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Pendant la pandémie de Covid, une famille amish a reçu, comme des millions d’Américains, les chèques de soutien envoyés par le gouvernement fédéral. Elle les a brûlés. L’anecdote est racontée par le représentant républicain du Kentucky Thomas Massie, qui échange des pêches de son verger contre le lait cru d’un fermier amish. Interrogé sur ce geste, le fermier aurait répondu qu’à force d’accepter l’argent de l’État, on finit un jour par devoir partir à la guerre pour lui.
Cette méfiance radicale envers toute dépendance résume le mode de vie que les Amish défendent depuis l’arrivée de leurs ancêtres suisses et alsaciens en Amérique au XVIIIe siècle. Elle les place aussi, de plus en plus souvent, face aux tribunaux et aux législateurs.
L’agricultrice Mollie Engelhart, figure du mouvement américain pour l’autonomie alimentaire, a récemment proposé de voir les Amish comme le « groupe témoin » de l’Amérique : la seule population qui n’a pas participé à la grande expérience de la société moderne, celle qui a industrialisé l’alimentation, déplacé presque toutes les naissances à l’hôpital et confié la santé des familles à des institutions. Une raison de plus, selon elle, pour les laisser vivre comme ils l’entendent.
L’asthme, les étables et la poussière
L’idée n’est pas qu’une intuition. En 2016, le New England Journal of Medicine a publié une étude comparant les enfants amish de l’Indiana et les enfants huttérites du Dakota du Sud. Les 2 communautés partagent des origines européennes proches, une génétique très semblable et un mode de vie rural, mais pas la même agriculture. Les Amish pratiquent un élevage traditionnel, avec des fermes familiales et des chevaux ; les Huttérites ont industrialisé leurs exploitations.
Le résultat est spectaculaire : 5,2 % des enfants amish souffrent d’asthme, contre 21,3 % des enfants huttérites, et la sensibilisation allergique concerne 7,2 % des premiers contre 33,3 % des seconds. Les chercheurs ont trouvé l’explication dans la poussière des maisons amish, bien plus riche en microbes venus des étables situées à proximité. Cette exposition stimule l’immunité innée des enfants dès le plus jeune âge. Injectée à des souris, la poussière amish les protégeait de l’asthme, celle des maisons huttérites non.
L’étude portait sur 60 enfants seulement, mais elle est devenue une référence. Elle montre ce qu’une population restée en dehors du modèle dominant peut révéler, par contraste, sur les effets de ce modèle.
Les sages-femmes de Pennsylvanie
C’est en Pennsylvanie, État qui abrite l’une des plus grandes communautés amish du pays, que le dernier front s’est ouvert. Les familles amish y accouchent souvent à domicile, avec des sages-femmes traditionnelles, sans formation médicale, qui ne dépendent ni d’un hôpital ni d’un ordre professionnel. Certaines ont mis au monde des centaines d’enfants : l’une d’elles, interrogée par le Philadelphia Inquirer, revendique environ 1 600 naissances en 38 ans.
Leur activité reposait sur une loi de 1929, jamais réellement appliquée, mais qui leur donnait une existence légale. En mai 2026, l’État a adopté un nouveau texte créant une voie de certification pour les sages-femmes diplômées, en précisant qu’il n’autorisait ni n’interdisait les sages-femmes traditionnelles.
Le 2 juillet, 2 sages-femmes traditionnelles, une sage-femme infirmière et un père de famille amish ont saisi la justice pour faire reconnaître la validité de la loi de 1929. 10 jours plus tard, cette loi était abrogée. L’abrogation n’a fait l’objet d’aucun débat : elle était enfouie dans le paquet législatif du budget. Le représentant républicain Dave Zimmerman, élu du comté de Lancaster, a reconnu avoir voté l’abrogation sans le savoir. Selon le Philadelphia Inquirer, c’est l’administration du gouverneur démocrate Josh Shapiro qui l’avait demandée.
Les autorités assurent que rien ne change. Le 24 juillet, le bureau du procureur général de l’État a indiqué que les sages-femmes traditionnelles pouvaient continuer d’exercer sans certificat. Les plaignantes, elles, ont élargi leur recours pour contester l’abrogation elle-même : sans la loi de 1929, elles n’ont plus aucun cadre légal.
Une hémorragie à 40 minutes de l’hôpital
Une autre proposition de loi inquiète davantage encore. Le texte HB 2520 interdirait explicitement aux sages-femmes non certifiées d’administrer des médicaments sur ordonnance, sans exception pour l’hémorragie de la délivrance, l’une des principales causes de mort maternelle.
