Réélu à la Maison-Blanche, Donald Trump n’a pas seulement retrouvé le pouvoir : il a accéléré une rupture historique déjà amorcée lors de son premier mandat. En quelques mois, ses décisions ont ébranlé les fondements de l’ordre international issu de la fin de la guerre froide, provoquant stupeur et déni, en particulier en Europe. Découplage stratégique avec le Vieux Continent, remise en cause de l’OTAN, abandon du multilatéralisme et affirmation sans fard des rapports de force : le trumpisme version 2.0 assume désormais la fin des illusions morales qui structuraient l’« Occident collectif ».
Pour Alain de Benoist, cette séquence marque bien plus qu’un simple changement de style ou de personnel politique. Elle acte l’entrée dans un monde multipolaire, brutal, débarrassé des discours universalistes, où l’Europe apparaît plus dépendante et plus désarmée que jamais. Dans cet entretien approfondi, le philosophe analyse les conséquences durables de ce basculement géopolitique et les impasses d’un continent qui refuse encore d’en tirer les leçons. Entretien.
Breizh-info.com : En quoi le second mandat de Trump marque-t-il une rupture plus profonde encore avec l’ordre mondial hérité de l’après-guerre froide ?
Alain de Benoist : Lors de son premier mandat, Donald Trump n’était pas encore préparé à prendre le tournant qu’il prend actuellement. Durant la présidence Biden, il a eu tout le temps d’identifier ses objectifs, de peaufiner sa façon de voir les choses et de faire l’inventaire de son entourage afin de savoir sur qui il peut vraiment compter. Dès sa réélection, il s’est lancé dans une frénésie d’annonces qui a laissé (et laisse toujours) le reste du monde stupéfait. D’abord en raison de sa personnalité un peu spéciale. Prenez un narcissique paranoïaque et mégalomane, un tribun politique et un requin des affaires, mélangez le tout et vous obtenez Donald Trump. Un personnage à mi-chemin d’Ubu et de Caligula.
La rupture la plus profonde, la plus lourde de conséquences, c’est le « découplage » entre l’Europe et les Etats-Unis. En l’espace de quelques mois, elle a provoqué l’éclatement de l’« Occident collectif », sapé les fondements de l’Alliance atlantique et modifié les règles du commerce international. Elle menace maintenant l’existence même de l’OTAN. Même si beaucoup ne s’en rendent pas compte, c’est une événement véritablement historique, qui va peser sur les décennies qui viennent. Croire que tout cela va s’apaiser lorsque Trump quittera la Maison-Blanche serait une erreur. Une fois que la confiance a disparu, il lui faut un temps considérable pour cicatriser. D’autant qu’après Trump, on a de bonnes chances de voir J.D. Vance lui succéder. Or, Vance est souvent présenté comme un homme qui a « toutes les qualités de Trump sans en avoir les défauts ». On ne reviendra pas en arrière.
Breizh-info.com : Peut-on parler d’un basculement définitif vers un monde multipolaire, ou l’hégémonie américaine reste-t-elle intacte malgré le discours trumpien ? Trump se présente comme un président « non interventionniste » et pourtant, ces derniers mois, il multiplie les interventions. Assiste-t-on réellement à la fin du messianisme américain ou à une simple redéfinition de ses formes ?
Alain de Benoist : Elle reste intacte, mais elle se reformule dans un monde qui a déjà changé considérablement. Trump sait très bien que nous allons vers un monde multipolaire, que l’hégémonie américaine est menacée et que la société étatsunienne est plus éclatée que jamais. Comme il admire les forts et qu’il méprise les faibles, il est porté à reconnaître que Vladimir Poutine et Xi Jinping ont une certaine légitimité à dominer dans leurs sphères d’influence respectives. Mais il ne va pas au bout de cette logique, comme le montrent ses interventions en Iran et au Proche-Orient. La réputation qu’on lui a faite d’être « non interventionniste » est totalement fausse. Le cœur de sa base électorale est favorable à l’isolationnisme, mais ce n’est pas son cas. En même temps, il rompt avec ses prédécesseurs sur au moins quatre points.
