De Rome à l’Anaon : la Toussaint, fête majeure des catholiques et de la Bretagne

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Cette année, le 1er novembre tombe un dimanche. Dans les paroisses, c’est pourtant la messe de la Toussaint qui sera célébrée et non celle du dimanche ordinaire. Dans la hiérarchie liturgique de l’Église catholique, la fête de tous les saints est une solennité, le rang le plus élevé, celui de Noël, de Pâques ou de l’Assomption. Elle l’emporte sur un dimanche du temps ordinaire.

Ce statut dit l’essentiel : pour les catholiques, la Toussaint n’est pas une journée de deuil mais une fête, l’une des plus importantes de l’année. Le recueillement sur les tombes, qui occupe aujourd’hui l’essentiel du 1er novembre dans la pratique des familles, relève à l’origine du lendemain, le 2 novembre.

Une solennité, pas une fête des morts

Le 1er novembre, l’Église célèbre l’ensemble des saints. Elle honore ceux qui ont été canonisés et figurent au calendrier, mais surtout la foule immense des anonymes qu’aucune liste ne nomme : tous ceux dont l’Église estime qu’ils ont rejoint Dieu. La liturgie du jour fait lire la vision de l’Apocalypse d’une multitude innombrable « de toutes nations, tribus, peuples et langues », puis l’Évangile des Béatitudes, le sermon sur la montagne de saint Matthieu.

Le sens théologique tient en 2 mots du Credo : la communion des saints. Les catholiques croient à un lien vivant entre l’Église de la terre, celle des fidèles défunts en attente de purification et celle du ciel. La Toussaint célèbre ce dernier groupe et rappelle à chaque baptisé que la sainteté n’est pas réservée à une élite d’auréolés mais constitue la vocation de tous.

C’est aussi une fête d’obligation : les catholiques sont tenus d’assister à la messe. En France, le 1er novembre est un jour férié depuis le Concordat de 1802, conclu entre Bonaparte et le pape Pie VII. La Toussaint fait partie des 4 fêtes religieuses alors maintenues comme jours chômés, avec Noël, l’Ascension et l’Assomption. Le 2 novembre, lui, n’est pas férié. C’est ce qui explique que les familles se rendent au cimetière dès le 1er.

Du Panthéon de Rome au 1er novembre

Dès le IVe siècle, les Églises d’Orient honorent ensemble leurs martyrs, à une date liée au temps pascal, le dimanche suivant la Pentecôte.

À Rome, le tournant date de 609 ou 610. Le pape Boniface IV obtient le Panthéon, ancien temple consacré à l’ensemble des dieux de Rome. Il y fait transférer des ossements de martyrs tirés des catacombes et le consacre le 13 mai à la Vierge et à tous les martyrs. L’édifice devient Sainte-Marie-aux-Martyrs, et l’anniversaire de cette dédicace est fêté chaque 13 mai.

Au VIIIe siècle, Grégoire III consacre dans la basilique Saint-Pierre un oratoire à tous les saints, martyrs ou non. La fête change alors de nature : elle ne célèbre plus seulement ceux qui ont versé leur sang, mais l’ensemble des saints. La date du 1er novembre apparaît d’abord dans les îles Britanniques. Sous Grégoire IV, pape de 827 à 844, elle est fixée pour l’Église entière, avec l’appui de l’empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, qui l’impose dans tout l’empire carolingien vers 835. Au XVe siècle, Sixte IV lui ajoute une octave, 8 jours de célébration prolongée.

Le choix du 1er novembre coïncide avec Samain, la grande fête celtique de la nuit du 31 octobre au 1er novembre. Elle ouvrait la saison sombre de l’année et passait pour le moment où les morts revenaient parmi les vivants. Les historiens discutent encore de la part d’intention dans cette coïncidence. Le fait est que la date chrétienne s’est installée sur un temps que les peuples celtes consacraient déjà aux défunts.

Le 2 novembre, de Cluny aux tranchées

La journée des morts est née dans un monastère. En 998, Odilon, abbé de Cluny, impose à toutes les maisons qui dépendent de son abbaye une commémoration solennelle de tous les défunts le 2 novembre, au lendemain de la fête des saints. Le rayonnement de Cluny diffuse l’usage dans toute la chrétienté latine, et Rome l’inscrit au calendrier universel au XIIIe siècle.

Le 2 novembre a sa logique propre. Le 1er, l’Église célèbre ceux qui sont au ciel ; le lendemain, elle prie pour les morts qui, selon la doctrine catholique, achèvent leur purification au purgatoire, et qui peuvent être aidés par les prières et les messes des vivants.

