Minneapolis. Le récit victimaire, arme politique de la gauche

Je lis Libération au bar des Brisants, un café ouvert sur le port, en revenant d’une marche jusqu’à Lehan pour voir si la station d’épuration avait enfin cessé de tousser. Là-bas, les choses sont simples, l’eau circule ou stagne, les pompes fonctionnent ou lâchent, et personne n’invoque le fascisme pour masquer une panne. C’est dans cet état d’esprit, encore imprégné de concret, que je tombe sur une longue tribune de Sylvie Laurent, qui se dit « américaniste », consacrée aux prétendues « exactions » d’ICE à Minneapolis, présenté comme l’avant-scène d’un « script néofasciste ». Tout est déjà dit avant même que le réel n’ait le droit de parler.

Le texte relève moins du reportage que de l’homélie. L’institution est d’emblée disqualifiée par le vocabulaire, ICE devient une milice, un mot qui permet de se dispenser d’analyse juridique. Le lexique convoqué est toujours le même, fascisme, Gestapo, pogroms, dictature. Ce sont des mots lourds, chargés d’histoire, mais ici utilisés comme des incantations. Ils ne servent pas à comprendre, ils servent à frapper l’âme. L’effet recherché n’est pas la réflexion, mais la réaction. L’indignation tient lieu de raisonnement.

La force de ce récit victimaire est précisément là. Il s’adresse à notre sens le plus ancien et le plus profondément enraciné, l’empathie. Deux mille ans de christianisme ont façonné en Europe une sensibilité particulière à la souffrance exposée, au corps meurtri, au faible persécuté. Nous sommes spontanément enclins à nous ranger du côté de celui qui tombe, qui pleure, qui meurt. Le problème n’est pas cette disposition morale, elle est même l’un de nos héritages les plus nobles. Le problème commence lorsqu’elle est instrumentalisée, détachée des faits, transformée en levier politique. Ce type de discours fonctionne chez nous parce qu’il active une mémoire religieuse et morale profonde. Il ne fonctionne pas ailleurs, ni dans le monde musulman, ni en Chine, ni dans la plupart des civilisations où la relation à la force, à l’ordre et à la loi obéit à d’autres ressorts. Là-bas, le récit victimaire n’est pas une arme, ici il est devenu une industrie.

Dans l’article, les faits sont choisis avec soin, non pour éclairer une situation complexe, mais pour nourrir une dramaturgie. Les images sont décrétées irréfutables lorsqu’elles accusent, suspectes lorsqu’elles nuancent. La parole de l’État est réputée mensongère par nature. La justice, lorsqu’elle ne confirme pas le récit attendu, disparaît tout simplement du champ. Or c’est précisément elle qui devrait faire office de boussole dans un État de droit. Une cour fédérale apourtant vient de rappeler, après examen des vidéos et des circonstances, que les agents faisaient face à une pluralité de comportements, certains pacifiques, d’autres franchement hostiles, et que leurs réactions ne relevaient pas d’une violence gratuite mais d’un contexte d’entrave organisée. Ce réel-là n’a pas droit de cité dans Libération. Il gêne.

Ce qui est présenté comme une résistance populaire relève en réalité d’une mise en scène morale. Les manifestants sont décrits comme le peuple dans sa diversité, alors qu’ils sont presque exclusivement blancs. Ce détail n’en est pas un. Il révèle une autre constante du progressisme contemporain, le complexe du sauveur. L’homme blanc, chargé de culpabilité historique, se met en scène comme protecteur des minorités, parlant à leur place, agissant en leur nom, souvent sans qu’elles le lui aient demandé. Cette posture flatte l’ego moral de celui qui l’adopte, mais elle reconduit une forme d’asymétrie et de condescendance que la gauche prétend pourtant combattre.

Le plus inquiétant est ailleurs. Ce récit ne se contente plus de dénoncer une institution, il déshumanise ceux qui lui sont associés. L’agent n’est plus un fonctionnaire appliquant une loi, il devient un monstre moral. Et lorsqu’un adversaire est ainsi sorti de l’humanité commune, il ne mérite plus les règles ordinaires. On l’a vu récemment dans des déclarations glaçantes. Un infirmier anesthésiste de Floride, Erik Martindale, a affirmé publiquement qu’il refuserait de soigner des patients identifiés comme soutiens de Trump. Une infirmière spécialisée dans les accouchements, Lexie Lawler, est allée jusqu’à souhaiter des souffrances physiques à Karoline Leavitt, alors enceinte. Ces propos ne sont pas des dérapages isolés, ils sont l’aboutissement logique d’un discours qui fait de l’adversaire politique un être moralement indigne.

L’hôpital, dernier lieu où l’on croyait l’homme encore perçu comme un corps vulnérable avant d’être une opinion, est ainsi contaminé par la logique du camp. Le serment, la neutralité, l’égalité devant la détresse cèdent devant la pureté idéologique. Ceux qui tiennent ces propos ne se voient pas comme des bourreaux, mais comme des justes. Ils sont convaincus d’agir au nom du Bien. C’est précisément ce qui rend le phénomène dangereux.

Libération s’inscrit pleinement dans cette mécanique. En exaltant la victime, en absolutisant l’émotion, en effaçant le droit lorsqu’il dérange, le journal contribue à radicaliser le conflit qu’il prétend dénoncer. Il ne décrit pas une escalade, il l’alimente. Il ne protège pas la démocratie, il l’érode, en habituant ses lecteurs à penser que la loi n’a de valeur que lorsqu’elle confirme leurs certitudes morales.

Je repose le journal et regarde la mer par la vitre du bar. À Lehan, la station d’épuration finira bien par être remise en service, parce qu’on ne peut pas indéfiniment vivre dans les effluents. Les sociétés aussi ont leurs circuits de traitement. Lorsqu’elles cessent de distinguer la compassion de la manipulation, le droit de l’émotion, elles s’encrassent. Le récit victimaire est puissant, surtout chez nous. Il est aussi corrosif. Et à force de s’y complaire, on finit par confondre la morale avec le mensonge et l’empathie avec l’aveuglement.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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