Sur les traces des navigateurs celtes du haut Moyen Age, avec Frédéric Kurzawa [Interview]

Après son précédent ouvrage consacré aux Pictes, Frédéric Kurzawa s’est intéressé aux immrama, des récits hauts en couleur qui décrivent le périple maritime de navigateurs celtes durant le haut Moyen Âge.

Rédigées en Irlande, ces aventures maritimes présentent des héros inspirés de la mythologie celtique dont le plus célèbre est Mael Dúin. Son long périple le conduit à visiter une trentaine d’îles afin de retrouver les meurtriers de son père. Deux autres immrama, le Voyage des Húi Corra et le Voyage de Snedgus et Mac Riagla, jusqu’alors inédits en français, sont traduits pour la première fois.

D’autres ont été christianisés. Le plus célèbre d’entre eux est la Navigation de saint Brendan dont les nombreuses éditions et traductions dans plusieurs langues lui ont valu un grand succès au Moyen Âge et aujourd’hui.

L’auteur a souhaité mettre à la disposition du grand public des textes restés inédits en français ou présents dans d’anciennes publications étrangères peu accessibles.

Pour évoquer cet ouvrage, édité par les éditions Yoran Embanner, nous avons interviewé l’auteur.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Frédèric KURZAWA : Je suis né en Lorraine, dans le village de Trieux (Meurthe-et-Moselle), en 1954. J’ai suivi des études de théologie catholique et lorsqu’il m’a fallu trouver un sujet de mémoire de maîtrise, j’ai été fasciné par le merveilleux irlandais et je lui ai consacré mon mémoire, Le voyage de saint Brandan : Un regard sur la spiritualité du monachisme médiéval celtique, soutenu en 1985 à l’université de Metz. L’Irlande étant devenu ma nouvelle passion, j’ai ensuite soutenu à l’université de Strasbourg II une thèse de doctorat intitulée Saint Patrick, apôtre de l’Irlande : contribution à l’étude des origines du christianisme irlandais, en 1994.

L’année suivante, j’ai fait publier une Petite vie de saint Patrick chez Desclée de Brouwer. Et en 1999, j’ai dirigé un ouvrage collectif, Les moines irlandais dans la Lorraine médiévale, aux éditions Serpenoise à Metz.

Pendant la décennie qui a suivi, j’ai publié de nombreux articles dans des revues pour grand public, (Archéologia, Historia, ArMen, Histoire de l’Antiquité à nos jours et plus récemment dans Keltia et Pax Romana).

En 2013, j’ai fait paraître Saint Patrick, Apôtre des Irlandais chez Imago et en 2015, Saint Colomban et les racines chrétiennes de l’Europe chez Téqui.

Mon intérêt pour les trois nations de langue gaélique m’amené à rédiger en 2018 le seul ouvrage en langue française consacré aux Pictes, À l’origine de l’Écosse : les Pictes, chez Yoran Embanner. Pour cet ouvrage, j’ai préféré le proposer à Yoran Embanner car j’avais déjà lu beaucoup d’ouvrages de l’éditeur et je savais que mon texte paraîtrait intégralement et ne subirait pas des coupures comme cela a été le cas pour mes deux ouvrages consacrés à saint Patrick et plus récemment pour mon Matthieu Talbot.

L’année suivante, j’ai fait paraître chez L’Harmattan Saint Amand d’Elnone, Apôtre de la Belgique et du Nord de la France qui s’inscrit dans la continuité de mon ouvrage consacré à saint Colomban.

En 2020, j’ai fait paraître Matthieu Talbot. De l’alcoolisme à la sainteté, chez Salvator et Les lavandières maudites, un roman fantastique basé sur la légende bretonne des lavandières de la nuit ou kannerezed noz chez Les montagnes noires.

En 2022, j’ai fait paraître Les navigateurs celtes du haut Moyen Âge à la recherche de l’Autre Monde, chez Yoran Embanner.

En plus des revues pour grand public, j’ai collaboré à des publications universitaires (Britannia Monastica, Ollodagos, La vie spirituelle), ainsi qu’à des recueils de mélanges (en particulier Jean-Christophe Cassard Historien de la Bretagne chez Skol Vreizh, Mélanges en l’honneur de Pierre-Yves Lambert chez TIR ou Hagiographie bretonne et mythologie celtique chez Terre de Promesse).

J’ajoute que je suis membre du Centre International de Recherche et de Documentation sur le Monachisme Celtique dont je rédige l’organe de liaison, La Lettre du CIRDoMoC, de la Société Belge d’Études Celtiques, de l’association Amis des Études Celtiques, de la Royal Society of Antiquaries of Ireland et de la Pictish Arts Society.

