Procès d’un commando azéri à Rennes : la longue traque d’un opposant réfugié à Nantes

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C’est l’un des procès les plus spectaculaires de l’année qui s’est ouvert ce mardi 26 mai 2026 devant la cour d’assises spéciale de Rennes. Neuf hommes, tous de nationalité azerbaïdjanaise ou originaires de pays voisins, comparaissent pour avoir tenté d’assassiner en mars 2021 à Nantes Mahammad Mirzali, blogueur et journaliste indépendant réfugié politique en France depuis 2015. L’audience, prévue pour durer jusqu’au 12 juin, se tient dans des conditions de sécurité exceptionnelles, témoignant de la dimension internationale d’une affaire qui dépasse largement le cadre du droit français.

Le palais de justice rennais a été transformé en véritable forteresse pour l’occasion : périmètre de sécurité élargi, contrôles drastiques aux entrées, fouilles systématiques, brouilleurs de drones installés à l’extérieur, déploiement d’une quinzaine d’agents de l’ERIS — l’équipe régionale d’intervention et de sécurité de l’administration pénitentiaire — à l’intérieur même de la salle d’audience. La victime elle-même arrive chaque matin en voiture blindée, sous gilet pare-balles, entourée de gardes du corps.

Un opposant traqué jusqu’au cœur de la Bretagne

Mahammad Mirzali a aujourd’hui 32 ans. Né en 1994 dans la ville de Grochay, à l’ouest de Bakou, il a hérité de son père l’opposition au régime du président Ilham Aliyev, au pouvoir depuis 2003. Adolescent, il participe à des manifestations contre le gouvernement. Privé d’inscription en faculté d’histoire en raison de ses positions politiques, contraint à un service militaire de 18 mois, tabassé à de multiples reprises par les forces de l’ordre azerbaïdjanaises, il finit par franchir le pas en 2015 en créant son blog Made in Azerbaijan, où il dénonce la corruption, les atteintes aux droits humains et les dérives autoritaires du régime de Bakou.

La réaction du pouvoir azerbaïdjanais ne se fait pas attendre. Menaces, violences, intimidations : Mirzali obtient le statut de réfugié politique en France en 2016. Il y est désormais installé après plusieurs déménagements successifs à Paris, Laval et Perpignan. Sa chaîne YouTube et son blog comptent aujourd’hui plusieurs centaines de milliers d’abonnés.

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Mais l’exil ne le protège pas. Dès octobre 2020, il essuie une première tentative d’assassinat à Nantes : alors qu’il livre des repas pour un restaurant, une balle lui traverse l’épaule. Il s’en sort par miracle. La seconde attaque, celle pour laquelle se tient aujourd’hui le procès, sera infiniment plus brutale.

L’attaque du 14 mars 2021 : quinze coups de lame en plein jour

Ce 14 mars 2021, vers 14 heures, Mahammad Mirzali sort photographier les abords de la gare maritime de Nantes. Sur un parking, il sent une présence derrière lui : deux hommes le suivent. Il tente de les semer, en vain. Il appelle alors le 17. Mais son français encore approximatif ne lui permet pas d’expliquer la gravité de la situation aux policiers du standard. Quelques minutes plus tard, une voiture s’arrête. Les agresseurs lui tombent dessus.

Le blogueur reçoit alors une quinzaine de coups de couteau et de cutter. Les assaillants le tailladent aux mains, aux jambes, à la hanche, à la nuque. L’un d’eux lui enfonce la main dans la bouche, tente de lui sectionner la langue. Mirzali racontera ensuite : « Ils ont essayé de m’égorger. » Et confiera à France 24 son sentiment du moment : « Peut-être qu’il voulait me couper la langue ou me décapiter. Je pense qu’ils voulaient couper ma tête et la prendre avec eux. »

Le blogueur survit miraculeusement, mais conserve sur son corps les stigmates de l’attaque. La cicatrice la plus visible court derrière sa nuque. Cinq ans plus tard, il vit toujours sous antidépresseurs, doit changer régulièrement de numéro de téléphone, dort dans un lieu dont l’adresse est tenue secrète même de sa propre famille. Il refuse de voir ses amis par peur de les exposer aux représailles. Sa sœur, restée en Azerbaïdjan, subit selon ses propres déclarations un chantage à la sextape de la part des autorités locales.

