Henry Lémery, le ministre noir du maréchal Pétain

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Peu de chance qu’il rejoigne un jour Joséphine Baker au Panthéon… Le Martiniquais Henry Lémery  a été amené par deux fois à jouer les seconds rôles à des moments critiques de l’histoire française, et la deuxième fois c’est comme ministre des Colonies dans le gouvernement Pétain.

 Il est évincé au bout de deux mois, en septembre 1940, pour répondre à un désidérata d’Hitler. C’est ce que montre un livre récent,  « Hitler et Pétain, histoire d’une manipulation » (2021). Son auteur, François Delpla, apporte plus généralement du neuf sur la relation Pétain-Hitler et sur les acteurs de la collaboration d’Etat. 

De Clemenceau à Pétain

Le père de Lémery, un blanc de Martinique (« béké »), était propriétaire de l’Habitation Pécoul, ancienne plantation esclavagiste. C’est dans cette villa du 18ème siècle que sa mère, une noire, lui donne le jour en 1874. Il est donc dans la typologie antillaise un « mulâtre », avec d’ailleurs « une peau très claire« .

La fortune de son père, commerçant, lui donne accès à des études parisiennes haut de gamme , au lycée Louis Le Grand. En cours d’allemand, il a comme voisin de table un boursier méritant, un métropolitain pauvre de chez pauvre : il s’agit de Charles Péguy.

Les deux jeunes hommes sont des partisans passionnés de l’innocence du capitaine Dreyfus. Lémery devient avocat puis entre dans un cabinet ministériel. Adhérent en 1906 au jeune parti socialiste, il est élu député à 40 ans dans son île natale, en 1914. 

La même année il rejoint le front comme engagé volontaire et combat entre autre à Verdun. En 1917, il est appelé au gouvernement par Clemenceau, l’homme de la lutte à outrance contre l’Allemagne, comme « sous-secrétaire d’état aux Transports maritimes et à la Marine Marchande ».

L’après-guerre est plutôt décevante. Pantouflant au Sénat, Lémery ne retrouve un poste ministériel qu’en 1934 : celui de ministre de la Justice, pendant seulement 24 jours. Une fin de carrière politique en queue de poisson pour un homme qui a déjà 60 ans. Son collègue au ministère de la Guerre est au contraire au début de la sienne : il a 78 ans et s’appelle Philippe Pétain.

L’Antillais et le Picard nouent une relation suivie, et même amicale, nourrie par une connivence politique : tous deux s’inquiètent du Front Populaire et de son climat vécu comme pré-révolutionnaire. Lémery a en effet évolué vers le centrisme : il a quitté le parti socialiste, a rejoint d’abord la « Gauche démocratique radicale et radicale socialiste », avant de se ranger parmi les « non-inscrits ».

La convergence entre les deux hommes remonte en fait à plus loin et concerne aussi la politique étrangère. Dans les années 20, défenseur de l’héritage de Clemenceau, Lémery s’est opposé à Aristide Briand, qui multipliait les gestes d’ouverture à l’égard de l’Allemagne. De manière prophétique, Lémery dénonce à la tribune du Sénat le retrait anticipé des troupes françaises de Rhénanie, en 1930, avec 5 ans d’avance. 

Dans les années 30, le faucon Lémery se fait colombe. La puissance française dégringolant à vue d’œil, il veut maintenant faire le gros dos. En 1935, il condamne l’alliance militaire avec l’URSS (vue comme pouvant entraîner la France contre son gré dans une guerre hasardeuse). Par la suite il refuse les sanctions contre l’Italie et l’intervention en Espagne (pour ne pas pousser ces puissances vers l’Allemagne). Logiquement, il approuve en 1938 les accords de Munich.

Directeur de campagne du candidat Pétain

C’est dans ces années-là que Lémery présente à Pétain Raphaël Alibert, son ancien chef de cabinet du temps de Clemenceau. 

Souvent étiqueté à l’extrême-droite, ce juriste fréquente en fait, comme Lémery et Pétain, « le Redressement français » : un think tank de droite réformatrice, financé par des industriels de secteurs de pointe et qui se trouve dans le sillage d’André Tardieu (homme politique lancé par Clemenceau et passé à droite). Au moment du Front Populaire, Alibert participe, en tant que spécialiste du droit social, aux négociations avec les syndicats pour le compte du patronat de la métallurgie.

