« Je ne suis pas malheureux. » La phrase s’entend partout, au détour d’un repas ou d’une conversation entre amis, et personne ne la relève. Nicolas Vidal, lui, a décidé de s’y arrêter. Dans Vivre ou exister. Essai sur le courage d’aimer et de s’engager, publié chez Putsch Media, le journaliste et fondateur de Putsch.Media y voit l’aveu le plus triste de notre temps. Une femme qui va bien ne dit pas qu’elle n’est pas malheureuse : elle dit qu’elle est heureuse, ou elle ne dit rien, trop occupée à l’être. D’où la question qui donne son titre au livre : vivons-nous, ou existons-nous ?
Exister, une fonction ; vivre, un engagement
Pour l’auteur, les 2 verbes n’appartiennent même pas à la même famille. Exister, c’est une fonction : respirer, travailler, consommer, dormir, recommencer, traverser 70 ou 80 ans sans rien risquer ni rien aimer assez fort pour en trembler. C’est aussi, souvent, cohabiter avec quelqu’un à qui l’on s’est habitué sans être heureux. Vivre, c’est au contraire « prendre une place au lieu d’en occuper une ».
Nicolas Vidal présente ce livre comme le prolongement de sa Lettre aux autruches et aux tubes digestifs (2023), qui s’en prenait au renoncement politique de ses contemporains. Ce premier livre, reconnaît-il, s’arrêtait au symptôme. La racine du mal serait plus intime : le renoncement politique prendrait sa source dans le rapport de chacun à son propre bonheur. Le courage d’aimer et celui de s’engager ne feraient qu’un, et la grande maladie de l’époque serait « cette tiédeur satisfaite » qui se fait passer pour de la sagesse.
La routine et l’illusion de la sécurité
Le 1er chapitre s’attaque à la routine, qui ne retire jamais rien d’un coup mais « prélève » : le même trajet, le même café, les mêmes mots échangés le soir. Demandez aux gens ce qu’ils veulent, écrit l’auteur : la plupart répondront qu’ils veulent que ça continue. Ce sont des vœux honorables, pas des désirs. En faisant de la sécurité la valeur suprême, nous avons cessé de dépenser la vie pour la garder. On en arrive à des existences irréprochables, sans éclat ni trace, dont il ne restera qu’un tiret de 3 centimètres entre 2 dates sur une pierre tombale.
« Je ne suis pas malheureux »
Le 2e chapitre décortique la phrase-titre, entendue un dimanche dans la cuisine d’une amie d’enfance. Elle trace une frontière : d’un côté le malheur, évité, de l’autre le bonheur, dont on a cessé d’attendre quoi que ce soit. Entre les 2, un territoire étroit d’habitudes où l’on peut passer toute une vie. Nicolas Vidal parle d’« embourbement » plutôt que de prison : une prison, on cherche à en sortir, alors qu’on s’enfonce d’un centimètre par an dans une boue tiède où l’on se sent bien. Contrairement à la souffrance, la tiédeur n’a aucun symptôme, et c’est pourquoi on n’en guérit presque jamais.
La grenouille dans la casserole
L’auteur reprend la parabole de la grenouille qui ne réagit pas quand on chauffe l’eau très progressivement. On l’applique d’ordinaire à la politique, et il l’avait lui-même fait ; il en fait ici une parabole intime : la casserole est dans nos cuisines, nos salons et nos chambres. Ne pas s’engager est un calcul juste, concède-t-il : qui n’aime personne ne perdra personne. Mais ce calcul coûte « la vie entière », payée par petits renoncements mensualisés sur 40 ans : un dîner décliné, une lettre jamais envoyée, une main qu’on n’a pas prise. Et la grenouille pourrait sortir : il n’y a ni couvercle ni geôlier.
La peur du bonheur
Derrière ce confort se cache un mot honteux : la résignation, que nous avons rebaptisée lucidité, réalisme ou sens des réalités. C’est, selon lui, « le tour de force le plus extraordinaire de l’esprit humain » : transformer sa peur en supériorité, appeler « expérience » le fait d’avoir cessé d’essayer et « immaturité » le fait d’essayer encore. Mais ce que nous redoutons vraiment, ce n’est pas le malheur, dont nous nous accommodons fort bien : c’est le bonheur, parce qu’il est la seule chose dont la perte serait intolérable.
Le courage d’être heureux
Le bonheur demande du courage, poursuit l’auteur, parce qu’il oblige à 3 choses. Désirer à voix haute, d’abord, au risque de l’échec. S’avancer à découvert, ensuite, sans garder une part de soi en réserve. Tenir à quelque chose au point de trembler à l’idée de le perdre, enfin. Les gens heureux n’ont pas eu plus de chance que les autres : ils ont dit oui plus souvent. Ce courage n’a rien d’un coup d’éclat ; c’est celui d’une femme qui accepte, à 50 ans, d’être encore émue.
