Le Grand Siècle des côtes de La Rochelle

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Ney ney ney ! il ne s’agit pas des anecdotes récentes mais du vrai Grand Siècle qui commença lorsque le Cardinal se trempa les pieds sur la digue devant le port des parpaillots assiégés et dura au moins deux cents ans. La mer, toujours recommencée – et ce n’est pas figure de style puisqu’ici, Dieu soit loué, les marées rythment les jours et les nuits – la mer, toujours recommencée disai-je, mangeait la terre et le ciel depuis la Loire jusqu’à l’Adour. Le vent couchait le tamaris (Tamarix anglica) et le pin maritime (Pinus pinaster) dans le sens contraire au « mouvement » du soleil. De minuscules mollusques – la phasianelle minuscule (Tricoliapullus) – broutaient de nuit les toiles de tente de l’armée royale, ce qui, au début, occasionna des alertes absurdes. Et encore ne s’agissait-il pas de la crépidule, alias Crepidula fornicata. C’est alors que les ingénieurs décidèrent la construction de forts. Les mollusques et les Anglais pourraient s’y casser les dents. Les militaires y passeraient des nuits tranquilles.  Las ! voici qu’on invita les artilleurs à installer des canons. Ces gens-là sont savants et géomètres, certes, mais ils ont un vilain défaut : ils se servent de leurs tubes à tout propos. Les côtes y perdirent la sérénité et les forts et forteresses se hérissèrent de bronze – ce qui vaut mieux que de sombre sottise. Que ce soit au Pertuis d’Antioche, au Breton, à l’île d’Aix – où la générale, Fanny Bertrand, plus tard selon la perfide Albion, fit voir son absence de culotte –, à Fort Chapus, Fort Enet ou Brouage, les exercices étaient quotidiens. Il fallait occuper les servants, pointeurs et agents des poudres affectés au service avant, pendant et après le duc d’Humières, un temps grand maître de l’Artillerie. La Royale n’y avait que de petits détachements, ses bâtiments relâchant à l’abri des îles et sur la Charente, en aval de Rochefort. Le paysage changea, la phasianelle et la crépidule donnèrent en bavant de la patine aux remparts, les villes et villages désormais protégés alignèrent au cordeau leurs maisons basses comme il leur était ordonné. Un plan laiteux couvrit la campagne et, les siècles passant, ne fut pas dispersé.

Quand la poudre venait à manquer, l’ennui s’installait dans les batteries et, pour le combattre, les hommes se mirent à boire le petit vin blanc produit sur les graves, les officiers  à écrire des ouvrages lestes (Laclos n’avait pas encore inventé l’obus explosif), et les meilleurs d’entre eux à considérer les possibilités d’utilisation d’un alambic saisi sur un rafiot espagnol ayant fait naufrage. La solution vint à l’examen attentif des pratiques hollandaises. Des Bataves fréquentaient en effet les ports de la côte, mais aussi des Allemands. Ces gens-là venaient chercher de quoi saler les harengs dont ils font grand cas et sont fort friands. Mais le sel donnant soif, ils prirent goût au vin de pays qu’ils finirent par aller chercher au fin fond des terres. L’esprit de lucre qui les caractérise les poussa à réduire l’eau du liquide pour en embarquer une plus grande valeur sous un moindre volume. Parvenus sur les quais d’Amsterdam, d’Anvers, de Londres ou de Hambourg – sinon de Lübeck chez les Buddenbrook – les vinasses retrouvaient une partie de leur eau perdue, un peu de sucre et des épices qui leur valaient qualification de brandy.  L’esprit ingénieux des artilleurs ne fut pas pris en défaut. L’alambic récupéré fut frotté et astiqué par corvées. Au lieu d’extraire de l’eau comme le faisaient Bataves et Allemands par évaporation à 80° Réaumur – et même à 100° Celsius, ce qui n’exista qu’en 1948 –, ils se mirent à chauffer le vin avec modération. Ils firent ainsi évaporer le bon alcool sans eau à une température inférieure et, le refroidissant par le passage dans un long serpentin, obtinrent un goutte à goutte d’enfer au cruchon de réception. Les Gascons, qui avaient gardé secrète la préparation de leur armagnac, n’en tirèrent même pas un droit d’aînesse.

Car c’est ainsi que naquit le cognac : de l’ennui de l’artillerie.

 MORASSE

Illustration : DR
[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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2 réponses à “Le Grand Siècle des côtes de La Rochelle”

  1. Cheunbaba dit :

    On touche au mythe.

    Le Charentais de l’intérieur.

  2. Hadrien Lemur dit :

    Magnifique récit et merci de m’instruire de votre savoir avec tant de verve. Et dire que notre petit clown ose dire que la France n’a ni culture ni passé (sinon indigène, bien sur). Vous savez quoi ? J’va m’faire un cognac !

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