Hongrie : Thibaud Gibelin décrypte le duel Orbán–Magyar et l’enjeu d’une élection décisive pour l’Europe [Interview]

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À quelques semaines d’une échéance législative cruciale (12 avril), la Hongrie entre dans une phase politique de plus en plus tendue. Viktor Orbán, au pouvoir depuis seize ans, voit pour la première fois émerger face à lui une opposition plus structurée autour de Péter Magyar.

Mais derrière ce duel électoral se jouent des questions bien plus larges : souveraineté, guerre en Ukraine, énergie, rapport à Bruxelles, avenir du modèle hongrois et équilibre politique européen.

Dans cet entretien, Thibaud Gibelin, chercheur au MCC et spécialiste de la vie politique hongroise,  analyse les lignes de fracture d’une bataille qui dépasse largement Budapest.

Thibaud Gibelin est un universitaire et écrivain. Auditeur de la promotion Dominique Venner, diplômé en histoire et en sciences politiques, il est spécialisé dans les relations entre la Hongrie et l’Union européenne et Professeur invité au Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Budapest. Il est l’auteur d’un ouvrage consacré au Premier ministre hongrois Viktor Orbán, intitulé Pourquoi Viktor Orbán joue et gagne. Il a préfacé la traduction française du livre de Balazs Orbán, Comprendre la stratégie hongroise.

Breizh-info.com : Pour la première fois depuis des années, Viktor Orbán semble réellement contesté dans les sondages par Péter Magyar. Est-on face à une alternance possible, ou le système politique hongrois rend-il encore une victoire du Fidesz très probable ?

L’alternance est possible cette fois-ci comme elle l’était lors des précédentes échéances : la démocratie n’est pas captive en Hongrie. Les médias se font l’écho lors de chaque campagne de l’exaspération supposée des citoyens à l’égard du Fidesz, notamment en 2022, qui s’est avéré être un raz-de-marée en faveur de Viktor Orbán. Il est vrai que l’opposition est maintenant plus monolithique et organisée, et que l’usure du pouvoir érode la base électorale du gouvernement.

Breizh-info.com : Péter Magyar se présente comme une alternative pro-européenne, mais reste issu du système hongrois. Représente-t-il une rupture idéologique réelle ou plutôt une recomposition interne du pouvoir ?

Péter Magyar vient en effet du milieu Fidesz. S’il n’a jamais exercé de fonction politique, il évoluait cependant dans ces parages du fait de son ex-épouse, Judit Varga, qui a été ministre de la Justice. Son engagement en politique il y a deux ans relève d’abord d’une déclaration de guerre contre le milieu politique de son ex-épouse. La thématique centrale est la lutte contre les abus supposés de la nouvelle élite nationale liée au Fidesz. Il n’y a donc pas de rupture idéologique ; il n’y a guère même d’idées. Il s’agit de refaire le Fidesz, mais purgé de ses défauts. Car c’est à droite que se trouvent les voix à prendre pour constituer une majorité alternative. En fait, le parti Tisza s’avère être un double parodique du Fidesz qui sert de véhicule à la gauche libérale et pro-Bruxelles pour reprendre la main en Hongrie.

Breizh-info.com : D’un côté, Orbán parle de souveraineté, de paix et de protection nationale ; de l’autre, Magyar défend un ancrage occidental et européen. Peut-on encore concilier ces deux visions ou la Hongrie est-elle désormais profondément divisée ?

Cette lutte politique repose sur la rivalité mimétique. Et sa traduction en slogans de campagne simplifie et radicalise les positions. Les discours témoignent d’une opposition complète et d’une grande violence rhétorique. Mais, d’un point de vue français, on est surpris de constater une réalité humaine plus apaisée et contrastée : lors des célébrations du 15 mars, la fête nationale commémorant la révolution de 1848 contre les Habsbourg, chaque camp a mobilisé entre 100.000 et 150.000 personnes dans les rues de Budapest. En dépit des slogans, non seulement ces foules se sont côtoyées sans heurt ni agressivité, mais en plus elles se ressemblent : la division partisane n’empêche pas cette société clivée de constituer un peuple doté d’une unité organique et d’une profondeur culturelle évidente. L’opposition est donc entre deux élites qui se disputent la représentation politique de ce peuple. Et là le fossé est infranchissable. Le Fidesz construit depuis seize ans une alternative national-conservatrice et l’opposition entend la démanteler pour s’inscrire dans la norme occidentale.