Lémery et Alibert coachent Pétain sur les questions de politique intérieure. Il est question un temps de le faire candidater à la présidence de la République. Le projet n’aboutit pas, mais quand éclate la Seconde Guerre Mondiale, ils sont prêts à l’action.

En septembre 1939, le duo file vers l’Espagne de Franco, où Pétain a été envoyé comme ambassadeur. De là ils relancent leur campagne parmi les parlementaires. 

Les conjurés trouvent un écho chez tous ceux qui ne sont pas convaincus par le poussif tandem Daladier-Gamelin, aussi bien chez les durs, comme Reynaud, que chez les pacifistes comme Laval. Pour les premiers, la présence de Pétain agirait comme un électrochoc alors que pour les seconds elle serait un garde-fou contre tout aventurisme.

Les déclarations publiques de Lémery se veulent alors à la fois mobilisatrices et attentistes. Le 16 novembre 1939, il déclare à Paris-Soir : « L’Allemagne sera lentement étranglée si elle attend, mais sera massivement battue si elle attaque« .  

La manœuvre Lémery échoue et c’est Paul Reynaud qui remplace Daladier. Reynaud ne fera appel à Pétain que le 17 mai, une fois la défaite déjà enclenchée.

Si Pétain avait été appelé plus tôt, le sursaut moral espéré par Lémery aurait-il eu lieu ? Comme en 1917 avec Clemenceau, la défaite programmée aurait-elle été contrecarrée ? 

Peut-être. Pétain aurait attiré en 1937 l’attention sur l’absence de fortifications dans la région de Sedan, là où vont passer les Panzers. Début 1940, Pétain aurait critiqué le plan de Gamelin consistant à entrer en Belgique et  à y investir jusqu’aux dernières réserves. On ne connait cette critique que par un memorandum de 1944, mais elle est bien conforme à ce qu’on sait par ailleurs des idées stratégiques du défenseur de Verdun (informations trouvées dans « Pétain », Marc Ferro, 1987). 

Le 2ème gouvernement Pétain, juillet-septembre 1940 :  Pierre Caziot, François Darlan, Paul Baudouin, Raphaël Alibert, Pierre Laval, Adrien Marquet, Yves Bouthillier, Philippe Pétain, Émile Mireaux, Maxime Weygand, Jean Ybarnégaray, Henry Lémery, François Piétri, Louis Colson. René Belin ne figure pas sur la photo.

Dans la poche du Maréchal, une liste de ministres toute prête…

En juin, devant l’avancée de l’armée allemande, le gouvernement français fuit à Bordeaux, et le sénateur Lémery  est du voyage. 

Par ses conseils, il conforte alors le ministre Pétain dans une décision déjà prise :  » Je pense, monsieur le Maréchal, que le gouvernement et le parlement se déshonoreraient s’ils partaient en Afrique. Quitter le territoire en emportant l’or de la Banque de France et abandonner la population à la soldatesque d’Hitler, c’est encourir l’exécration et la flétrissure publiques« . 

Le 16 juin, Pétain est appelé à la tête du gouvernement par le président de la République. Albert Lebrun constate très étonné que le vieux maréchal sort de son complet veston une liste de ministres toute prête. Nul doute que Lémery et Alibert, directeur du cabinet du ministre Pétain, ne l’aient aidé à la confectionner.

Les deux compères ne se sont pas oubliés : le premier sera nommé en juillet ministre des colonies dans le gouvernement qui s’installe à Vichy, tandis que le second obtient le ministère de la justice.

Pour le reste, sauf exception, ils ont sélectionné des ministres à leur image : des seconds couteaux sans grande surface politique personnelle, mais compétents dans leur domaine, venus du centre du pouvoir de la IIIème République. Tout sauf des extrémistes. 

