La cuisine, le maté et la dernière heure de vérité pour l’Argentine

Je suis dans ma cuisine, tôt le matin, l’eau frémissant dans la vieille bouilloire de fonte, le maté prêt à être humecté. La vapeur monte comme un fil de prière, lente et droite, tandis que la télévision argentine bourdonne au loin. Les voix des commentateurs se bousculent comme aux marchés de Retiro: chacun prophétise avec l’assurance de ceux qui n’ont rien à perdre et beaucoup à oublier. C’est toujours ainsi lorsqu’un pays s’apprête à franchir une nouvelle heure de vérité.

J’écoute, mate en main, les discussions sur l’avenir du gouvernement Milei. Elles ont un accent de fin de cycle et pourtant, paradoxalement, un parfum de recommencement. L’Argentine ressemble à ces chevaux épuisés qui, malgré les blessures, trouvent dans l’odeur de la plaine un souffle pour repartir.

Ce matin, les analystes disent que les réformes profondes, celles qui dorment encore dans des dossiers épais comme des missels, avancent au même rythme que les fractures de la réalité quotidienne. Dans le pays réel, les chiffres ne racontent plus la même histoire que les discours: il suffit d’écouter les télévisions locales, de parcourir les statistiques sectorielles, pour comprendre que le gouvernement affronte des terrains mouvants.

Les plus optimistes parlent de l’élan donné par l’ordre fiscal et par un climat international exceptionnellement favorable, nourri par la bienveillance américaine. Les plus sobres rappellent que, la dernière fois que l’Argentine crut à sa propre renaissance, elle se réveilla quelques mois plus tard dans le sable froid de la défaite, comme sous Macri en 2018, lorsqu’un triomphe électoral devint un tobogan enrobé de suif.

La télévision montre une image du Congrès intronisant les nouveaux élus : on discute déjà du budget 2026. C’est pourtant moins un débat qu’un rite initiatique. Chacun avance masqué. Les gouverneurs, qui forment aujourd’hui une étrange confrérie allant des radicaux aux péronistes light, promettent leur soutien tout en glissant leurs revendications dans la poche arrière. Dans une Argentine où chaque province est un royaume, rien n’est jamais donné gratuitement.

Puis viennent les annonces plus brutales: les fermetures d’usines, les mises en redressement judiciaire qui s’accumulent comme de mauvais présages, les grandes entreprises qui licencient et préparent à importer ce qu’elles produisaient hier. Le visage de la Whirlpool de Pilar apparaît un instant à l’écran; ce sont des centaines de familles qui regardent maintenant l’avenir comme un ciel plombé. Les importations montent, surtout depuis la Chine, et frappent de plein fouet ce qui restait de l’industrie des électroménagers. L’économie réelle n’a jamais eu la délicatesse d’attendre les philosophes.

Entre deux bruits de télévision, le maté fume. Je remarque que le pays vit suspendu entre deux récits: celui du gouvernement, qui promet un avenir enfin libéré des chaînes, et celui de la rue, qui regarde ses poches se vider plus vite que les discours ne s’améliorent. C’est toujours ainsi dans les périodes de transition: la réalité et l’espérance ne marchent jamais au même pas.

La voix d’un journaliste s’élève: El Gobierno no la tiene fácil, pero enfrente no hay nadie, « le gouvernement n’a pas la tâche facile, mais, en face, il n’y a plus personne ». Voilà peut-être la clé. L’opposition, fragmentée comme un miroir de gare, ne parvient pas à articuler autre chose qu’une nostalgie usée. Le péronisme, autrefois machine redoutable, survit désormais dans la rêverie de ses vieilles gloires. La télévision montre brièvement une photo jaunie de l’époque de Perón; elle paraît aussi lointaine qu’un souvenir de collège.

Dans cette absence de projet alternatif, le gouvernement trouve paradoxalement sa force. On peut douter de ses réformes, critiquer son tempo, déplorer ses maximalismes, mais personne, absolument personne, n’a aujourd’hui l’énergie ou la légitimité pour incarner une direction différente.