Breizh-info.com : La question russe est omniprésente : Orbán assume une ligne pragmatique avec Moscou, tandis que l’opposition dénonce des ingérences. Cette thématique est-elle centrale pour les électeurs, ou reste-t-elle surtout un enjeu politique et médiatique ? Orbán martèle que « ce n’est pas notre guerre », quand Magyar affiche un soutien clair à Kiev. Cette opposition sur la guerre en Ukraine peut-elle faire basculer l’élection ?

La question ukrainienne s’impose comme le thème central de la campagne, et ceci à l’initiative du Fidesz. Ce n’est pas un point de politique étrangère qui préoccupe les Hongrois, mais les répercussions profondes en politique intérieure que ce conflit implique. Il est d’abord question de guerre et de mobilisation de la jeunesse en Europe pour soutenir le front ukrainien d’ici 2030, c’est-à-dire durant le mandat en jeu. Les déclarations du général Mandon ont été abondamment reprises et commentées en Hongrie. Le Fidesz promet de garder la Hongrie hors de la guerre comme elle l’a gardé hors de toute belligérance depuis 2022. Le volet économique joue un rôle crucial. Dans un contexte de difficultés économiques persistantes depuis la crise du Covid, le pouvoir d’achat est la problématique centrale des Hongrois. Soutenir à bout de bras l’Ukraine se fait au détriment des économies européennes, et le gouvernement hongrois met en avant tous les désavantages économiques du conflit russo-ukrainien : les sanctions et leurs répercussions, les prêts accordés sans horizon de remboursement, l’économie de guerre qui s’accapare l’investissement et bien sûr la question énergétique. A l’antagonisme Budapest-Bruxelles se substitue un antagonisme Budapest-Kiev. Le slogan de la Marche pour la paix du 15 mars était : « nous ne serons pas une colonie ukrainienne ! ». On observe une accusation d’ingérences croisées : Tisza comme serviteur des intérêts ukrainiens et Fidesz comme serviteur des intérêts russes.

Breizh-info.com : Dans votre livre, vous montrez qu’Orbán a su construire une stratégie cohérente sur le long terme. Aujourd’hui, face aux critiques et à la pression européenne, est-il encore en position de force ou sur la défensive ?

Tout dépend de la capacité de Victor Orbán à convaincre son électorat, tant l’alternative hongroise repose sur le plébiscite populaire. La capacité de rebond du Premier ministre est remarquable, ainsi que le lien puissant qu’il a su construire avec les Hongrois. De nombreux observateurs jugeaient sa stratégie éculée en 2022, et il a remporté la victoire la plus écrasante de sa carrière. Le gel des fonds européens laissait présager ensuite un étranglement financier, et des investissements chinois exceptionnels ont alors permis de stabiliser la situation et de positionner la Hongrie comme pivot incontournable de l’industrie européenne. Son isolement dans l’UE devenait critique, mais le retour au pouvoir en Slovaquie de Robert Fico le préserve d’un isolement complet au Conseil de l’UE et la réélection de Donald Trump, qu’il a soutenu dans l’infortune, lui offre un appui décisif en Occident. Pour l’heure, l’UE s’ingère dans les élections et Meta restreint la viralité des publications du Fidesz ; l’Ukraine met de facto la Hongrie sous embargo pétrolier en fermant l’oléoduc Droujba : nous saurons le 12 avril si cet antagonisme va renouveler la solidarité des Hongrois avec le destin national que leur propose Victor Orbán.

Breizh-info.com : La dépendance énergétique à la Russie et les tensions sur le pétrole jouent un rôle clé. L’électeur hongrois vote-t-il d’abord avec son portefeuille ?

