Comme je le fais souvent, sans intention particulière et presque par superstition, j’ai laissé glisser ma main le long de ma bibliothèque. Le geste est ancien, machinal, appris au fil des années. Il ne cherche pas un titre précis. Il obéit à cette confiance obscure accordée au hasard, lorsque l’on sait, par expérience, qu’il a parfois meilleur goût que soi. J’ai tiré un volume d’un rayon que je fréquente peu, celui des romans, et même d’un sous-rayonnage presque oublié. C’était Saint-Germain ou la négociation, de Francis Walder, prix Goncourt 1958. Quelques pages ont suffi pour que les mécanismes mystérieux de la mémoire se remettent en marche, non seulement celle du livre, mais celle de l’homme que j’étais lorsque je l’avais lu, et du monde dans lequel cette lecture s’inscrivait.
Francis Walder, de son vrai nom Francis Waldburger, n’était pas un romancier de cabinet. Diplomate belge chevronné, il avait exercé son métier dans l’ombre des grandes puissances, au service d’un État respectable mais périphérique, à l’image de la Pologne d’Ubu roi née de l’imagination d’Alfred Jarry, un pays qui, selon la formule cruelle mais juste, « n’existe pas vraiment » sur la carte des décideurs. Cette position d’observateur marginal, ni dominant ni dominé, lui donnait un regard d’une rare acuité sur l’art de la négociation. Il savait ce que signifie discuter quand on n’est pas maître du jeu, quand on doit exister par l’intelligence, la patience et la ruse.
Son roman se déroule en 1570, au moment des tractations qui conduisent à la paix de Saint-Germain-en-Laye, fragile suspension de la troisième guerre de Religion. Le cœur du livre n’est pas la guerre, encore moins la foi. C’est la négociation elle-même, cet art ingrat, nocturne, fait de feintes, de silences, de demi-vérités et de concessions provisoires. À travers le personnage d’Henri de Malassise, diplomate au service de Charles IX et de Catherine de Médicis, Walder décrit un homme lucide, conscient que la paix qu’il négocie est imparfaite, instable, probablement mensongère, mais qu’elle demeure, pour un temps, préférable à la poursuite de l’abattoir.
Relisant ces pages aujourd’hui, il m’a été impossible de ne pas penser à l’actualité la plus immédiate. Le hasard, encore lui, voulait que ce livre fût ouvert sur mon bureau au moment où je lisais dans Le Figaro l’article consacré aux négociations entamées à Abou Dhabi entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine, autour du sort du Donbass. Comment ne pas y voir ce que l’amiral Auphan appelait, dans un ouvrage aujourd’hui oublié, Les grimaces de l’Histoire ? Les lieux changent, les acteurs portent d’autres costumes, parlent une autre langue, mais la mécanique profonde demeure identique.
À Abou Dhabi, deux ennemis se font face qu’aucune nécessité intérieure ne pousse réellement à déposer les armes. L’expérience historique est pourtant limpide. Pour qu’un conflit s’achève à la table des négociations, il faut qu’au moins l’un des belligérants y trouve un intérêt vital. En 1972, lors des négociations de Paris sur le Vietnam, c’est le désir américain d’en finir qui avait servi de moteur principal. Lorsque ce désir n’existe pas, ou lorsqu’il n’est partagé par aucun des adversaires directs, la guerre s’installe, se fige, et produit un statu quo sanglant, à l’image de la Corée, séparée depuis plus de soixante-dix ans par une frontière sans paix.
La situation actuelle relève de cette catégorie. La partie qui souhaite la paix, qui la cherche et la met en scène, ce sont les États-Unis. Donald Trump y est animé d’un double ressort. Il y a d’abord un ressort psychologique, presque narcissique, celui de pouvoir se vanter d’avoir « arrêté une guerre de plus ». Il y a ensuite un calcul stratégique plus froid, celui de remettre la Russie dans le circuit économique mondial, circuit dont Washington et les amis du président ont tout à gagner. La paix, ici, n’est pas un idéal, c’est un objectif marketing.