 Vichy 1940 : pas mal de « diversité », pas beaucoup d’extrême-droite

Le seul ministre authentiquement encarté à « l’extrême-droite » est le basque Jean Ybarnégaray, secrétaire d’état à la Famille, à la Jeunesse et à la Santé. Il est un des 7 (ou 11) députés du Parti Social Français. Avec 15 % aux dernières élections municipales, 3000 maires, 500 000 à 1 million de militants,  ce jeune parti en plein essor est fondé sur une doctrine de rassemblement national la plus large possible. Parmi ses militants, un certain François Mitterrand, mais aussi Jacob Kaplan, futur Grand Rabbin de France. Toutefois, Pétain n’accorde qu’un strapontin au PSF, tandis qu’il exclut délibérément le PPF de Doriot (moins 2 % aux élections législatives partielles).

Autre figure très à droite, le général belgo-breton Maxime Weygand, 74 ans, ministre de la Défense. Détesté par la gauche antimilitariste, Weygand est le clone et frère ennemi du général De Gaulle. Préparant la revanche au sein même de Vichy, il illustre à sa façon la surreprésentation éclatante des militaires et des milieux « Vieille France » dans la première résistance organisée à Hitler.

Même déformation professionnelle chez le général Louis Colson, secrétaire d’état à la Guerre,  blanchi à la Libération pour faits de résistance dans le cadre de ses fonctions.

Appartiennent à une droite plus libérale Paul Baudouin, ministre des affaires étrangères, et Yves Bouthillier, ministre des finances. Agés respectivement de 39 ans et de 46 ans, ce sont les jeunes technocrates de l’équipe. Pétain les a trouvés dans le gouvernement précédent de Paul Reynaud, leur parrain politique. Pétain les a gardés principalement car ils se sont ralliés à l’armistice ; mais il les appréciait depuis plus longtemps, car ils avaient facilité sa mission en Espagne (en accélérant la restitution de l’or espagnol au général Franco).

Pas traçable politiquement, l’ingénieur agronome Pierre Caziot, ministre de l’agriculture et du ravitaillement. « M. Caziot apprit sa nomination par la radio. La situation du ravitaillement était alors tragique dans un pays sectionné en zones étanches. M. Caziot mit sur pied la réglementation de la distribution et promulgua de nombreuses lois ; sur dix-sept, quatorze sont encore en vigueur« , relève le Monde en 1947 (articles des 19 et 20 mars, à l’occasion de son procès). « Il semble (…) qu’ aucun grief sérieux ne puisse être retenu contre l’ancien ministre, dont les sentiments antiallemands étaient en outre connus (…) Tout laissez-passer pour la zone occupée lui était refusé. » Ses avocats font aussi valoir que « leur client camoufla dans la région des Pyrénées et de Toulouse des chars qui servirent plus tard à l’armée de Lattre de Tassigny lors du débarquement« . Caziot est notamment le créateur de la Mutualité sociale agricole (MSA).

Emile Mireaux, d’abord journaliste au Temps (l’ancêtre du Monde), est un sénateur du centre-droit (groupe Union démocratique et radicale) : c’est le nouveau ministre de l’instruction publique et des Beaux Arts.

Où situer l’amiral Darlan ? Le nouveau ministre de la Marine, à la tête du seul élément intact de l’armée française,  va jouer un rôle de plus en plus considérable. Fils d’un dignitaire de la franc-maçonnerie, plusieurs fois membre de cabinets ministériels où il décroche ses galons, il est placé en 1936 à la tête de la flotte française par le Front Populaire. En 1941, à une conférence de préfets, il se définit lui-même ainsi : « Messieurs, je suis un homme de gauche ! »

François Pietri, ministre des communications, est député de « l’Alliance des Républicains de gauche et des radicaux indépendants ». Il a déjà été 7 fois ministre (pas très longtemps à chaque fois). C’est un Corse et sa nomination est peut-être une réponse voilée aux revendications territoriales de Mussolini.

Pierre Laval, avocat issu de la gauche antimilitariste, a connu avec l’âge et l’enrichissement une dérive vers le centrisme. Député-Maire de la commune ouvrière d’Aubervilliers, plusieurs fois ministre et chef de gouvernement sous la IIIème République, c’est le seul poids lourd politique de Vichy. Il devient vite le numéro 2 du régime.