Un commando structuré, des soutiens internationaux

L’enquête a permis de reconstituer la chronologie et la structure du commando. Selon l’acte d’accusation, trois hommes auraient été envoyés directement depuis l’Azerbaïdjan pour éliminer le blogueur. Ils auraient bénéficié de complices logistiques répartis entre Nantes, la région parisienne et la Hongrie.

Le principal suspect, un trentenaire arrêté en juin 2022 au péage de Corzé près d’Angers, portait un faux passeport moldave au nom d’Andrei Topal. Son véritable nom serait Emin Qasimov, alias Emin Nakhchivansky, membre d’un clan de la mafia russophone connu sous le nom des voleurs dans la loi (Vor v zakone). Dans sa voiture, les douaniers ont retrouvé un pistolet Magnum, un couteau, un poignard et un GPS programmé avec l’adresse du domicile de Mirzali. Une seconde tentative d’assassinat préparée par le même groupe avait ainsi pu être déjouée in extremis.

Deux autres complices présumés, Tural Mammadli et Seymur Eyvazov, ont été interpellés par les services de renseignement suisses à la frontière française avant d’être extradés vers la France. Un quatrième suspect, Mehraj Zarbaliyev, a été arrêté en Pologne par Europol et également remis à la justice française en octobre 2022. Un cinquième, Faig Pashazada, avait été détenu en Hongrie ; selon les déclarations de Mirzali, sa remise aux autorités françaises n’a été obtenue qu’après le départ de Viktor Orbán du poste de Premier ministre hongrois.

Trois des accusés comparaissent pour « tentative de meurtre en bande organisée », un crime passible de la réclusion criminelle à perpétuité. Les six autres sont jugés pour complicité et association de malfaiteurs, encourant jusqu’à dix années d’emprisonnement. Deux des accusés sont en fuite et seront jugés en leur absence.

Une condamnation antérieure : la justice française désigne Bakou

Cette audience rennaise ne constitue pas le premier épisode judiciaire de l’affaire. Le 3 juin 2025, le tribunal correctionnel de Rennes avait déjà condamné Khayyam Hagverdiyev, ressortissant azerbaïdjanais résidant en Pologne, à dix ans d’emprisonnement pour sa participation à l’une des tentatives d’assassinat.

Et c’est lors de ce premier procès qu’un seuil judiciaire majeur avait été franchi. Pour la première fois, une juridiction française a établi noir sur blanc le lien direct entre les attaques contre Mirzali et le régime azerbaïdjanais. Le jugement, consulté par Reporters sans frontières, affirme que le blogueur a été pris pour cible uniquement en raison de son activité de journaliste indépendant publiant des contenus critiquant les abus du pouvoir autocratique et les dirigeants du secteur national des hydrocarbures.

Plusieurs témoignages ont par ailleurs établi que des tueurs professionnels avaient été rémunérés par un haut responsable de la compagnie pétrolière d’État SOCAR pour éliminer Mirzali, parce que ce dernier « parlait mal du président de l’Azerbaïdjan » et avait « insulté l’épouse d’un cadre de SOCAR » — et surtout « pour plaire à Ilham Aliyev ». Des écoutes téléphoniques effectuées depuis la cellule de l’un des suspects ont confirmé cette implication : l’accusé y déclarait se trouver en prison « pour avoir insulté les hommes à barbe blanche », expression idiomatique azérie désignant les hauts dignitaires du régime.

Pour Mahammad Mirzali, cette première condamnation constituait un tournant historique : c’était la première fois, déclarait-il alors, que le lien entre le gouvernement azerbaïdjanais et la violence contre les voix dissidentes était aussi clairement établi par une justice européenne.

Bakou nie, Aliyev se défend en français

Les autorités azerbaïdjanaises ont systématiquement nié toute implication dans ces tentatives d’assassinat. En 2021, Ilham Aliyev lui-même, interviewé à la télévision française, avait publiquement rejeté toute responsabilité dans l’orchestration de violences contre des journalistes. Mais la confrontation entre ces déclarations officielles et les éléments matériels désormais établis par la justice française devient difficilement tenable.

Le procès rennais s’inscrit par ailleurs dans un contexte plus large de répression transnationale exercée par Bakou contre ses opposants en exil. Reporters sans frontières documente depuis plusieurs années une intensification des campagnes de harcèlement, des mandats d’arrêt internationaux et des actes d’intimidation visant les journalistes azerbaïdjanais réfugiés à l’étranger.

