Quand François Hollande se trompe de « peuple »

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09/11/2013 – 12h00 Paris (Breizh-info.com) – Il y a « peuple » et « peuple ». A tel point qu’une confusion regrettable peut s’installer dès lors que cette notion apparait dans une déclaration ou un écrit. Lorsque Jean-Guy Talamoni, par exemple, évoque le « peuple corse » nous avons affaire alors à une définition enracinée : il s’agit de la communauté corse en tant qu’ensemble historique, social, culturel et linguistique. Fort logiquement, les nationalistes corses ne voient pas les choses autrement.

Mais tout change avec François Hollande qui, lui, veut croire que « la Corse aura toujours la France à ses côtés car nous sommes le même peuple » ; c’était à Bastia le vendredi 4 octobre 2013 (Le Figaro, 05-06/10/13). Voilà qui nous rappelle les proclamations enflammées de l’époque de l’« Algérie française »…Donc pour M. Hollande la France et la Corse formeraient le « même peuple ». Si l’affirmation prête à sourire sur le plan ethnique, le président à raison sur le terrain juridique. Pour le vérifier, il suffit de se reporter au texte fondateur de la République, à savoir la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789) qui commence par cette phrase révolutionnaire pour l’époque : « Les représentants du Peuple français constitués en Assemblée nationale ». Un « peuple français » existerait donc. Voilà une formidable rupture idéologique et politique avec le discours de l’Ancien régime ; les rois évoquaient « nos peuples » lorsqu’ils s’adressaient à leurs sujets.

Le préambule de la Constitution de la Vème République (4 octobre 1958), lui aussi, démarre en fanfare : « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme…». Quant à l’article 2, il indique que le « principe » qui régit le fonctionnement de la République est : «gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». A l’article 3, il est précisé que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Plus près de nous, la charte de l’environnement de 2004 commence par faire référence au « peuple français ».

Pour les juristes, le « peuple » en question constitue un « ensemble collectif indifférencié ». Dans le monde moderne des Etats-nations, le peuple est un artifice qui ne présente une unité qu’en tant que tous ses membres sont soumis au même ordre étatique. On peut se reporter à la Constitution de 1793 qui définit « le peuple souverain » comme « l’universalité des citoyens français ». Définition abstraite donc qui correspond parfaitement à ce que voulait signifier François Hollande à Bastia.

D’autant plus qu’aujourd’hui le « peuple français » ressemble surtout à un « agrégat mouvant et polymorphe » de « groupes culturels, ethniques ou religieux différents ». Par conséquent la traduction « républicaine » et « universaliste » du propos de François Hollande s’applique doublement. D’une part parce qu’elle correspond à la lettre et à l’esprit de la Constitution, d’autre part parce qu’elle illustre la réalité de 2013 : des citoyens – « sans distinction d’origine, de race ou de religion », précise l’article premier de la Constitution – soumis à des lois communes avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, même si la tendance actuelle au repli sur le « communautarisme » apparait de plus en plus marquée.

C’est pourquoi l’astuce qu’avait essayé d’utiliser François Mitterrand lors de l’élaboration du statut particulier de la Corse en mêlant dans la même formule une notion républicaine et une notion ethnique avait fait long feu. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 9 mai 1991, a déclaré inconstitutionnelle la notion de « peuple corse, composante du peuple français ». M. Mitterrand et son ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe, avaient tenté, en vain, de marier la carpe et le lapin…

Un grand connaisseur de la question, Jean-Pierre Chevènement, n’oublie jamais de rappeler que la France est une « nation politique fondée sur la citoyenneté » et qu’« il n’est pas intelligent (…) de faire que les Français, à l’avenir, se définissent comme Corses, Occitans, Alsaciens, Bretons etc. Ce ne sera pas un progrès ! » (Paris-Match, 23/01/03). C’est oublier que ce qui constituait autrefois le ciment de l’unité nationale et nourrissait le roman français – à savoir l’école, le service militaire, l’enseignement d’une histoire qui faisait rêver et l’existence d’un empire colonial dans lequel Corses et Bretons pouvaient se projeter – s’étant dissous, seules les différences apparaissent aujourd’hui. Si bien que les uns et les autres en quête d’un enracinement régional susceptible de remplacer un patriotisme hexagonal bine malmené par l’air du temps et par les recherches historiques modernes. L’époque héroïque de Jules Michelet appartient à un monde disparu. C’est ce qui fait dire à l’historien Joël Cornette : « La France est une invention. La bonne question est d’ailleurs de savoir ce qui « invente » la France : est-ce la Nation ? Ou l’Etat ? » (Le Monde, 19/10/12).

Yves Bernard

Photo : François Hollande (cc)
[cc] Breizh-info.com, 2013, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

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