C’est une page de la démesure française qui se déroule actuellement à New York. Le Metropolitan Museum of Art consacre, depuis le 8 septembre et jusqu’au 5 mars 2028, la première exposition jamais organisée aux États-Unis sur la manufacture de la Savonnerie, sous le titre « A King’s Carpet: Louis XIV and the Savonnerie ». Au cœur du parcours, installé dans les period rooms françaises du musée : le « tapis du roi », la plus folle commande de l’histoire des arts décoratifs.
92 tapis pour 440 mètres de galerie
En 1668, Louis XIV et son ministre Colbert passent commande à la manufacture parisienne de la Savonnerie du plus grand tapis jamais tissé : 92 pièces de laine à haute laine, destinées à couvrir intégralement le sol de la Grande Galerie du Louvre — 440 mètres de long, soit 6 fois la galerie des Glaces de Versailles. Les dessins sont confiés à Charles Le Brun, premier peintre du roi. L’ambition est politique autant qu’esthétique : à une époque où les tapis précieux sont presque tous importés d’Asie ou d’Afrique du Nord, il s’agit d’éblouir ambassadeurs et dignitaires en leur faisant fouler, à perte de vue, un luxe entièrement français.
L’ironie de l’histoire veut que ce chantier pharaonique, qui mobilisa la manufacture pendant plus de 25 ans, n’ait probablement jamais été déployé en entier : le Roi-Soleil s’était entre-temps détourné du Louvre au profit de Versailles. Offerts à des diplomates étrangers — l’un des modèles fut donné en 1685 aux ambassadeurs du Siam —, découpés, recousus pour s’adapter à d’autres demeures, dispersés à la Révolution puis partiellement rachetés sous Napoléon Ier et Charles X, les tapis de la Grande Galerie ont connu des destins romanesques. Une grande partie est aujourd’hui conservée au Mobilier national, qui en avait exceptionnellement déployé 32 côte à côte au Grand Palais en février dernier — le plus grand rassemblement en 350 ans d’histoire.
Des Rothschild aux Vanderbilt
D’autres pièces ont traversé l’Atlantique, passant des mains de l’aristocratie d’Ancien Régime à celles des nouvelles dynasties fortunées — Rothschild, Vanderbilt, Frick. Le Met en possède 3, pièces maîtresses de l’exposition, aux parcours dignes d’un roman : l’un orna le bal de Marble House, la résidence des Vanderbilt à Newport ; un autre, aux allégories de la Musique, est pour la première fois accroché au mur comme une tapisserie ; le troisième, orné de paysages, survécut à la Révolution française, séjourna au monastère de Saint-Jacques-de-Compostelle et traversa la guerre d’Espagne. S’y ajoute un prêt exceptionnel d’une collection privée : un tapis de la série de la galerie d’Apollon utilisé par Marie-Antoinette en 1785.
L’exposition retrace aussi l’envers du décor, moins doré : les artisans de ces chefs-d’œuvre étaient pour beaucoup des orphelins et de très jeunes gens, recrutés pour leur vue perçante et leurs doigts fins. Autre curiosité du parcours : un atelier de restauration a été installé au sein même des galeries, permettant aux visiteurs d’observer en direct le travail des restaurateurs textiles sur l’un de ces géants de laine. Une occasion rare, pour le public américain, de mesurer ce que fut la grandeur des manufactures royales françaises — et pour les Français de passage à New York, un motif de fierté à aller chercher jusque sur la 5e Avenue. Informations pratiques sur metmuseum.org.