J’ai plusieurs ouvrages inédits dont une biographie de Brigitte de Kildare, la sainte patronne de l’Irlande, et une biographie de saint Brendan le Navigateur.

J’ajoute que j’ai été professeur d’enseignement religieux catholique en collèges et lycées dans le cadre du système concordataire de l’Alsace-Moselle et que j’ai été sur la liste de qualification pour un poste de Maître de Conférences. Mes travaux futurs concernent l’Irlande, l’Écosse et l’Île de Man.

Breizh-info.com : Qu’est ce que sont les Immrama ?

Frédèric KURZAWA : Les echtrae ou « aventures », littéralement des « sorties », désignent des récits irlandais qui appartiennent à la littérature païenne. Ils relatent une incursion de leurs héros dans l’Autre Monde. Ces récits reposent sur une trame mythologique d’inspiration celtique où des divinités païennes et de multiples créatures de l’Autre Monde se côtoient sans problème et sans la moindre incongruité. Pour les êtres humains, les voies d’accès à l’Autre Monde se faisaient par la mer, sous un lac ou à l’intérieur d’un síd (tertre ou tumulus). À la différence des immrama christianisés, les aventuriers des echtrae sont des héros pré-chrétiens.

On notera que dans les echtrae, le voyage n’a pas toujours lieu en mer et ne constitue pas un aspect important du récit tandis que dans les immrama, le voyage qui conduit les navigateurs d’île en île est un élément indispensable au récit.

Une autre différence entre les immrama et les echtrae concerne la vision de l’Autre Monde. Pour les echtrae, l’Autre Monde, s’il est situé en pleine mer, est une île des délices, des femmes ou de la jeunesse éternelle et autres conceptions païennes ; cela peut ressembler au Valhalla scandinave.

En revanche, pour les immrama, l’Autre Monde situé sur une île s’inspire du paradis terrestre dans lequel les saints du Seigneur attendent le Jugement dernier. Cette vision est tirée de la littérature apocryphe où le paradis terrestre est situé au-delà du Jourdain. Il n’en a pas fallu plus pour que les clercs irlandais s’emparent de cette vision et la projette sur une île à l’ouest de leurs côtes. Ainsi se sont-ils construits un paradis terrestre à l’ouest alors qu’en réalité, c’est à l’est qu’il est localisé…

Breizh-info.com : Parlez nous des personnages les plus importants dans la mythologie celtique, concernant les aventures maritimes ? Quelle était la relation des Celtes à la Mer à l’époque ? Avaient-ils la même approche que les Scandinaves ?

Frédèric KURZAWA : Le plus important, en dehors de saint Brendan, est Mael Dúin. Le Voyage de Mael Dúin est un long récit qui conduit le héros d’île en île à la recherche du meurtrier de son père. La dimension fantastique de ce récit est omniprésente avec des sites merveilleux et des personnages étranges et au comportement qui ne l’est pas moins. L’ouvrage, païen à l’origine, a été christianisé.

Bran, fils de Fébal : Bran se lance dans un voyage dans l’Autre Monde où il visite 150 îles, mais elles ne sont pas décrites comme dans le texte précédent. Le Voyage de Bran est une véritable plongée dans cet Autre Monde des traditions celtiques comme en témoigne la chute du récit qui ne laisse aucun doute sur la nature de ce périple. Le texte est paganisé, avec seulement de brefs passages christianisés ajoutés tardivement. Il est rangé dans le genre echtrai maritime par certains spécialistes.

Les Húi Corra : Ce sont trois frères Lochan, Enne et Silvester. Le Voyage des Húi Corra relate leur périple qui se présente comme un voyage pénitentiel afin d’obtenir le pardon pour les méfaits qu’ils ont accomplis avant leur conversion. Eux aussi vont rencontrer des personnages inquiétants et connaître des situations inhabituelles.

Snedgus et Mac Riagla : Ce sont deux moines de la communauté d’Iona en Écosse, une fondation de saint Colomba ou Colum Cille.

Breizh-info.com : Parlez nous plus particulièrement de la navigation de Saint Brendan ?

Frédèric KURZAWA : La Navigation de saint Brendan est un récit christianisé qui narre les aventures du moine Brendan et de ses compagnons à la recherche de la Terra Repromissionis des saints. Comme dans le Voyage de Mael Dúin, Brendan et les siens voyagent d’île en île, mais cette fois en suivant l’ordre des fêtes chrétiennes, et rencontrent des personnages hors du commun et des îles inconnues. Certains auteurs ont tenté de reproduire ce périple maritime en imaginant que le saint aurait gagné les îles Féroé, l’Islande, le Groenland, Terre-Neuve, pour finalement arriver en Amérique du Nord avant Christophe Colomb et les navigateurs scandinaves. Mais tout cela reste conjectural…

Breizh-info.com : Avez vous d’autres projets littéraires ?

