Deux Aramburu, ou le vertige de la violence

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Je suis au bar des Brisants, devant un café qui refroidit tandis que, derrière les vitres, le port de Léchiagat s’éveille avec sa placidité coutumière. Je lis Le Figaro. Un long récit de Nicolas Daguin et Eloi Passot revient sur le procès de Loïk Le Priol et Romain Bouvier et sur cette nuit du 19 mars 2022 qui coûta la vie à Federico Martín Aramburu. L’article est remarquable parce qu’il ne cherche pas à simplifier ce qui, précisément, donne le vertige : la succession de provocations, de coups, de décisions imbéciles, de retours en arrière qui auraient dû être des départs, jusqu’au moment où dix détonations rendent tout irréparable.

Le verdict est désormais connu. La cour d’assises de Paris a condamné Loïk Le Priol à vingt-six ans de réclusion criminelle pour meurtre et Romain Bouvier à dix-neuf ans pour tentative de meurtre. La préméditation n’a pas été retenue, ce qui explique que Le Priol n’ait pas été déclaré coupable d’assassinat. Lyson Rochemir, qui conduisait la Jeep, a été condamnée pour dissimulation de preuves à trois ans, dont trente mois avec sursis, et Anthony Sorrentino à trois ans entièrement assortis du sursis. Tous disposent encore d’un délai de dix jours pour faire appel.

Il faut reprendre la bobine, comme l’a fait la cour. À l’aube de ce samedi de mars, Federico Aramburu se trouve au Mabillon avec son ami Shaun Hegarty. Les deux anciens rugbymen croisent Le Priol et Bouvier. Des paroles sont échangées, puis une première empoignade éclate. Les témoignages divergent sur les mots prononcés et l’origine précise de la querelle ; une chose est établie par les images : Aramburu saisit Le Priol par la capuche et la bagarre commence. Tout aurait pu s’arrêter là. C’est même ce qui rend la suite si effroyable.

Quelques minutes plus tard, la Jeep conduite par Lyson Rochemir rejoint les deux rugbymen boulevard Saint-Germain, près de l’hôtel Welcome où ils étaient allés chercher de la glace pour leurs visages tuméfiés. Bouvier descend. Il tire quatre fois ; deux balles atteignent Aramburu. Le Priol, alerté par les détonations, arrive à son tour. Une nouvelle lutte s’engage et il fait feu six fois en quatre secondes. Deux de ses projectiles seront mortels. Puis viennent la fuite, les vêtements abandonnés, les armes cachées ou démontées, autant de gestes sur lesquels accusation et défense ont évidemment donné des interprétations différentes.

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Il faut s’arrêter un instant sur l’homme étendu sur le trottoir. Federico Martín Aramburu avait quarante-deux ans. Ancien international argentin, passé notamment par le Biarritz Olympique, il était marié et père de trois enfants ; sa carrière sportive achevée, il avait commencé une nouvelle existence et développait un projet dans le tourisme. Ce matin-là, il devait simplement poursuivre sa vie. Il n’y eut ni grand dessein criminel longuement médité, ni vendetta, ni intérêt matériel. Une querelle de bistrot, quelques minutes de colère et des hommes armés suffirent.

C’est cela qui me laisse abasourdi. Nous sommes tellement habitués aux crimes auxquels on peut donner une cause, l’argent, la jalousie, la vengeance, l’idéologie, que l’inutilité parfaite de celui-ci lui confère quelque chose de plus accablant encore. On voudrait remonter le film et crier aux protagonistes, à chaque embranchement : partez donc ! Rentrez chez vous ! Prenez un taxi, traversez la rue, allez boire un café ailleurs, faites n’importe quoi, pourvu que vous cessiez cette enfantine querelle de mâles blessés dans leur orgueil. Une seule décision raisonnable, parmi tant d’autres possibles, aurait probablement suffi.

L’avocat général Philippe Courroye a résumé l’affaire par une formule excellente : « Tout était choix. » Il a décrit une mécanique à quatre temps faite de provocations, d’alcool, de colère, de tirs puis de fuite. Le mot de mécanique est juste, à cette réserve près qu’une mécanique est aveugle tandis qu’ici, à chacune de ses étapes, des hommes pouvaient encore arrêter la machine. L’adrénaline possède cette propriété redoutable de rétrécir l’horizon. Un affront devient alors une affaire d’honneur, une gifle appelle une riposte, le simple fait de s’éloigner prend l’apparence d’une humiliation. Ajoutez des armes à feu à cette chimie et quelques secondes suffisent pour que la sottise devienne tragédie.

