« L’exception sénégalaise n’existe pas. » La première phrase de l’essai d’Ibra Faye donne le ton. Pas de coup d’État depuis 1960, la démission volontaire de Senghor en 1980, un multipartisme précoce, 3 alternances au sommet de l’État, aucun attentat djihadiste malgré la proximité du Sahel : depuis des décennies, le Sénégal est présenté par les dirigeants, les journalistes et les chercheurs comme un îlot de démocratie et de paix en Afrique de l’Ouest. Dans Sénégal, le piège de l’exception, publié aux Éditions Baudelaire, l’auteur s’attaque frontalement à ce récit. Sa thèse : l’exception sénégalaise n’est pas le fruit d’une culture démocratique enracinée, mais une construction politique, née dans la colonisation, entretenue par la France après les indépendances, puis récupérée par les présidents sénégalais successifs pour masquer leurs dérives autoritaires.
Un mot sans définition
L’auteur part d’un constat : la notion d’exception sénégalaise, omniprésente dans les discours, n’a jamais reçu de définition théorique. Elle repose sur une liste de critères disparates qui varient d’un auteur à l’autre. Il replace l’idée dans une famille plus large : l’exceptionnalisme américain hérité des puritains de 1630, la France des droits de l’homme et de la laïcité, le Sonderweg allemand, le développement autoritaire chinois, ou en Afrique le « miracle ivoirien » des années 1980, le Botswana et le Kenya.
Si le Sénégal a gardé son étiquette quand la Côte d’Ivoire perdait la sienne avec la guerre civile, c’est, selon lui, parce qu’une série de faits politiques est venue l’entretenir. Mais une collection d’événements, même rares dans la région, ne suffit pas à faire une démocratie. L’ouvrage s’organise donc en 2 temps : comprendre d’où vient cette exception, puis démonter un à un ses fondements, que l’auteur appelle les « piliers-béquilles ».
La « stratégie de l’exception », une technique coloniale
Le cœur théorique du livre est un concept forgé par l’auteur : la « stratégie de l’exception », qu’il décrit comme une « technique d’appréciation dominative ». Le pouvoir colonial distingue une ethnie, une confrérie, un royaume, une ville ou un individu, le flatte et le favorise pour s’assurer de sa loyauté, tout en suscitant chez les autres le désir d’obtenir le même statut. Ibra Faye s’appuie sur les travaux de Béatrice Hibou, de Jean-François Bayart et de Michel Foucault pour souligner que cette domination suppose l’adhésion intéressée de ceux qui en bénéficient.
Il prend soin de la distinguer du « diviser pour régner ». Cette dernière politique sème la discorde entre 2 groupes et arme souvent le plus faible contre le plus fort ; la stratégie de l’exception, elle, valorise un groupe sans forcément nuire aux autres, et plusieurs « exceptions » peuvent coexister sans conflit. Pour illustrer l’idée, l’auteur prend un exemple footballistique : Sadio Mané, star de l’équipe nationale, mieux payé et plus médiatisé, sans que ses coéquipiers soient maltraités. Le statut d’exception reste instable : un groupe privilégié peut le perdre au profit d’un autre plus utile au colonisateur.
Le contre-modèle est le Rwanda, où le colonisateur belge a figé en identités raciales des catégories sociales jusque-là perméables, Hutus, Tutsis et Twas, avec les conséquences que l’on connaît. Au Sénégal, l’auteur rejoint l’économiste Makhtar Diouf pour constater que la colonisation n’a pas créé de clivages ethniques profonds, mais il y voit la marque de la stratégie de l’exception plutôt que l’échec du « diviser pour régner ».
Le traité de Ndiaw et le royaume du Walo
Premier cas d’étude : le traité de Ndiaw du 8 mai 1819, signé entre le brak du Walo, Amar Boye, et le gouverneur Julien Schmaltz. Après la restitution des comptoirs de Saint-Louis et de Gorée par l’Angleterre, contre l’engagement de renoncer à la traite, la France cherche des terres de culture. Face au refus des Lébous du Cap-Vert et des Toucouleurs du Fouta, elle choisit le Walo. L’auteur relit les 14 articles du traité comme un discours de flatterie : le roi qualifié d’« ami distingué », les promesses de prospérité, de sécurité et de bienveillance.
