Agriculture et désinformation : le cadmium dans nos assiettes, bis repetita

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Si certaines campagnes d’agribashing sont parfois utiles au débat public, d’autres ne font que nourrir la suspicion à l’égard des agriculteurs. C’est le cas de certaines enquêtes de Vert de rage (France 5) qui mêlent investigations biaisées, contre-vérités et partis pris. Voici la contre-enquête, sous forme de fact-cheking.

Engrais maudits, tel est le titre de la nouvelle enquête de Vert de rage, produite par Premières lignes et diffusée le 19 septembre sur France 5. Aux manettes de l’émission, le journaliste Martin Boudot n’en est pas à son coup d’essai : en 2020, il avait déjà réalisé une enquête similaire intitulé Cadmium, ce poison caché dans nos assiettes. Dans sa présentation, Martin Boudot affirmait alors que « le cadmium est un métal lourd, cancérigène, caché dans nos engrais phosphatés. Les engrais, on en utilise beaucoup en France, 430000 tonnes par an, pour aider à la croissance de la plante. Ce cadmium caché dans les engrais va se transférer dans les végétaux, dans les pommes de terre, dans les blés, etc, et se retrouve en bout de chaîne dans notre alimentation et donc, notre corps ». Cette présentation contient autant d’informations vraies que fausses. Et tout le problème est là : sous couvert de déontologie journalistique, sciemment ou non, l’enquête désinforme, à l’instar de trop nombreuses recensions médiatiques sur ces sujets sensibles dans l’opinion, comme le soulignait ce récent article paru dans Contrepoints.

« Caché dans les engrais » : c’est faux

Non, le cadmium n’est pas « caché » comme le prétend Martin Boudot, sous-entendant par-là que personne ne le sait, ni l’État au moment des autorisations de mise sur le marché des engrais – mélanges d’azote, de potasse et de phosphore – ni les agriculteurs qui les utilisent dans leurs cultures. En réalité, le cadmium est l’un des métaux lourds les plus étudiés et les mieux connus.

Martin Boudot a raison sur un point : oui, le cadmium est cancérigène, comme l’atteste l’Organisation mondiale de la santé. À haute dose, il provoque par exemple d’irréparables dysfonctionnements des reins et porte atteinte à la masse osseuse. Tout est question de seuil d’exposition, évidemment. Dans le cas des engrais phosphatés, la France et l’Europe imposent les normes les plus draconiennes au monde, pour le taux maximum et l’étiquetage des fertilisants disponibles sur le marché européen. Jusqu’alors, la France suivait sa propre réglementation pour le cadmium, soit 90mg/kg. En 2019, le trilogue européen (Commission, Conseil et Parlement) a approuvé un nouveau texte, dans le cadre de son Green Deal, concernant le taux de cadmium. En 2022, les engrais passeront sous la barre des 60mg/kg. A titre de comparaison, d’autres pays industrialisés sont à des années lumières des restrictions européennes, comme l’Australie (131mg/kg), le Japon (148mg/kg) ou pire, le Canada (889mg/kg). Non, le cadmium n’est pas caché dans les fertilisants, il fait même l’objet d’une attention toute particulière.

« On en utilise beaucoup » : c’est faux

Beaucoup par rapport à quoi ? « Beaucoup » est une notion très approximative : en réalité, la consommation française d’engrais phosphatés a largement chuté en 50 ans, en passant de 2 millions de tonnes avant la crise pétrolière de 1973 à environ 500000 tonnes de nos jours. En 2017, l’étude réalisée par Elise Delgoulet et Noémie Schaller pour le ministère de l’Agriculture, intitulée Vers une gestion durable du phosphore, ressource critique pour l’agriculture, détaillait les raisons de la forte diminution de l’utilisation des engrais phosphatés en France: « Cette baisse s’explique par un meilleur pilotage de la fertilisation (analyses de terres), par la réforme de la PAC (ex : mise en place des jachères au début des années 1990), par la volatilité des prix des céréales mais aussi par la hausse du prix des engrais avec une sensibilité plus importante aux variations de prix pour le phosphore. » Donc non, les agriculteurs ne sont pas des empoisonneurs impénitents.

