Depuis le lancement de son premier millésime en 1983, la grande cuvée de la maison Allegrini, la « Poja « (le « j » se prononce « ia «) a acquis rapidement sa place au sein du panthéon des grands vins italiens. À cette époque, le monde vitivinicole italien, s’engageait dans un profond aggiornamento, qui allait faire naître les plus grands vins de l’Italie contemporaine.
La « Poja » est en effet créée au moment où les « supers-toscans » comme le Cepparello d’Isole e OLena, le Pergola Torte de Montevertine, et bien d’autres, s’érigent en contre-modèles de l’académisme lourd et contraignant des vins de la DOC (l’équivalent de nos AOC devenues AOP).
L’establishment réglementaire se trouve ainsi battu en brèche par des vins qui ne remplissent pas les critères d’obtention de la DOC, mais dont les prix ne cessent d’augmenter en raison d’une forte demande du marché. En dépit de leur relégation dans le purgatoire des vini di Tavola, leur notoriété fulgurante parvient à bousculer les lignes de la réglementation italienne par la promulgation de Loi Gloria de 1992 qui leur consacre des appellations dédiées.
En Vénétie, La Poja connaît les mêmes débuts tumultueux que les francs -tireurs de Toscane, son caractère novateur l’empêche ainsi d’être commercialisée sous la bannière du Valpolicella, et aujourd’hui le vino di tavola a trouvé refuge dans l’IGT (Indicazione Geographica Tipica) Veronese.
C’est que ce vin n’a rien de commun, il entre en rupture complète avec les traditions vitivinicoles de la Vénétie. Outre ses qualités exceptionnelles, c’est précisément ce particularisme qui participe de sa légende et de son statut de plus grand vin d’Italie. L’occasion de rappeler par cet exemple, qu’un grand vin conquiert son rang, certes à la faveur d’un raffinement hors norme, mais aussi par une histoire distinctive le consacrant en un vin unique et rare.
Porte-drapeau de la famille Allegrini
La Poja illumine par son prestige le blason de la famille Allegrini, qui est à la Vénétie, ce que la famille Gallo ou Mondavi, sont à la Californie. Autrement dit, une puissante famille du vin, ayant constitué un empire qui inonde le marché italien de vins standardisés et sans âme. Mais aussi capable de proposer à l’autre bout du spectre, des cuvées haut de gamme, produites sur des volumes très confidentiels.
Comme en Californie, la Vénétie fait ainsi coexister deux facettes radicalement différentes de la viticulture, au travers d’une gamme productiviste, porté par un négoce puissant investi également dans une viticulture de haute qualité, l’un n’empêche pas l’autre.
Sur le haut de la Colline…
La Poja est ce qu’on appelle une cuvée parcellaire, issue d’un vignoble précis, il s’agit en l’occurrence de la sommité d’une colline appelée la Grola, sise à San Ambrogio di Valpolicella. En 1979, le patriarche Giovanni décide d’araser le sommet de la colline pour y planter d’un seul tenant, ce qui deviendra le fleuron de la famille : le vignoble de la Poja.
La démarche n’a rien d’anodin, à une époque ou dans le Valpolicella, personne ne concevait la vigne comme une seule entité de terroir, les assemblages des différents vignobles étaient la règle.
Pas d’appasimento pour la Poja
Mais la véritable novation apportée par la Poja réside dans son affranchissement assumé des règles de vinification qui prévalaient dans cette région de l’Italie. Avant la Poja, le vin était seulement compris par le prisme de la vinification, et ce au détriment d’une approche par le terroir, perçue comme subsidiaire, au regard de l’influence détenue par l’appassimento dans le destin final du vin.
Ce procédé qui vise à déshydrater le raisin, étendu sur des racks de bambou dans des chambres bien ventilées pour en accroître sa concentration en sucre, est au cœur de la culture du vin en Vénétie.