Le favoritisme suscite la colère des voisins. Les Maures trarzas, les Toucouleurs, les Braknas et le damel du Cayor attaquent le Walo et les Français, avant d’être repoussés. Mais en 1821, Trarzas et Braknas finissent eux aussi par traiter avec la France, preuve, selon l’auteur, que la stratégie a fonctionné.
Peuls, Diolas, marabouts et Wolofs
L’auteur montre ensuite comment la classification coloniale des peuples a suivi les intérêts du moment. Chez Faidherbe, les Peuls sont d’abord présentés comme la « race » la plus civilisée de la région, tant qu’ils commercent avec la France. À partir de 1857 et de la résistance d’El Hadj Omar, symbolisée par le siège de Médine, le même Faidherbe les dépeint en voleurs, fanatiques et anarchiques.
Les Diolas de Basse-Casamance subissent le traitement inverse. Parce qu’ils refusaient de participer à la traite négrière, les récits portugais des XVIe et XVIIe siècles les qualifient de sauvages, alors que les Mandingues et les Baynouks, vendeurs d’esclaves, sont dits « civilisés ». L’auteur, qui s’appuie sur l’archéologue Olga Linares, voit dans cette société égalitaire une longue tradition de résistance à toute domination extérieure : d’Aline Sitoé Diatta au mouvement indépendantiste casamançais MFDC, jusqu’au soutien massif de la Casamance à Ousmane Sonko face au régime de Macky Sall.
Les marabouts connaissent le même renversement. Longtemps diabolisés, car hostiles à la traite et alliés des aristocraties ceddos, ils deviennent à partir de la fin du XIXe siècle, avec l’essor des confréries mouride, tidiane, layène ou niassène, des partenaires indispensables du pouvoir colonial. Celui-ci se découvre alors une « islamophilie » de circonstance, qui relève selon l’auteur du pur pragmatisme administratif.
Les Wolofs, enfin, alternent entre éloges et mépris. Premiers en contact avec les Européens et très impliqués dans la traite, ils sont décrits comme le plus beau et le plus raffiné des peuples, avant d’être traités de race inférieure quand éclatent les agitations des 4 communes dans les années 1920. C’est pourtant ce « modèle islamo-wolof », popularisé notamment par l’abbé Boilat et sa description de l’hospitalité sénégalaise, qui a fini par incarner tout le pays et poser les premières bases de l’exception.
Senghor, l’élève distingué
La stratégie de l’exception s’applique aussi aux individus, et l’auteur en voit l’exemple le plus abouti chez Léopold Sédar Senghor. Sans contester son génie, il montre comment l’administration coloniale a exploité ses réussites. Premier agrégé africain en 1935, Senghor est accueilli au port de Dakar en 1937 avec les honneurs militaires, à l’initiative du gouverneur général de Coppet, pour susciter des vocations.
Cette socialisation dans la distinction aurait façonné son rapport au pouvoir. L’auteur lui attribue une large responsabilité dans la crise de décembre 1962 : face à un Mamadou Dia souverainiste, président du Conseil et représentant du Sénégal à l’international, Senghor aurait refusé de partager la scène. Dia, accusé de tentative de coup d’État, est condamné à la déportation, et le régime devient présidentiel. Ibra Faye décèle le même désir de distinction chez Abdoulaye Wade, qui se voulait le chef d’État le plus diplômé d’Afrique et a tenté de rivaliser avec les grands projets de Senghor, notamment avec le Festival mondial des arts nègres, dont le coût est évalué à 70 milliards de francs CFA.
3 siècles d’« amitié » franco-sénégalaise
Après les indépendances, la France change de méthode sans changer de logique. L’auteur relève 2 constantes dans les discours de Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. D’une part, la colonisation est réécrite en « amitié pluriséculaire » entre les 2 peuples. D’autre part, le Sénégal est érigé en modèle démocratique pour le continent. Il compare cette rhétorique à la propagande soviétique de « l’amitié des peuples ».
Cette image de vitrine sert les intérêts géopolitiques de la France, qui se félicite d’un modèle qu’elle prétend avoir façonné. Pour Dakar, elle devient une rente : depuis le discours de La Baule en 1990, qui liait l’aide au développement à la démocratisation, le statut de bon élève facilite l’accès aux financements occidentaux. Ceux-ci profitent surtout, selon l’auteur, aux élites politiques, aux « courtiers du développement » et aux clientèles du pouvoir.