Le grand amour
C’est le cœur du livre, et l’auteur l’assume : il l’a écrit pour en arriver là. Le grand amour n’arrive qu’une fois, souvent jamais, et toujours au mauvais moment. On ne l’apprend pas, on tombe amoureux ; et « ce qui n’a pas commencé par un éblouissement ne s’allumera pas en chemin ». Nicolas Vidal s’en prend à une époque qui a fait de la rencontre un marché, avec ses profils compatibles et ses algorithmes, et qui rend les gens honteux de ce qui leur arrive. On refuse rarement le grand amour de front : on l’ajourne, on attend un moment plus commode. Mais attendre est « une façon très polie de dire non », et ce refus condamne à une vie sans saveur.
L’auteur distingue ce qui se subit et ce qui se décide : on ne choisit pas la foudre, mais on choisit ce qu’on fait de l’incendie. Accepter son bonheur suppose 3 consentements que l’orgueil refuse : accepter d’avoir besoin de quelqu’un, renoncer à tout contrôler et avancer sans garantie. Et à qui craint de se tromper, il oppose 2 destins : celle qui s’est avancée aura connu le bonheur, quoi qu’il arrive ensuite ; celle qui a refusé vieillira avec une question sans réponse, « et si ? ».
Les portes entrouvertes
Il y a dans une vie quelques portes entrouvertes, et une seule donne sur un horizon. La plupart des gens passent devant, avec d’excellentes raisons, le « cœur intact », c’est-à-dire, corrige l’auteur, le cœur inutilisé : « On peut mourir avec un cœur neuf. » D’autres s’installent sur le seuil, d’où l’on a une vue imprenable sur ce qu’on n’a pas vécu. Au soir de leur vie, observe-t-il, les gens ne regrettent pas leurs erreurs, mais ce qu’ils n’ont pas osé.
À ceux qui ont dit oui, il promet en revanche une vie qui « s’agrandit » : la peur disparaît, on se réconcilie avec soi-même, on retrouve des envies enfouies et l’on redevient pleinement présent. Il insiste sur la cinquantaine, l’âge où tout invite poliment à conclure, mais aussi le seul moment où « les deux vies restent possibles en même temps ».
De l’amour à la cité
Le 10e chapitre ramène le propos à la politique. Ceux qui se dérobent devant l’amour se dérobent presque toujours devant l’engagement civique, avec les mêmes phrases : ce n’est pas le moment, c’est compliqué. S’intéresser à son pays, ce n’est pas aimer les politiciens, mais refuser que d’autres écrivent notre vie à notre place. Une vie a la taille de ce à quoi elle tient : celle d’un salon, ou celle d’un pays et d’une histoire. Amour et engagement mobilisent, selon lui, « la même musculature ». D’où sa conclusion : une civilisation qui n’ose plus aimer n’osera plus se défendre. Il met aussi en garde contre les découragements les plus efficaces, ceux des proches, qui nous veulent en sécurité, sur le seuil.
Ce que voient les enfants
L’avant-dernier chapitre s’adresse aux parents. Les enfants ne retiennent presque rien de ce qu’on leur dit, mais tout de ce qu’on leur montre. Ils n’ont pas besoin de parents irréprochables, mais de parents vivants. Un patrimoine se divise et s’oublie en 2 générations ; un exemple se transmet entier. « On ne renonce jamais seul », conclut l’auteur, qui voit dans ce regard des enfants une raison de plus de s’avancer.
Entre les chapitres, 4 courts textes illustrent le propos à la manière de paraboles : la pièce qu’on n’ouvre plus et où dort une guitare oubliée ; 2 femmes devant une mer glacée en septembre, l’une qui renonce, l’autre qui plonge ; une femme qui, un soir de juin, ne prononce jamais les 7 mots qu’elle avait à dire ; une fenêtre allumée dans un village endormi.
L’épilogue appelle à « ne pas se contenter d’exister » : s’intéresser à son pays, avoir des convictions et du tempérament, aimer sans réserve, et pousser la porte entrouverte avant qu’elle ne se referme. « L’horizon ne vient jamais jusqu’à nous. C’est nous qui marchons vers lui. »
Nicolas Vidal anime l’émission Putsch Live sur YouTube, il est matinalier sur Tocsin et coanime depuis octobre 2025 Alerte générale sur TV Libertés avec Alexis Poulin. Ce livre est né du 1er épisode de son podcast, également intitulé Vivre ou exister.
Vivre ou exister. Essai sur le courage d’aimer et de s’engager, Nicolas Vidal, Putsch Media, 2026.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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