Oui, c’est un aspect central. Les Hongrois aspirent à être bien gouvernés et jugent au résultat, sinon au moindre mal. La guerre en Iran illustre de manière éclatante que le pari sur l’énergie russe relève d’un choix rationnel pour la Hongrie : un acheminement par oléoduc de pétrole bon marché et adapté aux raffineries hongroises vaut mieux que la dépendance aux producteurs du Golfe persique. Il est d’ailleurs à prévoir que le pétrole et le gaz russes redeviennent une nécessité pour l’UE. Ce pragmatisme dont Victor Orbán se fait l’avocat est un atout décisif auprès de l’électorat hongrois.

Breizh-info.com : On observe que l’opposition tente désormais de réinvestir le registre patriotique. Est-ce un tournant majeur, qui affaiblit l’un des piliers du pouvoir d’Orbán ?

C’est la stratégie de Péter Magyar depuis 2024 : il s’agit de ne pas abandonner le monopole du patriotisme au Fidesz. Ce besoin d’imiter le parti au pouvoir pour le concurrencer est déjà une victoire importante pour Orbán qui impose les références politiques et la hiérarchie des enjeux. Pour Péter Magyar il s’agit de revenir au Fidesz d’il y a 20 ans, celui de 2004, quand le pays intégrait l’UE avec tant d’espoir, quand l’UE n’avait pas connu le désaveu des Français lors du referendum de 2005, quand l’illusion d’unipolarité américaine et de fin de l’histoire pacifiée étaient des représentations largement admises à travers le continent. Bref, il s’agit de retirer vingt ans de culture politique et d’expérience historique que le pouvoir hongrois a acquis depuis son entrée dans l’UE. Les éléments de langages nationalistes de Péter Magyar relève d’une communication politique soignée mais superficielle. Tisza est porté par les franges de gauche de l’électorat qui espèrent battre le Fidesz en adoptant une façade patriotique. Lors de la manifestation du 15 mars, des soutiens européens de Péter Magyar avait fait le déplacement. Le député écologiste allemand Daniel Freund énumérait avec enthousiasme les gains attendus de la victoire de Tisza : soutien financier à l’Ukraine et conformité aux valeurs de l’UE… Le Fidesz n’a pas encore perdu son avantage comme référence patriotique.

Breizh-info.com : Si Orbán venait à l’emporter à nouveau, cela confirmerait-il l’émergence durable d’un modèle politique alternatif en Europe centrale ? Et à l’inverse, une défaite signerait-elle la fin de cette expérience ?

Il est évident que Viktor Orbán projette son modèle politique dans le long terme, et que vingt années de renforcement constant formerait une véritable époque. Ce serait davantage que la plupart des régimes français depuis la Révolution : plus long que la Première République, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, la Deuxième République, le Second Empire et la Quatrième République. Seules le Troisième et la Cinquième République font exception. La question est de savoir si ce modèle peut survivre à son fondateur, s’il sera balayé de fond en comble par l’arrivée au pouvoir d’opposants et s’il s’étiolerait comme le modèle gaullien a dépéri malgré la longévité institutionnelle de la Cinquième République. Il me semble qu’une victoire de Tisza équivaudrait à la victoire de Biden en 2020 aux Etats-Unis : la désillusion serait rapide et brutale. Surtout, les recettes qui échouent partout en Occident n’auraient guère de chance de succès en Hongrie.

Breizh-info.com : Au-delà de Budapest, que peut changer cette élection pour l’équilibre européen, notamment dans le contexte actuel de tensions géopolitiques et de recomposition du continent ?

Viktor Orbán est la partie émergée d’une prise de conscience qui existe à travers le continent. Ces élections législatives importent pour mettre à mal le consensus politique factice et gravement dysfonctionnel qui prévaut dans l’UE. Que ce soit sur le plan migratoire, sur le plan énergétique, sur le plan géopolitique, sur le plan des valeurs familiales et patriotiques : ce que le Fidesz propose et met en œuvre en Hongrie est en phase avec des attentes et des préoccupations majoritaires dans de nombreux pays d’Europe. Le Hongrie ne cherche pas à faire école. Mais la manière dont elle défend son intérêt national interpelle jusqu’aux Etats-Unis et peut nourrir le débat politique chez nous.

Propos recueillis par YV

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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