Il n’y a naturellement aucune équivalence morale à établir entre celui qui est mort et ceux qui l’ont tué. Federico Aramburu ne rentrera pas chez lui. Ses enfants ont grandi depuis quatre ans sans leur père, sa femme sans son mari, sa mère sans son fils. La douleur des condamnés et de leurs familles ne retire rien à cette évidence. Elle ajoute simplement une seconde couche à l’immense gâchis : deux hommes encore jeunes viennent de recevoir des peines qui absorberont une part considérable de leur existence.

Leur parcours rend d’ailleurs le dénouement moins inexplicable qu’il ne le paraît d’abord. Le procès a montré deux garçons issus de milieux plutôt favorisés, puis les ruptures, l’alcool, la violence et une fascination commune pour les armes. Le Priol avait choisi les commandos marine ; sa famille a raconté son retour du Sahel, en 2015, et l’impression qu’il n’était plus le même. Un syndrome de stress post-traumatique avait été diagnostiqué, même si les experts se sont opposés sur son rôle réel en 2022. Bouvier, pour sa part, était un amateur et collectionneur d’armes, de formation littéraire. Tout cela n’excuse rien. Cela montre seulement comment certaines habitudes finissent par installer la violence dans le mobilier ordinaire d’une existence.

Puis il y a le GUD, et avec lui l’inévitable tentation française de transformer une affaire criminelle en dissertation politique. Les deux hommes avaient fréquenté cette mouvance. Le sujet avait donc sa place dans l’examen de leurs parcours. Le président de la cour l’a d’ailleurs dit avec une assez juste mesure : le GUD n’était pas « le centre de gravité » du procès, mais un moment de leur histoire. Surtout, ni le militantisme ni le racisme n’avaient été retenus à l’instruction comme circonstances aggravantes.

Ce point me touche d’une manière particulière, ayant connu, dans ma jeunesse, le GUD des années 1970. Celui que j’ai vu n’était pas un mouvement populaire. C’était un petit monde étudiant, parisien, souvent bourgeois, nourri de provocations, de camaraderie, de bagarres et de révolte contre le gauchisme universitaire alors presque hégémonique dans certaines facultés. Il y avait là beaucoup de garçons turbulents, quelques filles aussi, des enfants de familles fort convenables venus faire leurs études à Paris et qui prenaient volontiers la politique pour un sport de combat. Ce souvenir permet seulement de se méfier des mythologies rétrospectives qui transforment les petits groupes politiques en essences métaphysiques traversant les décennies sans jamais changer.

À cet égard, la saillie de Philippe Courroye sur le livre d’Hitler retrouvé chez Bouvier m’a laissé songeur. L’avocat général a observé qu’il aurait été moins inquiet de découvrir Le Petit Prince que Mein Kampf dans sa bibliothèque. La formule est brillante ; elle était faite pour les gazettes. Elle révèle aussi la facilité avec laquelle un procès criminel peut glisser de l’examen d’un acte vers le procès symbolique d’un milieu politique. Un livre dans une bibliothèque peut éclairer un personnage. Il ne suffit pas à expliquer pourquoi, un matin de mars, quatre coups de feu puis six autres furent tirés boulevard Saint-Germain.

La mère de Federico a, de son côté, parlé du fascisme comme d’une clé d’explication de la mort de son fils. Son avocate a convoqué l’histoire argentine et rappelé les crimes de la Triple A, cette organisation paraétatique d’extrême droite qui ensanglanta le pays au milieu des années 1970. Le rappel est légitime ; il est aussi singulièrement incomplet. Car la Triple A ne surgit pas dans une Argentine paisible où la violence aurait été soudainement inventée par la droite. Lorsqu’elle apparaît, le pays est déjà engagé depuis plusieurs années dans une spirale sanglante : Montoneros, ERP et autres organisations révolutionnaires ont multiplié attentats, enlèvements et assassinats, dont furent victimes militaires, policiers, syndicalistes, chefs d’entreprise et hommes situés à droite ou simplement désignés comme ennemis politiques. Cette violence ne justifie évidemment en rien celle de la Triple A, qui frappa à son tour bien au-delà des seuls guérilleros ; elle interdit simplement de raconter les années soixante-dix argentines comme un drame à sens unique. J’ai connu cette Argentine-là, et sa mémoire est trop douloureuse pour être réduite, devant une cour d’assises française, à une petite scène morale où les bourreaux auraient toujours été d’un côté et les victimes de l’autre.