Deux ministres socialistes ont été mandatés par Léon Blum dans le premier gouvernement Pétain, celui qui signe l’armistice en juin. Ils sont éliminés au remaniement de juillet, mais ce courant d’idées continue à être représenté par un ancien camarade, Adrien Marquet. Député-Maire de Bordeaux, le nouveau ministre de l’intérieur est un socialiste dissident. Anti-Blum, il est plus en phase que ce dernier avec la majorité du parti socialiste de cette époque, massivement favorable à l’armistice (la position de Léon Blum sur ce sujet n’étant d’ailleurs pas très claire).

Le plus à gauche de tous les hommes du premier Vichy est le  ministre du travail : René Belin, numéro 2 de la CGT, ancien postier ayant gravi les échelons. Il est secondé par son directeur de cabinet, Pierre Laroque, d’origine juive, un haut-fonctionnaire en relation avec Alibert dès l’avant-guerre.

Belin va obtenir dans un contexte de misère urbaine des arbitrages favorables aux salariés : création des comités d’entreprise, de la retraite par répartition, du salaire minimum, de la médecine du travail, extension des pouvoirs de l’inspection du travail, augmentation très nette des allocations familiales… Sur le plan strictement social, Vichy n’est donc pas une revanche sur le Front Populaire. 

Avec le concours d’Alibert, Belin institue aussi les comités d’organisation professionnelle, qui crée un filtre entre les entreprises françaises et les clients allemands. Hitler en sera furieux et exigera dès lors que Vichy soumette toutes ses lois avant promulgation.

Une du journal Le Peuple, organe de la CGT (mars 1936)

Si l’on regarde enfin du côté de l’entourage direct de Pétain, dont font partie Lémery et Alibert, on constate chez les conseillers proches un profil plus droitier mais quand même très divers :

Son chef du cabinet civil, Henry du Moulin de Labarthète est un haut fonctionnaire des finances proche de Reynaud et de Louis Marin, le président de la Fédération républicaine (droite conservatrice) et futur résistant.

Le principal rédacteur de ses discours est Emmanuel Berl, issu de la grande bourgeoisie juive de Paris, cousin de Marcel Proust et de Bergson. Cet intellectuel non-conformiste typique des années 30 est arrivé à Vichy à la demande de son ami Bouthillier. 

Egalement amené là par ses contacts interpersonnels, connaissant Lémery, René Gillouin, protestant du Dauphiné, est un philosophe en relation avec le pasteur Boegner et Jacques Ellul. Au moment où Pétain le retient à Vichy, Gillouin vient de perdre son fils unique, tombé le 29 mai à Socx, pendant la Bataille de Dunkerque. En octobre, il mettra en garde  Pétain par écrit  contre sa politique : « je dis, monsieur le maréchal, en pesant mes mots, que la France se déshonore par la législation juive dont votre gouvernement vient d’annoncer la dernière étape« .

André Lavagne,  juriste proche de l’épiscopat catholique, est chargé dans le cabinet de suivre le dossier de l’Alsace-Lorraine où il finance le réseau de résistance de Paul Dungler. « Antisémite« , Lavagne prend conscience dès septembre 1942, quoique confusément, du caractère génocidaire des déportations ordonnées cette année-là par Hitler. Dès lors, en tant que nouveau chef du cabinet civil, il « agit du mieux qu’il peut pour limiter les rafles de juifs » (François-Georges Dreyfus, « Histoire de Vichy », 1990).

Bernard Ménétrel, médecin et secrétaire particulier de Pétain, aurait été au contraire un antisémite endurci, allant jusqu’à se réjouir en 1943 du génocide en cours (selon Marc Ferro).

Avant de rencontrer Hitler, Pétain met à la porte son « ami noir »

Le 2 août 1940, Bertrand de Jouvenel, un agent du service de renseignement de l’armée chargé de sonder les autorités allemandes de Paris, alerte Vichy : deux ministres, Maxime Weygand et Henry Lémery sont dans le collimateur. Selon ses interlocuteurs, ils sont un obstacle à de bons rapports avec le Reich. Plus généralement, analyse le rapport de Jouvenel, les Allemands mettent en cause la présence de ministres qui n’ont pas assez pris conscience de la défaite et de ministres trop liés à l’ancien régime républicain.

Quelques jours après, Pétain s’interroge tout haut devant Du Moulin de Labarthète :  » Les (ministres) parlementaires m’agacent, me font perdre un temps précieux (…) Lémery, lui c’est un ami. Mais les Allemands lui reprochent d’être né à la Martinique et je me demande s’il n’a pas un peu trempé dans la franc-maçonnerie. » (cité par François Delpla, « Hitler-Pétain, histoire d’une manipulation »).