Frédèric KURZAWA : Tout d’abord un ouvrage inédit Brigitte de Kildare. De la déesse païenne à la sainte chrétienne et un ouvrage sur saint Brendan achevé, mais que je laisse reposer afin de le reprendre un peu plus tard et d’en corriger les éventuels défauts (je l’ai achevé trop récemment et je préfère l’oublier pour mieux distinguer ce qui ne va pas quand je le relirai). Sinon, je travaille actuellement sur un ouvrage consacré à la banshee et autres messagères de la mort. Je le rédige en parallèle avec mon quatrième recueil de nouvelles fantastiques (Le diable dans tous ses états : Petit traité de démonologie pour débutants). J’en ai déjà publié deux (Les brumes de l’Autre Monde et Aux confins de l’Angoisse) et un troisième à paraître l’an prochain (N’ouvrez pas la boîte de Pandore !). J’ajoute que j’ai également un roman de science-fiction à paraître l’an prochain (Cette autre réalité). Enfin, Yoran Embanner m’a demandé de rédiger une histoire de l’Ile de Man pour sa collection sur l’histoire des pays celtiques.

Breizh-info.com : Lorsque l’on se rend en Irlande, on découvre que beaucoup d »Irlandais ne connaissent pas bien leurs mythes fondateurs, leurs légendes. Parfois moins bien que d’autres Celtes qui s’intéressent à la verte Eirin. Comment l’expliquez-vous ? Les autorités Irlandaise ont-elle mené un travail suffisant en matière de mémoire et de patrimoine selon vous ?

Frédèric KURZAWA : Concernant la méconnaissance de leur mythologie par les Irlandais, je n’ai pas d’explication satisfaisante. On pourrait invoquer le poids de l’Église, mais cela ne me paraît pas sérieux. Sans doute que les Irlandais sont comme les Français qui n’ont que des idées vagues sur la vie de leurs ancêtres les Gaulois, quand ce ne sont pas des caricatures comme dans la BD Astérix ou des lieux communs, loin d’avoir une valeur historique.

En ce qui concerne la relation des Celtes (ici des Irlandais) à la mer, je dirai qu’ils avaient placé l’Autre Monde de leur mythologie sur une île à l’ouest en plein océan. C’était l’une de leur localisation de cet Autre Monde. C’est dans sans doute à partir de cette quête d’une île paradisiaque qu’ils ont été amenés à découvrir d’autres îles dans l’océan (et pourquoi pas l’Amérique comme on en a fait l’hypothèse, non vérifiée, pour saint Brendan de Clonfert). Ils ne craignaient pas de s’aventurer en pleine mer grâce à leur curragh, des navires avec ou sans voile(s) constitués d’une charpente en bois recouverte de peaux d’animaux cousues et dont les coutures étaient enduites de beurre, de graisse ou de goudron.

Je ne pense pas qu’ils avaient la même approche que les Scandinaves qu’ils considéraient avant tout comme des ennemis, des envahisseurs, et dont ils craignaient les méfaits.

Je pense que les autorités irlandaises ont fait un travail suffisant pour défendre leur patrimoine, mais si leur ministère de l’éduction nationale est comparable à celui de la France, il ne faut pas s’étonner de la méconnaissance des plus jeunes car qui en France peut parler de Jeanne d’Arc, de Clovis ou de Vercingétorix sans tomber dans les lieux communs éculés et sans valeur historique ? Mais il est vrai que les Irlandais s’intéressent plus aux grandes figures historiques des deux ou trois derniers siècles qui les ont amenés à se libérer du joug colonial britannique et à retrouver leur indépendance.

Breizh-info.com : Comment avez vous mené votre travail de recherches et de traductions ?

Frédèric KURZAWA : Pour mener mes recherches, je me suis servi de ma bibliothèque personnelle (deux pans de mur) et d’ouvrages ou publications anciennes téléchargés sur internet. Pour les textes en vieil irlandais, je me suis servi de traductions anglaises et j’ai vérifié par moi-même si le texte était satisfaisant en me servant de dictionnaires en vieil irlandais ou de recueils de gloses.

Breizh-info.com : Votre livre sera-t-il diffusé en Irlande, en langue anglaise…ou pourquoi pas en gaélique ?

Frédèric KURZAWA : Je ne pense pas que mon livre sera traduit dans une autre langue, à moins que quelqu’un veuille en assumer la traduction.

Propos recueillis par YV

Crédit photos : DR
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