Démystifions les patrons Bretons ! Par Jean-Pierre Le Mat [tribune libre]

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13/02/2014 – 09H00 Saint-Brieuc (Breizh-info.com) – Nous diffusons ci-dessous une tribune libre rédigée par Jean-Pierre Le Mat, chef d’entreprise et auteur notamment d’une Histoire de la Bretagne (celle d’Henri Poisson) complétée et rééditée . Il anime le site contreculture.org

Saint-Brieuc— «A Quimper, les esclaves manifesteront pour les droits de leurs maîtres» a dit Jean-Luc Mélenchon à propos du rassemblement des Bonnets rouges du 2 novembre dernier. Cette réflexion est insultante pour les salariés bretons. Ils sont considérés comme des m… … par quelqu’un qui se prend pour l’Himalaya de la pensée de gauche, alors qu’il n’en est que la Butte Montmartre.
Prendre les patrons bretons pour des «maîtres» est tout aussi exagéré. C’est leur accorder un pouvoir obscur qu’ils n’ont pas. C’est vivre dans un monde complètement fantasmatique, partagé entre les bons et les méchants, la vertu et le vice. Pour les enfants accrocs de Jurassic Park, c’est le partage entre les diplodocus herbivores et les tyrannosaures sanguinaires. Pour asseoir leur autorité sur nos anciens, les vieux curés leur avaient raconté quelque chose de similaire, avec des angelots d’un côté et des diablotins de l’autre. Comment peut-on encore y croire ?

En quelques lignes, je vais faire le portrait du patronat breton. Amateurs de sensations fortes, dénonciateurs compulsifs et membres du Parti de Gauche, vous allez être déçus.

Vu des statistiques, c’est quoi un patron breton ?
Sur la Bretagne historique, on compte environ 202 000 entreprises (138 000 pour la Bretagne administrative). 94% ont moins de 10 salariés. Le tissu économique breton est constitué de petites entreprises disséminées sur tout le territoire. Le patron breton moyen, c’est un artisan qui a quelques salariés.

Depuis 2008, on fait la différence entre les micro-entreprises, qui ont moins de 10 salariés, les PME qui ont entre 11 et 250 salariés, les entreprises de taille intermédiaire (ETI) qui ont entre 251 et 5000 salariés, et les grandes entreprises, qui ont plus de 5000 salariés. On peut aussi faire la différence selon le chiffre d’affaires. Les PME ont un CA inférieur à 50 millions d’euros. Les ETI ont un CA inférieur à 1,5 milliard d’euros.
En Bretagne, les 4 catégories s’équilibrent en matière d’emploi. 21% de l’emploi salarié du secteur privé sont dans les micro-entreprises, 29% dans les PME, 24% dans les ETI, 26% dans les grandes entreprises.
Il faut remarquer que ces chiffres évoluent. En France, sur 10 ans, 300 000 emplois ont été créés dans des entreprises de moins de 20 salariés, 300 000 autres dans les entreprises entre 20 et 500 salariés. Pour les entreprises plus grandes, le bilan est nul : elles ont licencié autant qu’elles ont embauché.

Vu de la place du village, c’est quoi un patron breton ?
Plus de 9 patrons bretons sur 10 dirigent une micro-entreprise. Ils n’ont rien à voir avec les patrons du CAC40. Ils ne forment pas une caste étanche.
Ils fournissent des services aux populations locales. Ils animent le territoire. Ils participent aux mêmes associations locales que leurs salariés, font leurs courses aux mêmes magasins, envoient leurs enfants aux mêmes écoles.
L’enjeu pour les 10 années qui viennent est le maintien d’un patronat local. 50% des entreprises bretonnes vont changer de main. Quand une entreprise est rachetée par quelqu’un d’extérieur pour en faire une filiale, le scénario classique est le suivant : délocalisation des décideurs ; ensuite, délocalisation des bureaux de recherche et développement ; enfin, délocalisation des unités de production.
Tous les moyens doivent être mis en place pour maintenir les innombrables lieux de décision économique en Bretagne. La transmission aux salariés est un moyen qui assure l’ancrage territorial. Aujourd’hui, les entreprises locales se transmettent mal. Beaucoup d’entre elles mettent la clé sous la porte quand le patron s’en va.
Quand on parle de maintenir les services publics sur les territoires ruraux, il faudrait considérer que le boulanger, le chauffagiste ou le pharmacien sont des services au public, même si les patrons locaux n’ont pas un statut de fonctionnaire. Les approches corporatistes ne sont pas adaptées à l’aménagement des territoires.