4 septembre 1940 : à l’issue d’un remaniement, le général Weygand, Lémery et tous les ministres parlementaires, sauf Laval, sont éliminés du gouvernement. 

Le message envoyé par Berlin a été d’autant mieux compris que se profile alors la poignée de main de Montoire (24 octobre) qui lance officiellement la politique de collaboration. 

De cette rencontre spectaculaire avec Hitler, Pétain attendait des assouplissements. Un mois après l’entretien pourtant, le 11 novembre, 100 000 Alsaciens-Lorrains sont expulsés sans préavis de leur région.  

Alibert, le seul ministre à protester publiquement cette expulsion, sera limogé à son tour en janvier 1941.

L’éviction de Lémery d’un gouvernement dont il avait assuré le casting est ainsi le symbole de la domestication précoce de Vichy par les occupants. Au fil des mois, Pétain va ainsi sacrifier tous ses proches un peu problématiques, dans l’espoir d’amadouer l’occupant. 

En avril 1942, Pétain finit par abdiquer son propre pouvoir, en nommant à la tête du gouvernement  Laval, qui devient alors le numéro 1 réel du régime. Pétain est cantonné à un pouvoir honorifique, à la manière d’un président de la IIIème République.

En novembre 1942, alors qu’un avion est prêt à décoller pour l’Afrique du Nord en voie d’être libéré par les Alliés, il préfère rester à Vichy, à la merci de Hitler.

Que devient Lémery ? Pas dégoûté, il continue de faire partie du « brain trust du maréchal« , selon l’expression de Du Moulin de Labarthète. Il est encore à Vichy à la fin de 1943, à une époque où même François Mitterrand est parti voir ailleurs !

En novembre 1943, Lémery est associé à la dernière manoeuvre politique de Pétain : un discours à la radio annonçant que les pouvoirs constitutionnels que lui a attribués l’Assemblée nationale en juillet 1940 seront restitués aux parlementaires s’il venait à mourir, ouvrant ainsi la voie à une transition démocratique.

Le soir, réunis autour de la TSF dans l’attente d’un discours important du Maréchal, les auditeurs  entendent interloqués… »Dédé », une chanson tirée d’une opérette à la mode. Les Allemands, ayant eu vent du contenu du discours, en ont en effet interdit la retransmission.

 Lémery est expulsé de Vichy, tandis que Pétain est placé en résidence surveillée jusqu’en août 1944, date où il est emmené en captivité en Allemagne.

Dans la tête du collabo noir

En août 1914, Lémery s’est librement jeté dans la mêlée de la Première Guerre Mondiale. Dans la Seconde, il accepte de jouer un rôle peu glorieux et même de plus en plus avilissant. Comment expliquer un tel retournement ?

On peut trouver des éléments de réponse dans le livre de François Delpla. Rompant avec l’historiographie longtemps dominante, celle de Paxton,  il remet Hitler au centre de l’action dans la France occupée, à travers maints exemples éclairants. 

Le Führer cherche à se montrer sur le meilleur jour en public, ordonnant des secours aux populations civiles de l’Exode, encourageant les rencontres entre intellectuels et artistes des deux pays, faisant miroiter le rêve d’une Europe réconciliée et même « socialiste ». En décembre 1940, il restitue de façon spectaculaire les cendres de l’Aiglon, le fils de Napoléon, un geste censé montrer sa magnanimité et sa considération pour la France. 

Dans ses rapports non publics avec les dirigeants français, Hitler montre un tout autre visage : plus déroutant, mystérieux sur ses attentes, fuyant les mises au point, faisant passer par des canaux indirects des mises en garde inquiétantes. Il pratique aussi l’inversion accusatoire : c’est la France qui est agressive envers l’Allemagne, car à l’exception de Laval elle est atteinte de « germanophobie radicale » (Hitler à Darlan le 25/12/40). 

Hitler cherche ainsi à désorienter et à conditionner ses interlocuteurs français, comme un pervers narcissique son épouse. A une toute autre échelle que celle d’un foyer. 