La Russie, à l’inverse, n’a aucun intérêt immédiat à arrêter les combats. Elle s’est installée dans une guerre longue, coûteuse mais maîtrisée, qui structure son économie, son appareil industriel, son discours politique. Un retour à la paix impliquerait une démobilisation massive, une reconversion économique douloureuse, et surtout une justification politique périlleuse si cette paix ne s’accompagnait pas de gains territoriaux et symboliques suffisants pour donner sens aux sacrifices consentis. Dans ces conditions, la négociation relève davantage du théâtre que de la résolution.
Du côté ukrainien, la situation a évolué. L’arrivée d’un nouveau gouvernement, dans lequel Kyrylo Boudanov occupe désormais une position centrale, a modifié la psychologie collective. Un prudent optimisme a remplacé le découragement des mois précédents. Les campagnes de bombardements russes, spectaculaires mais militairement peu décisives, rappellent une leçon ancienne, déjà observée lors des bombardements stratégiques de la Seconde Guerre mondiale, ils éprouvent les civils sans briser leur volonté, et souvent même ils la renforcent.
C’est ici qu’intervient ce que Walder n’avait pu théoriser, mais que notre époque impose, la « petite musique médiatique», notion chère à Philippe Milliau, président de TVLibertés. Une négociation n’est jamais un simple face-à-face rationnel. Elle se déroule toujours sur fond sonore. Au XVIe siècle, cette musique était un murmure, confinée aux cours et aux chancelleries. Aujourd’hui, elle est omniprésente. Elle sort des chaînes d’information en continu, des réseaux sociaux, des éditoriaux, des influenceurs que les responsables politiques regardent le soir, seuls, devant leurs écrans. Les décideurs modernes, Donald Trump en tête, vivent immergés dans ce flux permanent. Ils passent leur temps devant la télévision, les téléphones, les plateformes numériques. Ils y puisent leurs intuitions, leurs certitudes, parfois leurs obsessions.
Cette musique donne le tempo des négociations. Elle façonne ce qui est perçu comme possible ou impossible. En Ukraine, elle est désormais celle d’un optimisme combatif. Les micro-succès sont amplifiés, scénarisés, mis en récit. Ils contribuent à compenser une réalité stratégique plus incertaine. Lorsque le nouveau ministre de la Défense annonce l’objectif de cinquante mille de pertes infligées à l’adversaire par mois, cela agit moins comme une information militaire que comme un signal psychologique, destiné autant à l’opinion qu’aux partenaires.
Un dernier point mérite d’être souligné. Les Européens, qui portent aujourd’hui le poids financier du conflit et assurent la survie économique de l’Ukraine, sont absents de la table des négociations. Présents sur le terrain, invisibles dans la salle. Là encore, Walder aurait reconnu la situation. Comme la Belgique de son temps, comme la Pologne du père Ubu, l’Europe existe juridiquement, moralement, financièrement, mais elle n’existe pas comme puissance à la table des grands. Elle parle beaucoup, paie beaucoup, mais ne négocie pas.
Avec le recul, il apparaît que la situation n’est ni suffisamment catastrophique pour contraindre l’un des camps à accepter la paix à n’importe quel prix, ni suffisamment favorable pour permettre une victoire décisive. Dans ces conditions, il est probable que les discussions d’Abou Dhabi n’aboutissent à rien de substantiel. À moins d’un événement imprévu, les États-Unis repartiront bredouilles, comme ils étaient repartis de Davos, feignant d’avoir décroché la lune sur le Groenland, alors qu’ils n’avaient obtenu que des paroles.
Relire Saint-Germain ou la négociation dans ce moment précis n’a rien d’un exercice nostalgique. C’est une leçon de lucidité politique. Walder nous rappelle que la négociation n’est jamais l’art de la paix, mais celui de la gestion de l’usure, du temps et de la fatigue. Tant que cette fatigue n’est pas partagée, la table reste un décor. L’Histoire, elle, poursuit son cours, lente, obstinée, indifférente aux proclamations.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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