Après Josephine, Bécassine au Panthéon ! [L’Agora]

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Avec Josephine Baker (1906-1975), c’est un personnage en grande partie fabriqué selon les méthodes du show business qui entrera au Panthéon le 30 novembre. Ainsi en a décidé Emmanuel Macron. Aucune loi ne régit les « panthéonisations » ; par tradition, c’est un privilège quasi monarchique du président de la République. Déjà au Panthéon, en 2020, il avait transformé le 150e anniversaire de la IIIe République en cérémonie de naturalisation pour Matthew, Nora, Patricia, Cathérine, Anna.

Née dans le Missouri d’une mère noire et d’un père probablement d’origine hispanique qui ne tarde pas à s’en aller, Josephine grandit dans un milieu très pauvre. Elle quitte l’école et se marie à 14 ans, se remarie à 15, gagne maigrement sa vie en dansant dans un spectacle. Puis elle part tenter sa chance à New York où elle obtient de petits rôles dans des comédies musicales.

À cette époque, au lendemain de la Première guerre mondiale, le Noir est à la mode à Paris, d’abord chez les artistes et les intellectuels, puis dans la bourgeoisie. Le mouvement culminera avec l’Exposition coloniale de 1931. André Daven, directeur du Théâtre des Champs-Élysées, sait surfer habilement sur les engouements du public ‑ il a rencontré un énorme succès avec les Ballets russes une dizaine d’années plus tôt. Il décide d’exploiter la « négrophilie » (le mot est alors en usage) en créant un spectacle musical, la Revue nègre. La femme d’un attaché commercial de l’ambassade américaine à Paris constitue pour lui une troupe entièrement noire recrutée dans les milieux du spectacle new-yorkais. Josephine en fait partie. Vêtue d’un simple pagne, elle exécute une « Danse sauvage » en première partie du spectacle, directement inspiré des shows de Broadway. Le spectacle remporte un grand succès.

Ceinture de bananes

Au bout de quelques mois, les Folies-Bergères, haut-lieu du spectacle « de charme » parisien, débauche Josephine Baker. C’est là qu’elle apparaît sur scène vêtue de la fameuse ceinture de bananes qui restera son emblème. Cornaquée par son amant de l’époque, un imprésario sicilien, elle se lance avec succès dans la chanson (J’ai deux amours, mon pays et Paris… date de 1931), avec moins de succès dans le cinéma. Elle est la coqueluche du milieu artistico-mondain de Paris. « La première « icône noire » a construit une personnalité ambivalente, qui a ravi un public aux attentes pétries de clichés racialistes », commente aujourd’hui sa notice sur Wikipedia. Aux États-Unis, en revanche, elle ne fait pas le poids face aux vedettes de Broadway : sa tournée de 1936 est un échec cuisant.

En 1937, elle épouse un négociant prospère, Jean Lévy, dit Lyon. Ce troisième mariage (il y en aura deux autres, un vrai avec un Français puis un de fantaisie avec un Américain), quoique bref, lui confère la nationalité française. Pendant la Seconde guerre mondiale, elle devient espionne au service de la France libre. Selon le décret de 1957 qui la nomme chevalier dans l’Ordre de la Légion d’honneur, dès 1939, Josephine Baker « se met en rapport avec les services du contre espionnage, fournissant de précieux renseignements, notamment sur l’éventualité de l’entrée en guerre de l’Italie sur la politique du Japon et sur certains agents allemands à Paris » : une ceinture de bananes peut mener loin et déclencher bien des confidences ! Elle profite de ses voyages pour transporter des messages secrets inscrits à l’encre sympathique sur des prospectus de théâtre ou cachés dans son soutien-gorge. Ces exploits rocambolesques sont connus à travers ses mémoires et le récit qu’en a fait son « officier traitant », le capitaine Jacques Abtey, qui l’accompagne la plupart du temps à cette époque. Un récit qu’il espérait vendre un bon prix à un éditeur américain.

Tournées de propagande

Les activités du contre-espionnage n’évitent pas l’invasion de la France en juin 1940. Josephine Baker s’installe alors au Maroc avec ses animaux domestiques – la guenon Glouglou, le ouistiti Gugusse, le danois Bonzo, etc. – et Jacques Abtey, qui joue le rôle de secrétaire. Entre deux graves opérations, elle poursuit ses tournées de spectacles au Maghreb, au Moyen-Orient et en Espagne, où elle « recueille de précieux renseignements ». Après le débarquement de Provence, elle s’engage dans les Forces armées de la France libre avec le grade de sous-lieutenant, attribué sur intervention du général Bouscat, dont elle s’est fait un ami au Maroc. Sa mission relève surtout de la propagande : elle chante devant les soldats français et alliés. Tous les pays belligérants font ainsi appel à leurs vedettes pour soutenir le moral des troupes, mais Josephine Baker possède un atout précieux en cette période : elle est à la fois française et américaine. Le gouvernement provisoire français lui décerne la médaille de la Résistance en 1946. Elle est nommée chevalier de la Légion d’honneur en 1957.