La défaite de 1940 lui a livré 2 millions de soldats français prisonniers et le dirigeant nazi se crée ensuite d’autres otages et d’autres moyens de chantage au fur et à mesure de ses besoins. Avec une menace ultime : l’administration directe de la France occupée, avec les conséquences que cela implique.

Dès juin 1940, et jusqu’à Sigmaringen, Delpla élucide toute une série de coups montés par Hitler pour mettre le gouvernement français sous pression, le piéger dans des dilemnes moraux impossibles, sans que cela sorte du huis-clos des ambassades et des ministères. 

L’affaire des parachutistes allemands, le torpillage du Meknès avec 1300 soldats démobilisés à bord, les accusations de crime de guerre à l’encontre des gardes territoriaux, le procès de Riom, les assassinats ciblés de Max Dormoy, Jean Zay et Georges Mandel… tout cela relèverait d’une stratégie de la tension.

L’une des dernières opérations secrètes se passe à Oradour sur Glane, le 10 juin, soit 4 jours après le Débarquement. Le massacre de 800 civils de cette commune de la banlieue de Limoges, reliée à la ville par le tramway, sans aucune activité de résistance, aurait été planifié à froid par Himmler, le 12 avril précédent : il est alors en France et a un entretien particulier avec le chef de la Division SS Das Reich qui va procéder à l’encerclement et à la tuerie méthodique du village. 

C’est dans cette ambiance que Lémery a prodigué ses conseils à Pétain. Depuis juin 1940, ils ont conforté Pétain dans sa volonté de maintenir coûte que coûte une structure étatique française en métropole. Pour quel résultat ? Totalement négatif selon Delpla qui suit sur ce point Paxton.

Alain Michel, un historien et rabbin israélien souvent cité par Eric Zemmour, a une vision différente. Il part notamment du nombre de victimes civiles d’Hitler en France et les compare aux pays sous administration militaire allemande directe et à ceux ayant gardé leur propre Etat.

 « On a quelque chose de paradoxal : les pays qui se sont battus jusqu’au bout contre les nazis, un très bon exemple c’est la Grèce, la Yougoslavie … ils ont conservé leur honneur bien au delà de ce qu’a fait la France qui a accepté de cesser le combat. La France a fait un accord d’armistice. Sur le plan moral, sur le plan de l’honneur, bravo à ces gouvernements. Mais sur mon plan à moi, qui suis concerné par les résultats de la solution finale, on voit que systématiquement, dans les pays où un gouvernement reste en place, les juifs sont beaucoup moins touchés.« (interview à Dreuz Info, 2 juillet 2016). 

Cette perspective résolument antimanichéenne donne une valeur nouvelle à l’action de Lémery. Elle a été moins exemplaire que celle de Joséphine Baker, mais sans doute plus substantielle. 

E.P.

Complément : Aimé Césaire, l’anti-Lémery ?

Quoi de plus opposé au vichyste Lémery qu’Aimé Césaire, l’icône woke de la Martinique ? 

Césaire, qui devient l’homme fort de la Martinique à la Libération, appartient à une génération plus revendicative, et a été influencé par le communisme et le surréalisme.

Des idées qu’il a glanées en métropole, où ce fils d’un gérant de plantation a poursuivi ses études… au lycée Louis-le-Grand…tout comme Lémery. Les deux affectionnent d’ailluers ce français précieux et peu chimique qui ne s’apprend que dans les écoles les plus chics de la République…

La radicalité du poète de la négritude appartient plus à l’imaginaire qu’au réel. En 1946, Césaire « l’anticolonialiste » ne demande pas l’indépendance, mais la départementalisation. 

Une revendication qu’avait portée avant lui le « colonialiste » Lémery. C’était même l’une des motivations de son engagement militaire en 1914, alors que les coloniaux étaient exemptés de la conscription. Mêmes devoirs, et donc mêmes droits.

En 1941, Césaire est professeur au lycée Schoelcher de Fort-de-France, »le » lycée bourgeois de la Martinique. Le journal régional « La Paix » relate sa participation au jury d’un « concours des paroles du Maréchal ». La même année, il lance sa revue culturelle « Tropiques », dans un contexte de valorisation des racines régionales par Vichy. La revue (introuvable sur internet) finit par avoir des ennuis avec les autorités coloniales, mais seulement en… mai 1943.  