Le « democraticwashing » des présidents sénégalais
Les dirigeants sénégalais se sont approprié ce discours. L’auteur emprunte à la sociologue Nitzan Perelman le concept de « democraticwashing » : projeter une image démocratique pour masquer des pratiques qui ne le sont pas. Il précise que la comparaison avec Israël, pour lequel le concept a été forgé, s’arrête là.
Il en voit la preuve dans le moment où ce discours est mobilisé : toujours au cœur des crises. Senghor invoque la démocratie après les manifestations de 1963, qui ont fait selon l’auteur 40 morts et plus de 250 blessés. Wade, en juillet 2011, explique les émeutes du 23 juin, provoquées par son projet de réforme constitutionnelle, par un « excès de liberté ». Macky Sall, après les morts de mars 2021 liés à l’arrestation d’Ousmane Sonko, affirme que le Sénégal n’a de leçons de démocratie à recevoir de personne. L’auteur reprend à son compte la tribune de juin 2023 de Boubacar Boris Diop, Felwine Sarr et Mohamed Mbougar Sarr, qui imputait la crise à la dérive autoritaire de Macky Sall.
La démission de Senghor, un « coup d’État constitutionnel »
Vient ensuite la démolition des « piliers-béquilles ». Le premier est la démission de Senghor, le 31 décembre 1980. Pour l’auteur, ce geste n’a rien de démocratique. Dès 1976, Senghor avait modifié l’article 35 de la Constitution pour que le Premier ministre achève le mandat présidentiel en cas de départ du chef de l’État. Abdou Diouf a lui-même raconté comment son mentor avait préparé, dès 1977, une transmission du pouvoir à son profit. Ibra Faye y voit un « coup d’État constitutionnel » destiné à maintenir le Parti socialiste au pouvoir sans passer par les urnes. Mesuré à l’aune de la Charte africaine de la démocratie, il relèverait d’un changement anticonstitutionnel de gouvernement. Ce geste aurait surtout servi à masquer la nature néopatrimoniale du régime : opposition marginalisée, libertés restreintes, clientélisme.
Le Ghana et le Lesotho devant le Sénégal
Le deuxième pilier, l’absence de coup d’État, est selon l’auteur un « raisonnement par l’absence » qui ne dit rien de la qualité d’une démocratie. Il reconnaît le poids du phénomène en Afrique, avec près de 200 coups d’État en 70 ans, mais rappelle que les vrais critères sont ailleurs : libertés, séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, élections libres. Les classements internationaux le confirment. Selon les chiffres qu’il cite, le Sénégal était 95e sur 167 au Democracy Index de 2010, derrière le Bénin, le Mali, le Lesotho et le Ghana, puis 79e en 2022. Le Ghana a pourtant connu 5 coups d’État réussis, et le Lesotho 4.
Mesurer la démocratie africaine à l’absence de putschs revient, pour lui, à une « négrification » de la démocratie : une démocratie au rabais, propre à l’Afrique, qui condamne d’avance les voisins ayant connu un coup d’État.
Niger, Brésil, Portugal : des coups d’État démocratiques ?
C’est l’un des passages les plus iconoclastes du livre. L’auteur refuse la condamnation de principe des coups d’État portée par l’Union africaine et la CEDEAO. Il soutient que les putschs révèlent des crises plus qu’ils ne les provoquent, et qu’ils peuvent ouvrir des transitions démocratiques. Il cite le Niger de 1999 et surtout de 2010, quand l’armée a renversé Mamadou Tandja, qui venait de modifier la Constitution pour prolonger son mandat, ouvrant la voie aux élections de 2011 et à la première alternance civile en 2021. Il cite aussi la proclamation de la République au Brésil en 1889 et la révolution des Œillets au Portugal en 1974.
Il estime enfin que les sanctions de la CEDEAO et de l’Union africaine ont produit l’effet inverse de celui recherché, en poussant le Mali, le Burkina Faso et le Niger à former l’Alliance des États du Sahel. Il prend soin de rejeter aussi bien l’idée que la démocratie serait inapplicable à l’Afrique que celle de l’armée providentielle, et défend une appréciation au cas par cas.