La Grande Guerre a marqué cette journée. En 1915, alors que les morts se comptent par centaines de milliers sur les fronts d’Europe, le pape Benoît XV accorde à tous les prêtres, par la constitution Incruentum Altaris, le droit de célébrer 3 messes le 2 novembre. Ce privilège n’existait jusque-là qu’en Espagne, au Portugal et en Amérique latine. Il est toujours en vigueur.

L’Anaon, le peuple des âmes

En breton, la Toussaint se dit Gouel an Hollsent. Le 1er novembre porte aussi un nom plus ancien, Kalan Goañv, les calendes de l’hiver, qui rappelle que la date marquait l’entrée dans la saison froide.

La Bretagne a longtemps vécu cette période avec une intensité particulière. Anatole Le Braz, né à Duault en 1859, a recueilli en Basse-Bretagne, dans une population alors presque entièrement bretonnante, les croyances qu’il publie en 1893 dans La Légende de la mort chez les Bretons armoricains. On y découvre l’Anaon, le peuple immense des âmes des défunts. Ces âmes obtiennent 3 fois par an la permission de revenir parmi les vivants : la nuit de Noël, celle de la Saint-Jean et le soir de la Toussaint, veille de la fête des Morts, que Le Braz nomme Goël ann Anaon.

Ce soir-là, les maisons se préparaient à recevoir leurs anciens occupants. On évitait de balayer, de peur d’emporter avec la poussière les âmes revenues au logis. On laissait couver un peu de feu sous la cendre pour que les morts puissent se réchauffer, et quelques crêpes restaient sur la table à leur intention. Le Braz rapporte aussi que prêtres et chantres entonnaient devant l’ossuaire la complainte qui porte son nom, la gwerz ar Garnel.

Au-dessus de ces croyances plane la figure de l’Ankou, l’ouvrier de la mort, qui parcourt les chemins la nuit sur sa charrette grinçante pour collecter les âmes. Il n’est pas un personnage de conte pour enfants : il appartient à un catholicisme populaire où la familiarité avec la mort allait de soi.

Ossuaires, boîtes à chef et Ankou de pierre

Ce rapport aux défunts est inscrit dans la pierre des enclos paroissiaux, dont le Finistère conserve une concentration sans équivalent. Leur ossuaire recevait les ossements retirés des fosses du cimetière, trop exigu pour garder indéfiniment les morts de la paroisse.

À La Roche-Maurice, près de Landerneau, l’ossuaire bâti en 1639 compte parmi les plus grands de Bretagne. Sur sa façade, une frise montre des personnages de toutes conditions sociales, égaux devant la mort, et au-dessus du bénitier, l’Ankou armé d’une flèche avertit : « Je vous tue tous ».

Certaines familles ne se résignaient pas à voir leurs morts disparaître dans l’anonymat de l’ossuaire. Elles faisaient placer le crâne du défunt dans une « boîte à chef », un petit coffret de bois peint portant son nom. La cathédrale de Saint-Pol-de-Léon en conserve de nombreuses, l’ossuaire de Saint-Fiacre, dans les Côtes-d’Armor, en abrite 8, et l’église de Plouzélambre garde une rare boîte à crâne triple.

Le chrysanthème, une fleur de 1919

Le geste qui symbolise aujourd’hui la Toussaint est le plus récent. Avant la Première Guerre mondiale, on déposait plutôt des bougies et des lanternes sur les tombes. En novembre 1919, pour le premier anniversaire de l’armistice, le président Raymond Poincaré et le président du Conseil Georges Clemenceau appellent les Français à fleurir les sépultures des soldats morts pour la France, à une époque où la plupart des monuments aux morts n’existent pas encore.

Le chrysanthème s’impose pour des raisons pratiques : il fleurit à cette saison et résiste aux premières gelées. L’habitude s’étend vite à toutes les tombes et se fixe sur le jour férié de la Toussaint. Plus de 20 millions de pots sont vendus chaque année en France à cette période, même si la fréquentation des cimetières recule avec l’éloignement des familles et l’essor de la crémation.

L’indulgence du 1er au 8 novembre

L’Église maintient pour cette période une pratique ancienne. Du 1er au 8 novembre, une indulgence plénière, applicable uniquement aux défunts, peut être obtenue chaque jour en visitant un cimetière et en y priant pour les morts, même intérieurement. Le 2 novembre, elle est aussi attachée à la visite d’une église, avec la récitation du Notre Père et du Credo. Les conditions habituelles s’ajoutent : confession, communion et prière aux intentions du pape.

Crédit photo : DR

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