Le médicament en cause est le misoprostol, qui aide à contrôler les saignements graves après l’accouchement. La gynécologue-obstétricienne Naomi Whittaker, qui exerce en Pennsylvanie, a dénoncé ce texte dans une tribune publiée le 5 octobre. Elle souligne que 23 comtés de l’État ne comptent aucune maternité et que certaines femmes vivent à 40 minutes ou plus d’une salle d’accouchement. Lors d’une hémorragie du post-partum, 40 minutes, c’est souvent trop long.
L’argument est simple : les Américains autorisent n’importe quel citoyen à administrer de la naloxone à une personne en overdose, ou à utiliser un défibrillateur. Pourquoi une sage-femme forte de plusieurs centaines d’accouchements ne pourrait-elle pas être formée et autorisée à injecter un médicament qui sauve une mère ?
Lancaster, épicentre de la rougeole
La même rigidité se retrouve sur un terrain bien plus sensible. Depuis le début de l’année 2026, la Pennsylvanie connaît la pire épidémie de rougeole qu’ait vue un État américain depuis plus de 30 ans : plus de 1 000 cas, près de 200 hospitalisations et 5 décès. Le comté de Lancaster, cœur du pays amish, en est l’épicentre, avec près de 400 cas. Selon une estimation de 2025, seul un quart des Amish de certains secteurs du comté était vacciné contre la maladie.
Une sage-femme traditionnelle du pays amish, Karen Devers, a réagi en demandant que les sages-femmes comme elle soient autorisées à administrer le vaccin ROR aux familles qui leur font confiance et qui ne se rendraient jamais dans un cabinet médical. Le département de la Santé de Pennsylvanie a refusé : la loi réserve la vaccination aux professionnels certifiés, et seule une modification législative pourrait changer cela. Autrement dit, même lorsque l’initiative vient de l’intérieur de la communauté et va dans le sens souhaité par les autorités sanitaires, l’État refuse de confier la moindre responsabilité à ceux qu’il ne certifie pas.
118 000 dollars d’amendes à New York
À New York, le conflit porte sur les écoles. Pendant plus d’un demi-siècle, l’État a accordé une exemption religieuse à son obligation vaccinale scolaire. Il l’a supprimée en 2019, après une épidémie de rougeole. New York est aujourd’hui l’un des 5 seuls États américains à ne plus accepter d’exemption religieuse.
Les Amish ont pourtant leurs propres écoles, financées par leurs communautés et installées sur leurs terres. Ils ne demandaient rien à l’école publique. Cela n’a rien changé. Après un contrôle à la fin de l’année 2021, 3 écoles amish, Dygert Road, Pleasant View et Shady Lane, ont été condamnées à 118 000 dollars d’amendes au total pour avoir accueilli des enfants non vaccinés. Chaque jour de présence d’un enfant non vacciné peut constituer une infraction distincte, passible de 2 000 dollars.
Les familles ont attaqué la loi en invoquant leur liberté religieuse et le précédent Wisconsin v. Yoder, l’arrêt de la Cour suprême qui avait reconnu en 1972 le droit des Amish à retirer leurs enfants de l’école après la 8e année au nom de leur mode de vie. Déboutées en 1re instance puis en appel, elles ont obtenu en 2026 que la Cour suprême renvoie l’affaire devant la cour d’appel fédérale du 2e circuit pour un nouvel examen. Le 30 juin, celle-ci a confirmé sa décision et jugé leurs arguments sans fondement. Les amendes restent dues.
La liberté, et son prix
Lait cru, production alimentaire, vaccins, écoles, accouchements : chaque intervention de l’État a sa justification propre, sanitaire, réglementaire ou professionnelle. Prises une à une, aucune ne suffit à prouver une volonté d’en finir avec le mode de vie amish. Leur accumulation dessine pourtant une tendance : l’administration supporte de moins en moins qu’une communauté organise elle-même la naissance, l’éducation et la santé de ses membres.
Les Amish ne sont pas un modèle sans failles. Leurs pratiques varient d’une communauté à l’autre ; certaines utilisent des pesticides comme le glyphosate, d’autres voient les produits industriels entrer dans leurs cuisines, et la rougeole de Lancaster rappelle que leurs choix ont aussi un coût sanitaire. Mais ils ont conservé ce que l’Amérique a perdu : la capacité de vivre réellement autrement, en assumant de renoncer au confort, aux subventions et aux facilités du système pour préserver leur indépendance.
L’affaire des écoles de New York repart désormais vers la Cour suprême. La communauté amish de l’État, qui compte environ 25 000 membres, a fait savoir qu’elle pourrait quitter New York si les amendes étaient maintenues.
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