« Transfert vers les végétaux » : c’est faux

Cette affirmation péremptoire du journaliste de Vert de rage contredit cette fois une vérité scientifique, ou plus exactement une absence de vérité scientifique établie. Aucune étude n’établit en effet le transfert du cadmium présent dans les sols aux végétaux destinés à l’industrie agro-alimentaire. Cette présence dans les sols vient d’ailleurs de plusieurs sources. Tout d’abord, les sols contiennent naturellement du cadmium. Ensuite, par intervention humaine, des traces de cadmium peuvent provenir des engrais c’est vrai, mais surtout de dépôts de fumées industrielles, via l’eau d’irrigation, par les produits phytosanitaires ou par les autres types d’épandage de fertilisants (fumiers, lisiers, boues) … L’obsession de Martin Boudot pour le cadmium des engrais phosphatés reste donc une énigme.

Plus intéressant encore, de vraies études scientifiques viennent totalement contredire le postulat de départ des enquêteurs de Vert de rage. Le très sérieux Institut national de la recherche agronomique (INRA) s’est penché sur la question du transfert du cadmium à travers les racines des végétaux. La conclusion de l’étude de Laurence Denaix, Valérie Sappin-Didier, André Schneider, Jean-Yves Cornu et Christophe Nguyen est sans appel, il n’y a pas de transfert du sol vers les plantes : « Le cadmium a une origine naturelle et provient de l’altération des roches. Mais il est aussi apporté aux sols par des retombées atmosphériques ou par des intrants agricoles tels que les fertilisants minéraux, les amendements organiques, l’eau d’irrigation ou l’usage de produits phytosanitaires. Le sol est un compartiment accumulateur de contaminants minéraux. Cependant, il a été clairement démontré par de nombreuses études qu’il n’existe aucune relation entre la concentration en contaminant minéral présent dans un sol et la concentration dans les végétaux cultivés sur ce sol. » Aucune relation, donc.

« En bout de chaîne dans notre alimentation » : c’est faux

S’il n’y a aucune relation entre la présence de cadmium dans les sols et les traces présentes dans le métabolisme humain, d’où vient le cadmium que l’équipe de Martin Boudot avait déjà pointé du doigt dans son documentaire de 2020 sur la contamination par les pommes de terre, à travers l’analyse de l’urine de 57 habitants en Bretagne, accusation reprise sans recul dans « Engrais maudits » ? Une partie vient en effet de notre alimentation, une autre d’une mauvaise habitude appelée cigarette.

En ce qui concerne l’alimentation, il ne s’agit pas de pommes de terre comme l’avance Martin Boudot, mais du poisson et des fruits de mer. C’est en tout cas ce qu’affirme la très sérieuse étude ESTEBAN menée par Santé publique France auprès d’un échantillon bien plus vaste que 57 individus, avec cette fois 2503 adultes et de 1104 enfants de 6 à 74 ans. Selon cette étude publiée début juillet, « l’alimentation étant une des principales sources d’exposition au cadmium, il apparait important de rappeler les recommandations du Programme national nutrition santé (PNNS) et de diversifier les sources d’aliments, notamment concernant les poissonsLe poisson et les produits de la mer ont beaucoup de qualités nutritionnelles mais leur consommation influence les concentrations en arsenic, cadmium, chrome et mercure. Il est recommandé de consommer deux fois par semaine du poisson dont un poisson gras, en variant les espèces et les lieux de pêche. »

Autres vecteurs de contamination : la pollution atmosphérique et la cigarette. « Les résultats de l’étude ESTEBAN permettent de rappeler la nécessité d’ancrer davantage la lutte contre le tabagisme y compris le tabagisme passif afin de réduire l’exposition au cadmium, souligne l’étude de Santé Publique France. En effet, chez les adultes, le tabac entraine une augmentation de plus de 50% d’imprégnation chez les fumeurs. » Dans son enquête de 2020, Martin Boudot n’avait trouvé qu’une seule personne présentant un taux significatif de cadmium dans ses urines, sans que l’on sache si cette personne était fumeuse ou non. Le « journaliste » avait surtout cherché à démontrer son postulat de départ, ce que confirme la reprise telles quelles de ces affirmations dans « Engrais Maudits ». On est bien loin, hélas, de la démarche journalistique apprise dans les écoles…

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1 COMMENTAIRE

  1. il y a 70 ans les agriculteurs n’utilisaient pas d’engrais chimiques et ils produisaient u sain , biologique, du beau, du bon
    aujourd’hui il faut produire pour que les supermarchés puissent jeter le tiers des produits (ce qui ne choque pas s.rousseau dans son programme

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