D’abord, il ne veut pas d’interventions qui s’éternisent. Il craint plus que tout, et à juste titre, un enlisement du type Afghanistan ou Vietnam. Il préfère les interventions qui se comptent en jours (bombardement de l’Iran), voire en heures (kidnapping de Maduro). Second point, qui est le plus révélateur : il n’éprouve plus le besoin d’habiller ses interventions des mantras qu’invoquaient ses prédécesseurs pour avoir l’appui de la « communauté internationale » (autre entité en voie de disparition). Il ne dit plus qu’il veut défendre la « liberté et la démocratie » (freedom and democracy), il avoue sans états d’âme que tel est son bon plaisir. Retour à la loi de la jungle. Au moins on ne peut pas lui reprocher d’être hypocrite ! Troisième point : il ne cherche pas à mobiliser ses alliés, il les met devant le fait accompli pour l’excellente raison qu’il ne les considère plus comme des alliés. Cela va de pair avec son abandon du multilatéralisme. Enfin, montrant par là qu’il ignore tout de la nature du politique, il ne condamne les guerres traditionnelles qu’en mettant toute sa confiance dans les guerres commerciales, comme le démontre le caractère punitif de ses décisions en matière de droits de douane. C’est une révolution.
Breizh-info.com : Son discours à Davos contre l’Union européenne et l’OTAN vous semble-t-il relever de la posture électoraliste ou traduire une stratégie géopolitique cohérente ?
Alain de Benoist : Certainement pas de la posture électoraliste. C’est tout simplement la mise en application des nouvelles orientations consignées dans cet autre document historique qu’est la « stratégie de sécurité nationale » (National Security Strategy) rendue publique le 5 décembre dernier par la Maison-Blanche. Les Etats-Unis y font savoir sans états d’âme que l’hémisphère occidental est désormais leur zone d’influence exclusive – leur chasse gardée. Les « réseaux d’alliance et alliés » des Etats-Unis y sont mentionnés à la rubrique « moyens à la disposition de l’Amérique pour obtenir ce que nous voulons », ce qui a le mérite de la clarté. Révélateurs sont également les mots utilisés par Stephen Miller, conseiller politique de Trump, pour justifie l’intervention militaire américaine à Caracas : « Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir ».
Breizh-info.com : La remise en cause du rôle de l’OTAN par Trump peut-elle précipiter l’effondrement de l’Alliance atlantique telle que nous la connaissons ?
Alain de Benoist : Dans les faits, l’Alliance atlantique a déjà disparu. L’OTAN, fondée en 1949, avait pour but de donner aux alliés un statut de vassaux. Cette organisation « du Traité de l’Atlantique-Nord » aurait dû disparaître lorsque le système soviétique a implosé. Au lieu de cela, elle est devenue un outil habilité à intervenir partout dans le monde pour défendre les intérêts américains. Lorsque Trump a annoncé son intention de s’emparer du Groenland, qui est aujourd’hui sous l’autorité du Danemark, le fait que les Danois appartiennent à l’OTAN ne l’a pas fait hésiter un instant. Copenhague s’est alors retrouvée dans une position grotesque, ne pouvant invoquer contre les Etats-Unis que l’OTAN qui appartient aux Etats-Unis. La vérité est que Trump a déjà décidé de se désengager progressivement de l’OTAN, au simple motif que cette organisation lui coûte plus qu’elle ne lui rapporte.
Le drame est que les Européens, devant cette situation radicalement nouvelle, sont dans le déni. Au lieu de tirer les leçons du « découplage » américain, ils font tout pour s’y opposer et proclament de toutes les façons possibles qu’ils veulent demeurer de fidèles alliés. Se proclamer l’allié de quelqu’un qui ne veut plus avoir d’alliés, c’est aussi stupide que de s’obstiner à ne pas considérer comme un ennemi celui qui a décidé de vous regarder comme un ennemi.
Breizh-info.com : L’Europe apparaît plus que jamais dépendante militairement et énergétiquement. A-t-elle encore une chance de s’émanciper stratégiquement ?