Vu de l’intérieur de l’entreprise, c’est quoi un patron breton ?
C’est quelqu’un qui a investi son capital, son avenir et son identité dans son entreprise. Autrefois, on disait «son honneur» (le suicide des petits patrons est un sujet tabou).
Les 94% de patrons de micro-entreprises bretonnes travaillent avec leurs salariés sur les mêmes chantiers ou dans les mêmes bureaux. A midi, ils fréquentent les mêmes cantines ou mangent les mêmes sandwiches. Tout le monde vit ensemble du matin au soir. Tout le monde a un destin précaire, le patron comme l’ouvrier.
Dans les entreprises gérées par des gestionnaires salariés, la masse salariale fait partie des charges variables. Dans les petites entreprises gérées par des patrons propriétaires, la masse salariale fait partie des charges fixes. Quand ça va bien, le patron gagne plus que ses salariés, car il ne partage habituellement pas les bénéfices. Quand ça va mal, son revenu sert de variable d’ajustement. Les hauts et les bas font partie de la vie d’une entreprise. On ne licencie pas un membre de l’équipe que l’on a constitué, sauf en dernière extrémité. De toute façon, c’est trop compliqué et cela coûte beaucoup plus cher, financièrement, socialement, émotionnellement, que de couper sur ses revenus.
Le but est de durer. L’objectif n’est pas le résultat financier annuel, mais la viabilité de l’entreprise sur le long terme. Cette viabilité est mesurée par l’EBE (excédent brut d’exploitation). Le patron local ne regarde pas son bilan comme le gestionnaire d’une grande entreprise. Celui-ci doit satisfaire des actionnaires anonymes, prompts à abandonner l’entreprise si elle ne leur convient plus.

S’étonner que des salariés se retrouvent avec leurs patrons, en particulier pour maintenir l’emploi local, c’est ne rien connaître au monde du travail dans sa réalité quotidienne.
C’est aussi ne rien comprendre au sens de responsabilité des Bretons.

Jean-Pierre Le Mat

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2 Commentaires

  1. Bonjour et bravo pour cette excellente analyse. Je suis ancien marin, je perçois une retraite anticipée de l’ENIM pour cause d’inaptitude à la navigation: Moins de 800 euros/mois et j’étais à Quimper avec les Bonnets rouges. J’ai également artisan (pêcheur), de toutes façons: Pas de patron = pas de boulot et l’inverse s’applique aussi…On peut mettre le meilleurs patron sur un bateau, si il n’a pas un bon équipage, il ne ramènera pas une arête ! Quand à Mélanchon, qu’il s’occupe de son patrimoine, il a assez à faire avec ses copieuses indemnités de sénateur surpayé à rien foutre ! Merci pour cet article, kénavo, Pat

  2. Militant Syndicaliste (salarié), j’ai lu avec intérêt cette tribune.

    Je tiens à préciser que pour beaucoup de syndicalistes de terrain (contrairement à nos responsables confédéraux) les petits patrons ne sont pas des « adversaires » ou des ennemis.

    il y a toutefois un nécessaire rapport de force entre patrons et salariés (cela peut être considéré comme la lutte de classes, ce qui n’est pas un gros mot vue de « droite », ni une formule incantatoire et absolue vue de « gauche ») qui doit s’exercer. Cela pour veiller à une bonne redistribution des richesses produites, en particulier par les salariés, (et effectivement c’est en général mieux respecté dans les petites entreprises que dans les grandes ou le « patron » est lui même salarié par un conseil d’administration). Mais aussi pour veiller au bon respect des droits et devoirs tant du patron que des salariés.

    Il est temps de ne plus laisser aux « rouges » la mainmise du Front de Gauche sur les syndicats.

    Salariés patriotes, syndiquez vous enfin !!! ;o)

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