Une « paix négative » héritée de la colonisation
Troisième pilier : la stabilité. L’auteur reprend la distinction du Norvégien Johan Galtung entre « paix positive », fondée sur la justice sociale, et « paix négative », simple absence de guerre qui couvre des violences structurelles. Le Sénégal serait l’exemple parfait de la seconde. Cette paix serait l’héritière directe de la « paix coloniale » décrite par l’historienne Hélène Grandhomme, conclue après 1914 entre l’administration française et les confréries. Le colonisateur y gagnait la mise en valeur économique de la colonie, les marabouts la tranquillité religieuse ; les déclarations d’El Hadj Malick Sy en 1912 ou de Seydou Nourou Tall en faveur de la présence française en témoignent.
Cartes d’électeurs, CREI et Papito Kara
Ibra Faye détaille ensuite les formes de cette violence structurelle. Il cite les meetings autorisés au pouvoir et interdits à l’opposition, comme à Thiès en 1988. Il évoque la distribution sélective des cartes d’électeurs, qui écarte des centaines de milliers de jeunes à chaque présidentielle, et l’élimination des opposants sous tous les régimes : Cheikh Anta Diop ou Omar Blondin Diop sous Senghor, Wade emprisonné après 1988, Idrissa Seck et Macky Sall stigmatisés sous Wade.
Selon lui, cette logique atteint un sommet sous Macky Sall, avec l’emprisonnement de Khalifa Sall et son exclusion de la présidentielle de 2019, les poursuites contre Karim Wade puis contre Ousmane Sonko. Il cite l’usage de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI) : sur 26 personnalités du PDS visées, seul Karim Wade a été condamné, les poursuites contre les autres ayant cessé quand ils ont rallié le pouvoir. Il dénonce aussi le clientélisme, qui réduit les plus pauvres au rang de « bétail électoral ».
Le livre consacre quelques pages à Pape Ibrahima Gueye, dit Papito Kara, chroniqueur satirique très critique envers le régime. Arrêté puis détenu 5 mois, il a pris une pirogue vers les Canaries et y a trouvé la mort.
65 morts entre 2021 et 2024
La violence physique n’est pas absente pour autant. L’auteur avance qu’entre 2021 et 2024, la répression des manifestations a fait plus de 65 morts selon Amnesty International, et 89 selon d’autres sources, dont 3 enfants de 12, 16 et 17 ans. Il ajoute la disparition de 2 agents des renseignements généraux, des cas de torture et plus de 2 000 arrestations. Sous Wade, la répression aurait fait une quinzaine de morts et 1 600 blessés. Selon l’auteur, les récents coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso ont fait moins de victimes que la volonté de Macky Sall de réduire l’opposition « à sa plus simple expression ».
Des alternances arrachées par la force
Les 2 derniers piliers subissent le même traitement. Le multipartisme précoce, hérité du vote colonial instauré dès 1848, a été strictement encadré : en 1976, Senghor imposait lui-même aux partis leurs courants idéologiques. Quant à l’héritage démocratique, il ne garantit rien ; l’auteur rappelle que la Grèce, berceau de la démocratie, a connu la dictature des colonels.
Les 3 alternances, en 2000, 2012 et 2024, sont saluées comme la preuve que l’opposition n’a jamais pu être détruite. Mais celles de 2012 et de 2024 ont été arrachées au terme de violences et de rapports de force, non de dialogue. Surtout, elles n’ont pas changé la façon de gouverner. L’auteur range explicitement le régime de Bassirou Diomaye Faye aux côtés de ceux de Wade et de Macky Sall pour les nominations clientélistes et les arrestations arbitraires.
Un « acte d’amour »
L’essai se clôt sur un texte plus personnel. Né et élevé au Sénégal, l’auteur dit avoir assisté à des alternances obtenues au prix de massacres et de tortures, et observé des institutions célébrées mais vidées de leur sens. Il se défend de toute détestation de son pays et compare sa démarche à celle d’un groupe d’ecclésiastiques qui avait publié en 1999 un livre très critique sur le Vatican, conçu comme un acte d’amour envers l’institution. Pour lui, la démocratie et la stabilité du Sénégal ne doivent pas être proclamées, mais construites.
Sénégal, le piège de l’exception. Essai sur les ambiguïtés de la démocratie et de la stabilité sénégalaise, d’Ibra Faye, Éditions Baudelaire, 2026.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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