Alain de Benoist : Ce n’est pas une affaire de « chance », mais une question de volonté. L’Europe est en effet plus dépendante que jamais des Etats-Unis, et ce sur tous les plans (de l’armement à l’intelligence artificielle, des logiciels aux cartes de crédit). A-t-elle les moyens de reconquérir sa souveraineté ? Potentiellement oui, mais à condition de le vouloir – et en sachant que pareil objectif nécessitera au moins quinze ou vingt ans. L’Union européenne, qui est bien décidée à ce que l’Europe-marché ne se mue pas en Europe-puissance, ne veut pas en entendre parler. Les Etats-membres sont divisés. Donald Trump, qui les considère comme moins que rien (hélas, pas à tort), les insulte et les humilie tous les jours, mais ils n’en continuent pas moins à se fournir aux Etats-Unis pour satisfaire leurs besoins vitaux. Face à la menace d’invasion du Groenland, le Danemark pouvait faire trois choses : donner deux mois Aux américains pour évacuer la base militaire qu’ils y possèdent, rendre coup pour coup en matière de tarifs douaniers, et annuler sa récente commande d’avions F-35 américains. Au lieu de cela, on en est resté au stade de la réprobation indignée. C’est à ce spectacle que l’on assiste presque partout.
Breizh-info.com : La rivalité sino-américaine structure-t-elle désormais toute la géopolitique mondiale, au détriment des conflits régionaux ?
Alain de Benoist : Bien sûr. Tout le monde sait que cette rivalité constituera la toile de fond de la décennie qui vient. Les faiblesses de Trump envers Poutine s’expliquent par le fait que le président américain n’a pas perdu tout espoir de voir le Kremlin prendre ses distances avec Pékin. Ce en quoi il se leurre.
Breizh-info.com : Trump affirme vouloir faire payer davantage les alliés des Etats-Unis. Assiste-t-on à la fin de la « protection gratuite » accordée par Washington depuis 1945 ?
Alain de Benoist : D’abord il n’y a jamais eu de « protection ». Le parapluie américain était nécessairement troué, puisqu’aucun pays ne peut s’exposer à une riposte nucléaire en tentant de protéger un pays autre que le sien. Le principe même de la dissuasion nucléaire est qu’elle ne peut pas s’exercer au bénéfice d’un tiers. La protection dont vous parlez n’était en outre pas « gratuite », puisque nous l’avons payée (et continuons de la payer) de l’américanisation de nos mœurs. N’oublions pas, enfin, que l’OTAN a été dès le départ une initiative et un outil des Etats-Unis, et que ceux-ci en ont toujours tiré argument pour empêcher l’émergence d’une défense européenne autonome. Le renversement de position auquel on assiste aujourd’hui n’en est que d’une ironie plus amère.
Breizh-info.com : Peut-on voir dans le trumpisme une forme de « réalisme civilisationnel » face au globalisme libéral ?
Alain de Benoist : D’une certaine façon oui, puisque l’interventionnisme américain, devenu ponctuel, ne prétend plus inspirer un ordre normatif universel. Trump veut pouvoir intervenir partout où il veut, mais il ne cherche pas à instaurer un nouvel ordre mondial. C’est une autre rupture fondamentale. Comme l’a dit le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos, « l’ordre ancien ne sera pas rétabli, nous ne devons pas le pleurer ». Nous sortons d’un monde régi par la démocratie libérale, l’Etat de droit, le libre-échange et l’idéologie des droits de l’homme. Nous entrons dans le monde des rapports de force sans habillage idéologique et moral, dans le monde des « grands espaces » et des « Etats civilisationnels ». En matière de relations internationales, le réalisme vaut toujours mieux que les abstractions moralisantes. Et l’on y verra déjà plus clair quand le nouvel état de choses sera reconnu pour ce qu’il est.
On en est loin, malheureusement. Le spectacle que donne la droite trumpiste en Europe, au nom d’un « occidentalisme » qui a depuis longtemps perdu toute signification, est consternant. Ces gens-là se félicitent de voir Donald Trump travailler à faire retrouver sa grandeur à l’Amérique sans comprendre que cet objectif exige l’abaissement de l’Europe. Ils jubilent à l’idée que Trump fasse l’éloge de la souveraineté sans saisir qu’en matière de souveraineté, Trump ne reconnaît que la sienne. Ils parlent les pieds dans le vide. Donald Trump ne peut pas être notre ami, car nos intérêts respectifs seront toujours divergents. Dire qu’il a pris certaines mesures « qui vont dans le bon sens » ne doit pas faire croire que pour en prendre chez nous de semblables, avec moins de brutalité espérons-le, il faut se soumettre à ses exigences. Mais il est vrai qu’en matière de désignation de l’ennemi, les droites européennes n’ont jamais vu beaucoup plus loin que le bout de leur nez…
Propos recueillis par YV
Photos : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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