuis les pierres de la région.

En faisant figurer cette scène sur un pilier à l’entrée, les commanditaires du sculpteur auraient voulu faire passer un message aux fidèles : le saint est plus puissant que le héros, le clerc que le chevalier, l’esprit que la force.

Et ce message devait particulièrement être entendu des pèlerins des Sept Saints qui venaient de Morlaix pour visiter le tombeau de Saint Tugdual à Tréguier : ils étaient auparavant passés par les lieux évoqués : le roc, la forêt, la grève, la grotte et la source de Saint Efflam, encore visibles de nos jours.

Les formes chaotiques et la couleur du granit étaient expliquées par l’action destructrice d’un Dragon, monstre marin, à l’aube de la Création…

Deux autres explications du bas-relief

Les documents édités par la paroisse de Perros-Guirec ne donnent pas la même explication de cette scène. On y verrait bien un homme d’église, mais celui-ci prêcherait à un fidèle le mystère de l’Incarnation. A terre, serait l’image (pas très ressemblante) de Marie en train d’accoucher. Une image qui rappellerait alors la Vierge Couchée qui se trouve dans la chapelle du Yaudet, à l’embouchure tout proche du Léguer.

Il existe une troisième explication, livrée par Martin Aurell, de l’Université de Poitiers, auteur de la toute dernière mise au point universitaire d’ensemble sur la Table Ronde, auquel cet article doit la plupart de ses données :  » La légende du Roi Arthur », 2007.

Concernant Perros-Guirec, Aurell s’appuie sur une nouvelle analyse des sculptures réalisée in situ par l’historienne de l’art Esther Dehoux.

Le religieux du bas relief serait Saint Guirec, l’ermite qui a donné son nom à la commune. Il tendrait la main à un personnage en train de se noyer (les éléments ondulants). Le fondateur de l’église aurait voulu rendre hommage à ce saint de Grande-Bretagne venu par voie de mer et dont l’ermitage se situait sur la hauteur où sera construite l’église paroissiale. Au moment de la construction de l’église, la vie maritime reprenait de plus belle et l’invocation au saint était un recours pratiqué en cas de noyade. Un siècle et demi plus tard, plusieurs témoins au procès de canonisation de Saint-Yves de Tréguier rappelleront qu’ils ont été sauvés de la noyade en invoquant ce dernier. Cette noyade pouvait avoir aussi un sens symbolique et évoquer toutes les vicissitudes de la vie terrestre.

Douchant sans ménagement l’espoir des Bretons, Aurell ne voit pas non plus de lien particulier entre le chevalier du portail extérieur et Arthur. D’ailleurs, écrit-il, le personnage n’est pas armé d’un gourdin, comme dans la légende d’Efflam.

Quoiqu’il en soit, il y a bien, sur le portail de l’église Saint Jacques de Perros-Guirec, à côté du monument aux morts, brave parmi les braves, un chevalier sculpté. Il combat le dragon, à la manière arthurienne, en plein siècle arthurien.

Enora

1) « L’Historia Britonum » de Nennius et les Annales de Cambrie sont des manuscrits qui font aussi mention d’Arthur, mais c’est un ensemble de textes difficiles à dater. Guillaume de Malesbury, dans la « Geste des Rois d’Angleterre » (1126-1134) cite également Arthur, sans avoir le retentissement du texte de Monmouth, un des manuscrits les plus recopiés du Moyen Age.

2) Les moines du Mont Saint Michel ont tenu une chronique qui s’arrête en 1056 et qui fait aussi mention d’Arthur. Ce dernier est aussi lié par une légende à l’îlot de Tombelaine, en baie du Mont Saint Michel.

Or les moines du Mont Saint Michel, à la demande de l’évêque de Tréguier, ont créé en 1086 une annexe monastique dans la baie de la Lieue de Grève, sur le rocher Hyrglas. Les hommes et les idées ont dû circuler à ces occasions, d’autant que la configuration et les légendes de dragon rapprochaient les deux lieux sacrés.

L’évêché de Dol, à proximité du Mont Saint Michel et patrie de Wihénoc et d’Iseult, détenait la paroisse de Lanmeur, qui jouxte Plestin, ainsi que Perros-Guirec…

Par ailleurs, on a un autre exemple de circulation des motifs arthuriens. La Vie de Saint Goueznou, écrite par un clerc de l’évêché du Léon, à l’ouest de celui de Tréguier, mentionne également le roi Arthur et dit expressément se baser sur les sources galloises. Le texte est daté de 1019 ou de 1199 selon les chercheurs.

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