À l’écran, un chroniqueur évoque ce que beaucoup murmurent sans le dire: c’est maintenant que tout se joue. Les examens décisifs, réformes du travail, réforme fiscale, budget, recomposition industrielle, ne peuvent plus être différés. L’an prochain, sans élections, sera l’année de vérité: ou la reprise arrive, ou elle s’évapore comme une buée sur les vitres d’hiver.

J’éteins un instant la télévision. Le silence de la cuisine s’épaissit. Je songe que l’Argentine vit depuis un siècle dans cette étrange attente du «temps juste», comme si le pays oscillait entre la promesse et la menace, entre les prophètes de malheur et les rêveurs d’un matin nouveau.

Et pourtant, malgré tout, je reconnais ce souffle particulier qui traverse les moments cruciaux. On le trouve parfois dans le regard d’un homme qui croit encore que son pays peut renaître, ou dans les colères d’un peuple qui n’a pas renoncé.

Le maté s’est refroidi. Je le remplis à nouveau, en me disant que les nations, comme les hommes, ne changent vraiment qu’au prix d’une grande solitude. Peut-être l’Argentine s’apprête-t-elle à franchir cette solitude, comme un bateau qui se détache enfin du port, sachant que l’horizon sera rude, mais qu’il n’y a pas de retour possible.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

Crédit photo : DR
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2 réponses à “La cuisine, le maté et la dernière heure de vérité pour l’Argentine”

  1. kaélig dit :

    Balbino dans son langage imagé et très descriptif évoque la difficulté de relancer la croissance en Argentine et notamment la « recomposition industrielle ».
    Le même problème se pose pour tout l’Occident, comment relancer l’industrie quand l’Ogre Chinois truste tous les marchés de la production industrielle avec des coûts low-costs écrasant la concurrence.
    Il y a 50 ans encore, l’Europe et les USA étaient à la pointe de la technologie dans tous les domaines industriels: savoir faire, qualité, durabilité et goût du travail bien fait était la norme.
    Et puis est venue la concurrence chinoise qui, comme le Japon 20 ans plus tôt, a sabordé notre industrie par son inventivité, son dynamisme propre aux pays qui croient en leur avenir et ses coûts de production imbattables.
    Les hommes politiques occidentaux étaient ravis de cette situation: nos citoyens vont s’équiper à moins chers, donc moins de revendications salariales, société d’abondance et de loisirs.
    Il sera très difficile aux Occidentaux de recréer une industrie qui les rende autonomes alors que la Chine achète des pans entiers de notre industrie y compris alimentaire, terres agricoles, infrastructures.
    C’est çà l’avenir de l’Europe: pas de ressources minières et pétrolières, achat de son patrimoine industriel rentable par l’étranger y compris par les USA, endettement abyssal, financement d’une guerre à ses frontières et en même temps refuge de toute la misère du Monde…La dépouille de l’UE est livrée a l’appétit des prédateurs, les Puissants et les Misérables.

  2. Torr'Pen dit :

    J’ai toujours été frappé par le contraste millénaire entre l’ Amérique du Nord et celle du Sud. Tandis que les « Peaux-rouges » du Nord végétaient entre tipis (comme ceux de Pincevent chez nous, -10 000 avtNSJC), torchis Hopis ou tumulus genre Hopewell (plus impressionnant que notre tumulus carnacois), les civilisations du Sud développaient d’extraordinaires cités avant l’arrivée des Européens. Depuis, l’Amérique du Nord a développé une civilisation qui domine le Monde tandis que le Sud s’est perdu dans des Etats improbables à culture putchiste sur fond de tiers-mondisme. L’Argentine en est un bel exemple même si Balbino en cultive avec talent la nostalgie…Quasi aussi grande que l’Inde (à 500 000 km2 près) et voyez le résultat! Et je ne parle pas de l’immense Brésil…

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