Je préparais des cannelloni à l’argentine dans ma cuisine, utilisant ces grandes crêpes salées maison que l’on farcit de viande ou d’épinards, avant de recouvrir le tout de béchamel et de fromage râpé. Le four préchauffait, la sauce épaississait, et l’odeur tiède du lait chaud montait dans la pièce. Pendant que je roulais mes crêpes une à une, la radio argentine diffusait un long reportage consacré à ce que le journaliste appelait, sans hésitation, « le plan pour en finir avec l’Argentine péroniste ».
Pour un lecteur français, il faut rappeler une évidence locale : le péronisme n’est pas un simple parti, mais une matrice culturelle, un système nerveux parallèle, qui structure depuis quatre-vingts ans la vie politique, syndicale, territoriale et affective du pays. Vouloir « en finir avec le péronisme », c’est prétendre transformer non seulement un appareil politique, mais une civilisation politique.
Et pourtant, ce n’est pas une absurdité. L’article du la Nación décrivait une situation inédite : le péronisme traverse la plus grave crise de son histoire, une crise de leadership, d’identité, d’unité et d’avenir. Après trois défaites nationales consécutives, il ne sait plus ni ce qu’il veut, ni qui il est, ni à qui il s’adresse. Le mouvement qui fut longtemps l’architecture même de l’Argentine paraît soudain privé de colonne vertébrale.
Javier Milei, qui se présente volontiers comme un libéral en guerre contre l’État-providence, a compris que cette faiblesse ouvrait une fenêtre historique. Ses prédécesseurs, militaires, radicaux, libéraux, centristes, avaient tenté de contourner le péronisme, de le neutraliser, jamais de l’abolir. Lui, si. Il veut, selon les mots du journaliste, « faire advenir l’Argentine post-péroniste ».
Et pour cela, il utilise les fissures internes du mouvement adverse. Le péronisme n’est pas monolithique, et l’ignorance française sur ce point fausse souvent l’analyse. Il comporte une aile provinciale pragmatique, une aile syndicale, une aile populiste dure, et surtout la Cámpora, organisation créée par les partisans de Cristina Kirchner, gauche péroniste hyper-idéologique et hyper gauchiste. Depuis quelques années, chacune de ces ailes tire dans une direction différente. Et Milei s’engouffre dans ces failles.

Pendant que je mélangeais la farce, la radio évoquait longuement Axel Kicillof, un nom peu connu en France. Il est pourtant central. Je précise donc au lecteur français que Kicillof est le gouverneur de la province de Buenos Aires, entité gigantesque où vit près d’un tiers de la population argentine, un territoire-clef, ce que serait l’Île-de-France si l’on y ajoutait les Hauts-de-France et le Grand Est. Kicillof avait rêvé de devenir président. En septembre, il croyait tenir son destin. Deux mois plus tard, il lutte pour survivre politiquement, et même pour payer les salaires des fonctionnaires provinciaux. Milei a compris que faire tomber Kicillof, politiquement ou financièrement, reviendrait à affaiblir tout le péronisme.
Le journaliste insistait sur ce point : Milei a choisi Kicillof comme némésis. Contrairement aux gouverneurs péronistes du Nord, plus souples et prompts à négocier des fonds contre des votes, Kicillof incarne l’aile la plus doctrinaire, héritière de la frange extrémisme qui mit l’Argentine à feu et à sang. Le président ne veut rien lui accorder, pas même les aides d’urgence. Il souhaite que la population de la province ressente la dureté de la situation et en tienne Kicillof pour responsable. Stratégie brutale, mais d’une clarté implacable.
Je roulais mes crêpes une à une, pensant à ce tableau. Milei avance en attirant à lui une constellation de gouverneurs, y compris péronistes, qui se soucient davantage de leurs provinces que du destin national de leur mouvement. En Argentine, l’autonomie provinciale n’est pas un détail. Chaque gouverneur est un seigneur territorial, avec ses députés, ses sénateurs, ses réseaux, son armée de fonctionnaires. En les divisant, Milei espère ce que personne n’a réussi depuis 1945 : démembrer le péronisme de l’intérieur, en l’éparpillant en blocs provinciaux rivaux.
La voix du journaliste rythmait mon travail. Il détaillait les réformes annoncées : dérégulation massive, réforme du travail visant à briser le pouvoir historique des syndicats, eux aussi branches vitales du péronisme, privatisations, ouverture accélérée, réduction drastique de l’État-providence, et surtout renforcement de l’alignement géopolitique sur les États-Unis de Donald Trump. Rien de cela n’est technique. C’est un changement de paradigme, un renversement complet du pacte politique argentin. Ceux qui, en France, s’imaginent l’Argentine figée dans les clichés qu’aime le Monde déplomatique comprennent mal la profondeur tectonique de ce moment.
L’économie, elle, vacille. Le journaliste évoquait la stagnation industrielle, la chute de la construction, les salaires réels au plus bas depuis vingt ans. En Argentine, la paix sociale est fragile. Le péronisme y avait été, depuis Perón, un amortisseur sociologique. En l’affaiblissant, Milei prend un risque considérable. Si le péronisme tombe, le pays peut-il encore absorber ses crises ?
La cuisine embaumait. Les cannelloni prenaient forme, patientant pour le four. Et je me disais que l’Argentine reste fidèle à elle-même : un pays où la politique n’avance jamais sans se brûler, où les réformes les plus ambitieuses peuvent se transformer en incendies imprévus, où chaque président croit tenir la solution historique avant d’être rattrapé par cette dynamique nationale faite d’élan, de fatigue, de colère et d’inventions permanentes.
Peut-être Milei réussira-t-il ce que nul n’a osé. Peut-être parviendra-t-il à construire une Argentine post-péroniste. Peut-être aussi réveillera-t-il des forces anciennes, prêtes à défendre le vieux temple. L’avenir tranchera. En attendant, le minuteur du four sonnait. Je sortis le plat fumant. Les cannelloni gratinés semblaient me rappeler que l’Argentine, elle aussi, mijote à feu doux, dans un mélange de traditions et de ruptures, de chaleur et de tension, et que l’on ne sait jamais quel goût final donnera cette cuisine politique où chaque ingrédient porte cent ans d’histoire.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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