Mirzali lui-même a été condamné en 2025 par contumace à six ans et demi de prison par la justice azerbaïdjanaise. Sa photo circule régulièrement dans les médias officiels du pays avec la mention « recherché ». En 2020, le vice-président du Parlement de Bakou avait publié sur ses réseaux sociaux une image du passeport du blogueur accompagnée du message « rira bien qui rira le dernier ».

L’affaire Mirzali n’est pas isolée. En octobre 2024, un autre blogueur azerbaïdjanais exilé, Vidadi Isgandarli, est mort après avoir été poignardé dans son bureau de Mulhouse, en Alsace. Selon les déclarations de son frère Ogtay Isgandarli au site spécialisé OC Media, trois individus seraient intervenus dans l’attaque. Cette élimination, survenue trois ans après celle qui visait Mirzali, démontre que les commandos azerbaïdjanais opèrent désormais avec une certaine régularité sur le sol européen.

Reporters sans frontières, par la voix de Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale, appelle la France, l’Union européenne et leurs partenaires à faire de la lutte contre ces opérations d’intimidation et d’assassinat ciblant les journalistes en exil une priorité, et à adopter des sanctions ciblées contre les responsables. L’organisation demande également la poursuite des commanditaires, qui à ce jour n’ont jamais été formellement désignés par la justice française.

Un climat de peur jusque dans le prétoire

Au premier jour de l’audience rennaise, les sept accusés présents dans le box ont tous nié en bloc les faits qui leur sont reprochés. Selon les comptes-rendus de France 3 Pays de la Loire, plusieurs ont affirmé ne connaître ni la victime ni les autres prévenus, clamant leur innocence avec une nervosité qui n’a pas échappé à Maître Henri Carpentier, l’avocat de Mirzali. Pour lui, certains accusés semblent redouter avant tout les représailles du système qui les a recrutés

Mahammad Mirzali, présent dans la salle, a découvert ce mardi pour la première fois le visage de ses agresseurs, qui portaient des cagoules lors de l’attaque de 2021. Il a dû quitter brièvement le prétoire lorsque la cour a entamé la reconstitution chronologique de son agression, submergé par les images qui lui revenaient. Douze membres de sa famille — sa mère, sa sœur, son neveu — figurent également parmi les parties civiles. Tous ont fui l’Azerbaïdjan et ont vu leur existence bouleversée par la traque dont est victime le journaliste.

Le verdict, attendu pour le 12 juin, ne mettra cependant pas un terme à la traque dont fait l’objet Mahammad Mirzali. Le blogueur lui-même en a parfaitement conscience : il sait que sa tête reste mise à prix dans son pays d’origine, et que les commanditaires identifiés n’ont à ce jour jamais été directement poursuivis. «

Mais Mahammad Mirzali, malgré la peur permanente, malgré les antidépresseurs, malgré les déménagements perpétuels et la solitude imposée, maintient le cap qu’il s’est fixé dès la création de son blog en 2015. « Je parle de liberté. Je continuerai toujours », a-t-il déclaré à l’ouverture de l’audience. Une déclaration qui prend, dans le contexte d’un palais de justice transformé en bunker, une résonance singulière.

Reste à savoir si les autorités françaises, au-delà de l’incrimination des hommes de main, sauront un jour remonter jusqu’aux véritables donneurs d’ordre, identifiés par la justice elle-même comme appartenant aux plus hauts cercles du pouvoir azerbaïdjanais. C’est tout l’enjeu des prochaines années pour la diplomatie et la justice européennes, confrontées à une nouvelle forme de répression transnationale qui ne s’arrête plus aux frontières des dictatures.

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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Une réponse à “Procès d’un commando azéri à Rennes : la longue traque d’un opposant réfugié à Nantes”

  1. Dumont dit :

    Dans la notice Wikipédia d’Ilham Aliyev, je lis que la Grand-croix de la Légion d’honneur lui a été décernée par le président Chirac en 2007…

    Les effets des relations diplomatiques ne sont-ils pas merveilleux ?

    Ne serait-il pas temps, au vu de ce procès, de s’interroger sur la légitimité de cette décoration ?

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