Le pillage d’épaves est presque aussi vieux que la navigation. Dès qu’un objet paraît abandonné, séparé de son propriétaire par la mort, la mer ou les siècles, une vieille disposition humaine murmure qu’il n’appartient plus vraiment à personne. Les détrousseurs de champs de bataille dépouillaient encore, au début du XIXe siècle, les morts de leurs bottes, de leurs chausses et de leurs uniformes ; les tombes mycéniennes ou égyptiennes furent éventrées pour les mêmes raisons. Aujourd’hui, ce sont les épaves, les câbles de cuivre ou les métaux oubliés qui excitent cette convoitise sans visage.
Au large de Cannes, l’épave antique de Fort Royal 1 en offre un bel exemple. Des pilleurs y ont prélevé des amphores, au risque de détruire les objets plus modestes et surtout le contexte archéologique qui donne son sens à l’ensemble. Une amphore complète peut se revendre clandestinement autour de 2 000 euros. L’État répond par la répression et même par trente tonnes de gravier répandues sur l’épave pour en décourager l’accès. C’est nécessaire ; cela ne suffira jamais.
Il faudrait peut-être attaquer le pillage par le marché. Les réserves archéologiques conservent quantité de pièces communes, déjà inventoriées, mesurées, dessinées, analysées. La loi les rend inaliénables. Pourquoi ne pas permettre, sous contrôle scientifique strict, la vente de certains doublons au bénéfice des musées et de la recherche ? Des amphores parfaitement documentées, mises légalement sur le marché avec certificat d’origine, feraient baisser la valeur de celles que les plongeurs remontent en fraude.
Le pilleur d’épaves n’est pas nécessairement un romantique. Il s’attache à une matière morte dont aucun vivant ne paraît plus personnellement dépossédé. C’est ce qui rend ce vol presque abstrait à ses propres yeux. On ne supprimera pas cette tentation, pas plus qu’on n’a supprimé les voleurs de tombes. On peut en revanche rendre le risque supérieur au gain. La meilleure protection du passé consiste parfois à rendre son pillage banalement non rentable.
Trystan Mordrel
Photo : pixabay (cc)
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