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9 689 personnes interrogées sur le continent, 516 en Corse : c’est, selon l’Ifop, la plus grande enquête jamais réalisée en France sur le régionalisme et la décentralisation. Commandée par Régions et peuples solidaires (R&PS), la fédération des partis régionalistes et autonomistes, et publiée à l’occasion de son université d’automne à Colmar, elle dessine le portrait d’une France historiquement centralisée où l’aspiration à une République décentralisée, différenciée, voire fédérale, est devenue majoritaire. Corse, outre-mer, Alsace, Savoie, Pays basque, Catalogne, Bretagne : tour d’horizon, territoire par territoire.
Corse : 57 % des Français pour l’autonomie
Alors que le Sénat examine depuis le 21 octobre le projet de loi constitutionnelle sur l’autonomie de la Corse, 57 % des Français se disent favorables à ce que la collectivité de Corse dispose d’une autonomie de plein droit et de plein exercice, avec des compétences législatives, l’État conservant les compétences régaliennes. C’est 5 points de plus qu’en 2025. Parmi ceux qui souhaitent que les élus de leur parti se prononcent, 62 % veulent que les sénateurs votent le texte.
Les principales mesures du projet recueillent environ 6 opinions favorables sur 10 : 60 % pour la reconnaissance dans la Constitution d’une communauté insulaire corse, 65 % pour la possibilité pour la collectivité de fixer ses propres règles dans ses domaines de compétence. Les Français sont plus partagés sur les revendications écartées du texte final : 56 % soutiennent la co-officialité de la langue corse, 49 % seulement un statut de résident qui conditionnerait l’accès à la propriété.
Dans l’île, l’adhésion est écrasante. 77 % des Corses sont favorables à l’autonomie de plein droit, et 66 % souhaitent que les sénateurs votent le projet. La reconnaissance de la communauté insulaire recueille 87 % d’avis favorables, la possibilité d’adapter certaines lois 82 %, la co-officialité de la langue corse 79 % et le statut de résident 72 %.
Pour la majorité des Français, ce qui vaut pour la Corse doit pouvoir valoir ailleurs : 58 % sont favorables à ce que d’autres régions obtiennent un statut renforçant leurs spécificités, contre 43 % en 2001. Le « droit à la différenciation », qui permettrait à chaque territoire d’adapter les lois nationales à ses réalités, recueille exactement le même score.
L’outre-mer plus facilement « lâché » que l’Hexagone
Les Français sont plus ouverts encore lorsqu’il s’agit de territoires lointains. 69 % soutiennent l’autonomie des territoires d’outre-mer qui la demanderaient par référendum, davantage que pour la Corse. 67 % approuvent l’idée d’accorder l’indépendance à la Nouvelle-Calédonie, une proposition de Jean-Luc Mélenchon, et jusqu’à 85 % de ses électeurs. L’Ifop y voit une « norme de proximité » : plus un territoire est éloigné et marqué par l’histoire coloniale, plus l’opinion est prête à le laisser partir. La notion de « décolonisation » de la Nouvelle-Calédonie laisse toutefois perplexe : 38 % des sondés n’ont pas d’avis sur la question.
La région, échelon de confiance
74 % des Français souhaitent qu’à l’avenir les pouvoirs de décision se situent dans les régions, soit 28 points de plus qu’en 2002. L’échelon national s’effondre, de 35 % à 19 %, et l’échelon européen devient marginal, de 9 % à 2 %. Cette préférence régionale est plus forte chez les personnes âgées, les moins diplômés et les ruraux.
L’idée fédérale progresse aussi : 58 % des Français souhaitent que chaque région puisse adopter ses propres lois dans certains domaines, contre 36 % en 2006. Autant réclament le retour de l’autonomie fiscale des collectivités, défendue à gauche par Fabien Roussel ou Raphaël Glucksmann. 79 % jugent que Paris et l’Île-de-France sont les grands bénéficiaires du centralisme, et 60 % veulent supprimer l’un des 3 niveaux de collectivités, communes, départements ou régions, pour simplifier le « millefeuille ». Pour l’Ifop, cette demande traduit autant une adhésion de principe au fédéralisme qu’une défiance envers les institutions centrales.
10 ans après, la carte de 2015 ne passe toujours pas
Entrée en vigueur le 1er janvier 2016, la réforme territoriale de François Hollande, qui a ramené le nombre de régions métropolitaines de 22 à 13, n’a toujours pas convaincu : 41 % des Français s’en disent insatisfaits, à peine moins qu’en 2015 (43 %). Le rejet culmine dans les régions fusionnées : 55 % dans le Grand Est et 65 % en Alsace, 52 % en Bourgogne-Franche-Comté, 49 % en Nouvelle-Aquitaine, mais aussi 59 % au Pays basque et 49 % en Loire-Atlantique. Selon l’Ifop, l’insatisfaction s’est fixée là où la fusion a effacé un nom ou une histoire, et ne relève pas d’une « nostalgie folklorique ».