Deux mois plus tard, en juillet 1943, la Martinique passe sous le contrôle de la France Libre. C’est ainsi la dernière colonie à rallier De Gaulle, dans des circonstances un peu étonnantes. Avant de laisser la place, le gouverneur nommé par Pétain annonce théâtralement qu’il a coulé les navires de guerre, pour se conformer aux conditions d’armistice. En réalité, les navires sont remis en bon état aux nouvelles autorités.

Crédit photo : DR

[cc] Breizh-info.com, 2021, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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3 Commentaires

  1. il me semble que ( là comme ailleurs) Eric Zemmour s’en tienne aux faits, quand il dit qu’il fait jour à Midi…et n’entre pas dans cette saga inventée-montée de toutes pièces depuis 1942 à Alger avec des gens qui ne voient que trahison chez les maréchalistes . et c’est bien ce que dit clairement le moine soldat d’Argenlieu.qui accuse avec très peu de charité chrétienne le peuple Francais quand il n’a pas suivi CDG.
    Cette saga imaginaire a été montée de toutes pièces, par les gaullistes avec le retour en grace des commun istes honnis de la population depuis le Pacte Ribbentrop Molotov. C’est ainsi que E Zemmour, peut citer le réseeau DUNGLER bien connu en Alsace et incionnu ailleurs… Réseau soutenu-financé directement par VICHY; ayant monté le plan d’évasion du gel Giraud, mais totalement gommé par les  » gaullistes » Comme si, parler de Résistance menée par le Maréchal était impossible voire injurieux . Alors…. comment parler du « colonel Remy, à droite de CDG sur les Champs en 14 Juillet 1944 et fervent soutien du Maréchal dès 1950… au point de devoir s’exiler au Portugal, LUI le créateur du RPF. Comment parler du capitaine Frenay reçu régulièrement par les ministres du Mal à VICHY, qui savaient tout de son action dans la résistance. il y aurait un million de preuves irréfutables de l’action de Résistance via l’Armée d’Afrique, … La France , relancée dans la Guerre par l’accord entre l amiral Darlan à Alger et le général Eisenhower en liaison avec le président Roosevelt lui même, Accord de reprise de la guerre, avec le plein accord du maréchal… Darlan adoubé par les Etats Unis et pour cela assassiné certainement par les gaullistes.. L’armée ( ( sauf les qq milliers d’jhommes de Koufra totalement gaullistes ) celle de de Lattre Juin Montsabert qui n’ont jamais jamais jamais été gaullistes. Comment parler de st EX qui était violemment anti gaulliste… Cette belle Armée d’Afrique ( fomée de Pieds Noirs et de musulmans) ne s’est jamais battue pour CDG. Il semble , en effet, que E Zemmour préfère la vérité aux mensonges. même sur un sujet épineux comme celui de la Guerre

  2. un exemple: Sarkozy en fidèle de cette saga gaulliste, a décidé que les écoliers apprendarient la dernière lettre du jeune fusillé par les Allemands suite à un assassinat d’un officier allemand
    ce jeune a été arrêté en 39 ou 40, non pas sous le maréchal ( venu après Juin) mais sous Reynaud daladier car il faisait de la propagande anti guerre et anti capitakiste. Il avait 16 ans mais il étatit communiste et comme ses parents oncles et tantes, tous salariés du PC . Or à cette époque il fallait l’aval de Moscou pour devenir salarié d’iun organe communiste. Bref, ce jeune a pourri en prison… oublié/… et en est sorti pour être fusillé avec d’autres. il a donc écrit et sa lettre ne parle pas de la Guerre, ni de la France ni de la Patrie. Elle n’est pas signée vive la France….ce n’est en aucune façon la lettre d’un Résistant, d’un patriote, d’un Francais qui se bat.
    Aujourd’hui certains imbéciles voudraient inventer une histoire qui, même tragique et horrible de perdre la vie à 16 ans, .. mais en faire un résistant est un peu fort. Vous mettrez évidemment un nom sur ce camarade qui ( pas encore assez âgé pour saboter le matériel de Guerre en 1940) fut arrêté par Daladier pour menées pacifistes en pleine guerre.

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