Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Autrefois, c’était l’habitude de faire célébrer pour chaque défunt une trentaine, c’est-à-dire une série de trente services. Les prêtres disaient les vingt-neuf premières messes à leur église de paroisse. Mais la trentième, il était d’usage de l’aller dire à la chapelle de saint Hervé, sur le sommet du Ménez-Bré[128]. C’est cette messe de trentaine que les Bretons appelle Ann ofern drantel.
Elle se célébrait à minuit. On la disait à rebours, en commençant par la fin.
Sur l’autel on n’allumait qu’un des cierges.
Tous les défunts de l’année se rendaient à cette messe ; tous les diables aussi y comparaissaient.
Le prêtre qui l’allait dire devait être à la fois très savant et très hardi. Dès le bas de la montagne, il se déchaussait, et gravissait la pente pieds nus, car il fallait qu’il fût « prêtre jusqu’à la terre ». Il montait, tenant d’une main un bénitier d’argent, brandissant de l’autre un goupillon et faisant de tous côtés de continuelles aspersions. Souvent il avait peine à avancer, tant se pressaient autour de lui les âmes défuntes, avides de recevoir quelques gouttes d’eau bénite et de se procurer de la sorte un soulagement momentané.
La veille, il avait fait transporter dans la chapelle un fort sac de graines de lin.
La messe dite, il commençait l’appel des diables,
dans le porche. Ils accouraient, en poussant, des hurlements sauvages. C’était le moment terrible. Malheur à l’officiant, s’il perdait la tête ! Il imposait silence aux démons, les faisait défiler devant lui un à un, les obligeait à montrer leurs griffes pour voir si l’âme du défunt, à l’intention de qui il avait célébré l’ofern drantel, n’était pas tombée en leur possession, puis les renvoyait à mesure, en distribuant à chacun une graine de lin, car les diables ne consentent jamais à s’en aller les mains vides. S’il commettait une seule omission, il était contraint en échange de livrer sa propre personne. Il encourait donc sa damnation éternelle.
Un soir, un jeune prêtre, encore novice en ces matières, se chargea imprudemment d’aller dire l’ofern drantel à Ménez-Bré.
Il eut le malheur de se troubler.
Les diables aussitôt se ruèrent sur lui.
Par un hasard providentiel, Tadik-Coz[129] était encore en oraison, dans son presbytère de Bégard, à deux lieues de Bré. Ayant entendu quelque bruit du côté de la montagne, il prêta l’oreille :
— Ho ! Ho ! se dit-il, il y a du grabuge là-haut !
Vite, il sella son bidet de Cornouailles qui allait comme le vent.
Quand il arriva à la chapelle, les diables emportaient déjà le jeune prêtre dans leurs griffes, par une brèche qu’ils avaient ouverte dans le pignon.
Tadik-Coz put cependant saisir par une jambe son pauvre confrère. Les diables n’essayèrent pas de lutter contre lui. Ils avaient trop appris à le craindre. Sa vue seule les mit en fuite. Ils disparurent avec des cris de rage. Le jeune prêtre fut sauvé. Tadik-Coz se contenta de le sermonner de sa bonne voix tranquille.
— Mon enfant, lui dit-il, pour faire ce que nous faisons, nous, les vieux, attendez que vous ayez notre expérience. Que cette leçon vous soit profitable !
Ce Tadik-Coz était un maître pour célébrer l’ofern drantel. On prétend que, depuis qu’il est mort, il n’y a plus de prêtre qui sache la dire.
Il fit une fois un de ces miracles qui ne sont possibles qu’à Dieu.
Il venait de célébrer la messe de trentaine pour un défunt de Tréglamus[130]. Or, en passant la revue des démons, il vit que l’un d’eux tenait entre ses griffes l’âme de ce défunt. Un autre que Tadik-Coz se fût dit :
— Le mort est dûment damné ; il n’y a plus rien à faire.
Mais Tadik-Coz était un gaillard qui ne se décourageait pas aisément. Je crois bien que, pour sauver une âme, il aurait été nu-pieds jusqu’en enfer.
— Hé, l’ami ! dit-il au démon, tu as l’air bien fier de ce que tu tiens là ! Franchement, il n’y a pas de quoi t’enorgueillir à ce point. J’ai connu le défunt, quand il était encore de ce monde. Un pauvre hère, en vérité ! Il a déjà eu tant de misère pendant sa vie, que ton enfer lui apparaîtra presque comme un lieu de délices. Quand on a pâti comme lui sur la terre, on n’a pas grand chose à craindre, même d’une éternité de tourments.
— C’est un peu vrai, répondit le démon. Je n’ai aucun plaisir à le vexer. Et, ma foi, je ne demanderais pas mieux que de faire un échange.
— Je te le propose, cet échange.
— Quel âme me livreras-tu à la place ?
— La mienne…, mais à une condition !
— Parle.
— Voici : vous autres, diables, vous passez pour être très fins. Moi, de mon côté, à tort ou à raison, je ne me considère pas comme un imbécile. Gageons que tu ne me mettras pas à court !
— Soit.
— Entendons-nous bien, n’est-ce pas ? Si je perds, mon âme est à toi ; si je gagne, elle me reste. Dans les deux cas, celle que tu détiens ne t’appartient plus. Commence par la lâcher.
Le diable desserra ses griffes. L’âme du défunt de Tréglamus s’envola, légère, en souhaitant mille bénédictions à Tadik-Coz.
— Allons ! reprit celui-ci, j’attends !
Le diable se grattait l’oreille.
— Eh bien ! dit-il à la fin, fais-moi voir quelque chose que je n’ai pas encore vu.
— Ce n’est que cela ! Au moins, tu n’es pas difficile à contenter.
Tadik-Coz mit la main à la poche de sa soutane et en sortit une pomme et un couteau. Avec le couteau, il coupa en deux la pomme. Puis, montrant au diable interloqué l’intérieur du fruit.
— Regarde ! dit-il.
Et, comme le diable ne paraissait pas comprendre, il ajouta :
— Tu as sans doute vu l’intérieur de bien des pommes, mais l’intérieur de celle-ci, tu ne l’avais certainement pas encore vu !
Le démon demeura penaud ; il dut s’avouer vaincu, et Tadik-Coz rentra dans son presbytère de Bégard en se frottant joyeusement les mains.
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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