Si la France l’a mise sur un piédestal, il n’en va de même aux États-Unis. En 1951 se produit un incident rarement rapporté en France. Alors que Josephine dîne dans un restaurant chic de New York, le Stork Club, on tarde à lui servir son steak ; elle y voit une manifestation de racisme et fait un esclandre. Pire, le célèbre journaliste Walter Winchell, qui se trouve là, ne prend pas son parti. Elle le connaît, car c’est un chroniqueur de spectacles et il l’a critiquée des années plus tôt. L’incident dégénère, Josephine Baker lance une campagne d’opinion contre Winchell, porte plainte. Déboutée par la justice, elle perd son visa de travail et doit interrompre sa tournée américaine pour retourner en France. Il n’est pas impossible que cet épisode ait joué dans son engagement politique au profit du dictateur communiste Fidel Castro, qui l’invite à Cuba à plusieurs reprises et lui confère le grade de lieutenant dans l’armée révolutionnaire cubaine.

Y’a bon Banania

À cette époque, Josephine Baker et son quatrième mari, Jo Bouillon, sont installés au château des Milandes, en Dordogne. Ils y constituent une « tribu arc-en-ciel » formée d’une douzaine d’enfants adoptés à travers le monde, de l’Amérique du Sud au Japon en passant par la Finlande. Ils veulent faire du domaine un complexe touristique international, le « Village du Monde ». Mais l’affaire périclite, les deux « Jo » se séparent en 1957 et Josephine Baker, quinquagénaire, ne rencontre plus le même succès populaire. Elle ne peut subvenir aux besoins de sa famille. Malgré ses appels au secours très médiatisés et le soutien de Brigitte Bardot, elle doit quitter les Milandes en 1969. Elle habitera désormais un logement prêté par la princesse Grace de Monaco, comme elle d’origine américaine, et ancienne actrice. Elle meurt d’un AVC en 1975, à Paris, où elle donne une série de représentations.

Le paradoxe de l’entrée de Josephine Baker au Panthéon est qu’elle doit sa carrière non à une découverte scientifique, à un accomplissement littéraire ou à de hauts faits militaires mais à l’énorme succès d’un spectacle qui serait fatalement prohibé de nos jours, si ce n’est condamné pénalement. La Revue nègre, qui en rajoutait dans le registre folklorique du bon sauvage africain fêtard et insouciant, a des relents de « Y’a bon Banania » et de mentalité coloniale inacceptables de nos jours. Or c’est dans ce rôle qu’elle a déployé un talent salué par le public. Tout le reste de sa carrière en découle, jusqu’aux hommages qui lui sont rendus, par exemple à Nantes avec le nom d’une rue ou à Guémené-Penfao avec celui d’une école, et bien sûr au Panthéon.

Cercueil vide

Un lieu pas si mal choisi, dans le fond, si l’on songe à ce qu’en dit Mona Ozouf* : « le Panthéon est contre le passé de l’Antiquité, contre le passé national, contre l’Eglise et, à travers l’idée du grand homme, contre les illustrations héritées de la naissance ou de la fortune, excluant ainsi l’entrée de nombreux personnages illustres. C’est un immense coup de balai. » À quoi Alain Finkielkraut répond : « Notre démocratie a décidément un problème avec la grandeur. Quand la coupole du Panthéon a été en travaux, la bâche qui la recouvrait était ornée de la photographie d’une foule multicolore d’anonymes souriant. Pourquoi n’avoir pas affiché les visages des panthéonisés ou des panthéonisables ? C’est comme si le peuple ou ce que notre époque « Benetton » croit être le peuple ne tolérait que l’image de lui-même. Le Panthéon est-il donc désormais : « Au grand métissage la patrie reconnaissante » ? »

Ironie de l’histoire, ce dernier épisode lui-même contribuera à construire un édifice de carton-pâte : c’est un cercueil vide que le président de la République accueillera au Panthéon. Le corps de Josephine Baker restera enterré en terre étrangère, à Monaco, avec celui de son ex mari Jo Bouillon.

La prochaine étape pourrait être pour Emmanuel Macron d’honorer un personnage totalement artificiel. Féminin bien sûr, car le Panthéon souffre encore d’un gros déficit de parité (que Josephine Baker, ouvertement bisexuelle quoique homophobe au point de chasser de chez elle son fils gay, ne contribue pas vraiment à combler). Après l’hommage au music-hall, pourquoi pas un hommage à la BD française ? D’origine modeste et compensant par ses mœurs irréprochables les bacchanales de Josephine, Bécassine la sage Bretonne pourrait être un bon choix.

E.F.

* Mona Ozouf, Alain Finkielkraut, Pour rendre la vie plus légère: Les livres, les femmes, les manières, Paris, Stock, 2020

Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

Crédit photo : [CC BY 2.0] Reannon Muth via Flickr

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2 réponses à “Après Josephine, Bécassine au Panthéon ! [L’Agora]”

  1. LANKOU RU dit :

    Vaut mieux J. BAKER que S. weill

  2. patphil dit :

    on a les grands hommes qu’on mérite;
    encore que je préfère j.baker que giselle halimi qu’ils auraient pu choisir ! je note que la presse aux ordres la présente comme une femme, une femme noire ! eut elle été présentée comme une résistante ….

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