On comprend qu’une mère cherche une intelligibilité à l’inintelligible et qu’elle lise la mort de son fils à travers les blessures de son propre pays. La justice, toutefois, devait répondre à une question plus étroite et plus froide : que s’est-il passé cette nuit-là, qui a voulu quoi, et à quel moment ? Le verdict a reconnu l’intention homicide sans retenir la préméditation. Surtout, il n’a pas établi que Federico Martín Aramburu avait été tué pour ce qu’il était. Transformer sa mort en épisode d’une guerre idéologique reviendrait donc à ajouter au drame une signification que les faits eux-mêmes n’ont pas démontrée.

Je souhaite maintenant que sa famille puisse, autant que ce mot a encore un sens après pareille perte, sortir du temps judiciaire. Quant à Le Priol et Bouvier, la prison leur laissera de longues années pour contempler ces quelques minutes qui ont dévoré plusieurs existences. Le Priol a dit devant la cour vouloir comprendre ce qui s’était passé en lui et espérer un jour ne plus être capable de commettre l’irréparable. Je ne sais ce que valent les repentirs prononcés dans un prétoire. Je veux croire, pourtant, qu’un homme n’est pas condamné à demeurer éternellement celui qu’il fut au pire instant de sa vie. La peine doit sanctionner ; elle n’interdit pas la métamorphose.

Puis le nom d’Aramburu me ramène beaucoup plus loin, de l’autre côté de l’Atlantique. Tout Argentin de ma génération pense à un autre Aramburu, Pedro Eugenio, général et président de facto de la République entre 1955 et 1958. J’avais douze ans lorsque, le 29 mai 1970, il fut enlevé à Buenos Aires par les Montoneros. Je revois encore les kiosques à journaux, les couvertures des magazines, l’inquiétude des adultes, cette sensation confuse qu’un seuil venait d’être franchi. À douze ans, on ne comprend pas les raisons d’État ni les haines accumulées ; on comprend fort bien, en revanche, lorsque le visage des adultes vous apprend que quelque chose de grave vient de se produire.

Les Montoneros, organisation révolutionnaire issue de la gauche péroniste et de courants catholiques radicalisés, soumirent Aramburu à ce qu’ils appelèrent un « procès révolutionnaire » avant de l’exécuter le 1er juin. Ils lui reprochaient notamment les exécutions de 1956 et la répression du péronisme sous son gouvernement. L’enlèvement et la mise à mort d’Aramburu furent l’action fondatrice qui les fit connaître publiquement et contribuèrent à la déstabilisation du régime d’Onganía. L’Argentine était déjà entrée dans une période de violences et de profondes convulsions politiques ; l’assassinat ne créa donc pas à lui seul la tragédie des années 1970, mais il en demeure l’un des événements emblématiques et un jalon dans l’escalade qui suivit.

Voilà pourquoi l’affaire française produit chez moi une étrange résonance. Un Aramburu fut exécuté en Argentine pour des raisons explicitement politiques par une guérilla révolutionnaire. Un autre, plus d’un demi-siècle après, est mort en France sous les balles de deux hommes passés par des milieux de droite radicale, dans une affaire où aucun mobile politique n’a été retenu. La symétrie existe donc par les noms et les biographies des meurtriers ; elle cesse presque aussitôt que l’on examine les faits.

Car les deux affaires sont de nature profondément différente. Le général Aramburu fut tué pour ce qu’il représentait politiquement ; Federico Martín Aramburu est mort au terme d’une querelle absurde, d’un engrenage où l’alcool, l’orgueil, la violence et les armes ont tenu bien plus de place que les idées. C’est précisément ce qui rend les tentatives d’idéologisation de sa mort si artificielles. Il n’en demeure pas moins qu’un Argentin ne peut manquer de s’arrêter un instant devant cette étrange coïncidence : deux Aramburu, à cinquante-deux ans de distance, victimes d’hommes venus de deux extrêmes opposés. Espérons simplement que la ressemblance s’arrête là.

Au-dehors, aux Brisants, le port continue sa vie avec cette indifférence salutaire que possèdent la mer et les bateaux. Je replie Le Figaro avec l’impression d’avoir lu moins le récit d’un crime que celui d’une bifurcation manquée après l’autre. Il arrive que l’existence ne bascule pas à la suite de grands choix, mais parce qu’au moment où il fallait s’arrêter, personne ne s’est arrêté. Deux Aramburu sont morts sous les balles, à cinquante-deux ans de distance et sur deux continents. Puissent les ressemblances s’arrêter là.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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