L’appasimento façonne toute la pyramide hiérarchique du vignoble du Valpolicella. De fait tous les vins qui en découlent deviendront des amarone (s’ils sont secs) ou bien des recioto, dans le cas ou les levures ne convertissent pas tous les sucres. Tandis que ceux n’ayant pas subis ce process seront : soit des valpolicella ripasso, s’ils subissent une deuxième fermentation avec les lies de l’amarone, soit des valpolicellas classico si originaires de l’aire historique ou génériques. Bref, en Vénétie. l’appasimento est la pierre angulaire du profil final des vins
La Poja est le premier et le seul grand vin de Vénétie à s’être émancipé de ce procédé de vinification qui a modelé un profil de vin rouge bien particulier. L’amarone, pur produit de l’appasimento atteint généralement un titre alcoométrique assez notable, en lien avec la richesse en sucre des raisins déshydratés.
Il se caractérise par des notes appuyées de cerise douces amères et un registre balsamique inimitable. Si la Poja partage quelques affinités avec les plus grands amarone, il se démarque par une verticalité que les amarone sont bien en peine d’offrir par leur surconcentration.
L’archétype du vin de lieu
La vision du vignoble de la Poja suffit à elle seule pour comprendre cette notion de terroir qui touche à l’individualité extrême de la localisation de cette parcelle de quelques hectares.
La colline de la Grola se détache de la plaine du Valpolicella par une hauteur modeste (environ 300 mètres) mais qui tranche avec la vaste étendue plane ; elle forme ainsi le seul relief notable de la région.
La ventilation prodiguée par les effets de sa hauteur relative, se conjugue avec la proximité avec le lac de Garde, qui tempère les accès de température estivales.
Le choix de la conduite en guyot constitue aussi une rupture culturale et culturelle dans une région ou la conduite haute, sur pergolas, est une tradition très ancrée. Si la canopée de la pergola préserve les raisins d’un ensoleillement trop marqué, ses rendements excessifs ont souvent péjoré la qualité des vendanges dans la région.
Outre l’adoption d’une conduite restrictive en rendement, la Poja est aussi la première cuvée monocépage de Vénétie qui se réserve de manière exclusive à la Corvina Veronese. Cette dernière jusqu’à présent intégrait le traditionnel « field blend » de Vénétie en compagnie de la Molinara et de la Rondinella. Cette cuvée de grand luxe se distingue aussi par les toutes les attentions portées pour élever la qualité de ce vin aux standards les plus élevés. La vendange en cagette n’excède pas les 15hl à l’hectare, l’élevage en fût de chêne neuf de l’Allier dure 20 mois avec un affinage de quelques mois additionnels dans des foudres slavons. Dévoile produite à près de 15 000 cols, dévoile son rang de très grand vin jusque dans les détails notamment par la haute qualité de sa capsule de surbouchage.
La Poja 2018 à la dégustation
D’emblée le vin livre ses gènes d’exception au gré d’une classe et d’une élégance quasi naturelle. L’élément le plus frappant de la dégustation réside toutefois dans son acidité structurelle qui porte toute l’architecture du vin. À commencer par son fruit capiteux et balsamique, aux relents de cerises Morello, littéralement électrifié par une veine acidulée qui relâche toutes les saveurs en bouche. Cette même acidité confère une verticalité étonnante au vin, en allégeant son tanin lourd et puissant dans un ensemble totalement fondu par le temps.
La Poja réussit le tour de force de transfigurer un jus puissant et concentré en un vin harmonieux presqu’aérien, servi par une longueur magistrale. Sans conteste, la Poja est un manifeste du génie italien, qui n’a pas son pareil pour inverser le destin de terroirs longtemps galvaudés par une production de masse, comme le démontrent l’histoire de la Toscane et du Valpolicella.
Où trouver ce vin ?
La Poja est disponible sur le marché français grâce à la Place de Bordeaux, dont le négoce commercialise quelques exemplaires de ce vin de prestige vendu entre 80€ et 100€ (selon les revendeurs, la plupart des bouteilles sont revendues par des sites en ligne spécialisés dans les vins du Monde).Le millésime 2018 est désormais très rare mais le Leclerc de Saint Brévin vient de rentrer 12 exemplaires du millésime 2017 qui est de qualité quasi comparable.
Raphno
Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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