Les projets de redécoupage recueillent tous une majorité. Celui des régions du Midi, qui redessinerait la Nouvelle-Aquitaine, l’Occitanie, l’Auvergne-Rhône-Alpes et la Provence-Alpes-Côte d’Azur, est soutenu par 65 % des Français et 66 % des Occitans. La création d’une collectivité à statut particulier recueille 56 % d’avis favorables pour le Pays basque, 54 % pour la Catalogne Nord, et respectivement 58 % et 74 % chez les habitants concernés. 66 % des Français et 59 % des Savoyards soutiennent la création d’une région Savoie, contre 41 % des Savoyards en 2000.
L’Alsace en pointe
L’Alsace, qui accueille l’université d’automne de R&PS à l’invitation du parti autonomiste Unser Land, est le territoire où la demande est la plus forte. 78 % des Alsaciens veulent une nouvelle région Alsace hors du Grand Est, contre 68 % en 2019, et 58 % des autres habitants du Grand Est y sont aussi favorables. Au total, 64 % des habitants de la région présidée par Franck Leroy, qui refuse ce retour, soutiennent la sortie de l’Alsace. 90 % des Alsaciens approuvent le maintien du droit local d’Alsace-Moselle, et 71 % des Alsaciens et Mosellans veulent pouvoir le faire évoluer eux-mêmes. 88 % des Alsaciens souhaitent que les décisions se prennent dans les régions.
En Bretagne, 3 Bretons sur 4 veulent plus de pouvoir régional
La Bretagne historique, à 5 départements, figure aussi parmi les territoires les plus régionalistes. Outre les 56 % de Bretons favorables au rattachement de la Loire-Atlantique, 78 % souhaitent que les pouvoirs de décision se situent dans les régions, 64 % soutiennent le fédéralisme et 66 % l’extension de statuts spécifiques à d’autres régions que la Corse. 59 % des Bretons approuvent l’autonomie de la Corse, et 62 % souhaitent que le Sénat vote le projet de loi. Seuls 30 % jugent que l’autonomie des régions serait un danger pour la République.
L’attachement régional y est particulièrement marqué : 36 % des habitants de la Bretagne historique se disent plus attachés à leur région qu’à la France, 40 % dans les 4 départements de la Bretagne administrative, mais 19 % seulement en Loire-Atlantique. Pour 59 % des Bretons qui comptent voter à la présidentielle, la défense des langues régionales et des acquis de la décentralisation pèsera de façon importante dans leur choix, contre 54 % en moyenne nationale.
Les langues régionales : oui à la reconnaissance, prudence sur la co-officialité
L’enseignement de l’histoire régionale à l’école fait l’unanimité, avec 86 % d’approbation ; la proposition d’Éric Zemmour d’enseigner l’histoire de chaque région recueille 85 % d’avis favorables. 65 % des Français approuvent la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, 64 % la possibilité d’une scolarité facultative en langue régionale, et 79 % la liberté pour les collectivités de financer leur développement. 48 % voient dans une politique en faveur des langues régionales une chance pour la diversité de la France, contre 33 % qui y voient un danger pour l’unité de la République.
La co-officialité, qui ferait du breton, du basque ou de l’alsacien des langues officielles au même titre que le français dans leur région, divise davantage : 54 % y sont favorables. Pour l’Ifop, les Français distinguent la reconnaissance d’un patrimoine, largement acceptée, de la remise en cause du statut du français. Les identités, observe l’institut, s’emboîtent plus qu’elles ne s’opposent : 52 % des Français se disent autant attachés à leur région qu’à la France, et 25 % davantage à leur région.
Le paradoxe du RN
C’est l’enseignement le plus politique de l’enquête : les électorats protestataires, à droite comme à gauche, sont les plus régionalistes, et le bloc central le plus attaché à l’unité de l’État. 63 % des électeurs de Marine Le Pen approuvent l’autonomie de la Corse, contre 43 % de ceux de Raphaël Glucksmann, 47 % de ceux d’Édouard Philippe et 52 % de ceux de Gabriel Attal. 70 % des sympathisants du RN veulent que le Sénat vote le texte, contre moins de la moitié chez LR, Horizons ou le MoDem. La préférence pour l’échelon régional atteint 80 % chez les sympathisants du RN, contre 68 % chez ceux de LFI.
L’attachement prioritaire à la région culmine lui aussi aux 2 extrémités de l’échiquier : 31 % chez les sympathisants du RN et 34 % chez ceux du PCF, contre 12 % dans le bloc central, qualifié par l’Ifop de « dernier gardien de l’indivisibilité ». Pour François Kraus, directeur du pôle Politique de l’institut, l’étude montre combien certains partis de tradition jacobine, comme le RN, sont désormais en décalage avec leur propre électorat.
Président de R&PS, François Alfonsi juge que ces aspirations sont tenues sous le « boisseau jacobin ». « Il est plus que temps pour la France de sortir de sa posture jacobine », estime-t-il.
L’enquête a été réalisée en ligne du 25 au 30 septembre 2026 auprès de 9 689 personnes représentatives de la population française, et par téléphone du 28 septembre au 3 octobre auprès de 516 habitants de la Corse.
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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