Jean Cléder : « Bernard Hinault était capable d’aller chercher les spécialistes sur leur terrain, et de les battre tous » [interview]

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09/07/2016 – 07H00 Rennes (Breizh-info.com) –Les éditions Mareuil ont sorti récemment un ouvrage intitulé « Bernard face à Hinault »  – qui tombe à point nommé en cette période de Tour de France 2016. C’est Bernard Hinault lui même, le « gars des Côtes d’Armor » aussi surnommé « le blaireau » qui raconte et commente sa carrière dans une sorte d’autobiographie. Pour cela, il a travaillé avec l’enseignant-chercheur (universitaire) Jean Cléder, qui a rassemblée un ensemble de documents (photographies, vidéos, articles de presse, entretiens) et qui a « passer à la question » Bernard Hinault pour qu’il commente tout cela.

Le résultat est une belle réussite, avec de nombreuses anecdotes, sur Hinault, sur sa légende et son parcours sportifs, mais aussi sur beaucoup d’autres coureurs cyclistes de son époque. Les amateurs retrouveront par ailleurs avec plaisir photos et illustrations qu’ils avaient peut être oublié.

« Bernard face à Hinault », c’est par ailleurs un livre augmenté dans lequel le lecteur peut découvrir à son tour des images et des vidéos de Bernard Hinault sur sa tablette ou sur son téléphone portable. Il suffit pour cela de scanner avec son portable ou sa tablette des QR codes, des codes barres insérés dans le livre qui renvoient sur un web-documentaire créé en parallèle du livre.

Amateur de cyclisme, fervent admirateur de Bernard Hinault, procurez vous cet ouvrage, à propos duquell nous avons interrogé Jean Cléder, qui est maître de conférence à l’Université de Rennes 2.

Bernard Face à Hinault – Mareuil éditions – 22 euros.

Breizh-info.com : Un ouvrage au cœur de la vie et de la carrière de Bernard Hinault, ça manquait ? Comment avez vous procédé pour aboutir à ce beau livre ?

Jean Cléder : Ce qui m’intéressait, c’était de mettre le champion en position, non pas de raconter ses souvenirs, mais d’analyser des documents de toutes sortes : cette approche n’avait jamais été tentée, en effet, alors qu’il y a déjà beaucoup de livres, souvent très intéressants, sur Bernard Hinault. J’ai donc rassemblé beaucoup d’archives (textes, photographies, vidéos), à partir desquelles j’ai bâti les séances d’enregistrement : devant un écran, le champion était donc replacé dans le temps et l’espace de la performance pour commenter lui-même ses performances. Par conséquent, le livre n’est pas un récit illustré par des photographies : il est constitué de documents analysés par Bernard Hinault — il comporte quelque 220 photos ! Ce dispositif donne une vivacité, une précision, et une profondeur inédites dans la pensée de l’effort…

Par ailleurs, il faut savoir que les discussions ont été filmées à l’Université, par Christian Allio, Patrice Roturier et toute l’équipe du CRÉA de manière à construire parallèlement un site internet ou webdocumentaire articulé au livre, et accessible par des QR codes ou à cette adresse. Je suis très fier d’avoir pu construire à l’Université ce « livre augmenté » mobilisant des techniques classiques et des technologies ultra-modernes, pour penser autrement le sport et la construction d’une légende sportive.

Breizh-info.com : Quels ont pour vous, avez votre regard d’analyste et de passionné, été les moments marquants dans la carrière de Bernard Hinault, et les moments qui vous ont le plus fait vibrer ?

Jean Cléder : Bernard Hinault était capable d’aller chercher les spécialistes sur leur terrain, et de les battre tous : en 1981, il remporte cette course qu’il n’aimait pas, Paris-Roubaix, en battant au sprint tous les seigneurs de sa génération : Francesco Moser, Roger de Vlaeminck, Marc Demeyer… Évidemment on peut penser aussi au championnat du monde en 1980, à Liège-Bastogne-Liège la même année…  Personnellement en préparant le livre, ce qui m’a impressionné le plus c’est sa capacité d’aller à l’étranger triompher de toutes les coalitions imaginables : quand il va en Italie en 1980, 1982 ou 1985, il se laisse chahuter un peu par les Italiens pendant 2 semaines, et il démolit tout quelques jours avant l’arrivée…

Je retiendrai aussi l’arrivée sur les Champs Élysées avec Joop Zoetemelk en 1979, et puis les deux offensives consécutives dans les Pyrénées sur le Tour 1986 : d’un point de vue dramatique, il était capable de tout…

Bernard Hinault est un artiste, un homme de spectacle, un metteur en scène de très haut niveau…

Breizh-info.com : M. Hinault a déclaré récemment regretter un cyclisme moins basé sur le calcul que sur le côté aventurier qui ne compte pas. Qu’en pensez-vous ? N’assiste-t-on pas, depuis des années maintenant, à un Tour de France où les courses de montagne se résument à des combats sur un dernier col et où les outils techniques deviennent presque plus importants que l’âme des coureurs ?

Jean Cléder :  On en parle beaucoup dans le  livre : le cyclisme évolue, et on peut déplorer que la technologie ait pris un tel pouvoir, parce qu’elle diminue la part de l’invention et de l’aventure — à n’importe quel moment dans une pente, le coureur sait exactement où il en est physiquement, et ce qu’il peut ou ne peut pas faire… Voir un coureur lancer une micro-attaque sur 50 mètres en regardant derrière lui, c’est un peu agaçant…

Mais le cyclisme contemporain présente encore de vrais techniciens, de vrais stratèges et de vrais attaquants : j’ai beaucoup d’admiration pour des gens comme Alejandro Valverde ou Alberto Contador.

Breizh-info.com :  À aucun moment dans le livre, vous n’abordez vraiment la question du dopage. Pour quelles raisons, sachant qu’à l’époque de Bernard Hinault, la plupart des coureurs cyclistes y avaient recours ?

Jean Cléder :  Bernard Hinault n’aime pas parler de dopage, considérant que les journalistes lui accordent un intérêt un peu suspect dès qu’il s’agit de cyclisme. Mais il en parle quand même « vraiment » dans le livre : le chapitre consacré au corps se conclut par un paragraphe sur le dopage, où il s’exprime très clairement — en utilisant une citation d’Eddy Merckx.  Tout le monde sait que ni lui ni Merckx n’avait besoin de se doper pour dominer le cyclisme mondial : ils étaient propriétaires d’un assortiment de qualités hors normes, qu’ils ont été capables d’exploiter parce qu’ils en avaient la force mentale.

À présent, si c’est à moi que vous posez la question, je répondrai que dans les années soixante-dix on pouvait être contrôlé positif pour avoir pris un sirop contre la toux autorisé aux enfants âgés de plus de six mois… Et j’ajouterai que dans ces années-là il y avait un rapport entre les paramètres physiologiques d’un coureur et ses performances…

Breizh-info.com :  Qu’est ce qui faisait hier un bon cycliste ? Et aujourd’hui ? Bernard Hinault aurait-il pu tenir la dragée haute à Christopher Froome ou à un Quintana ?

Jean Cléder :  Ce qui faisait hier un bon cycliste, c’était un assortiment de qualités organiques (pulmonaires, cardiaques, musculaires, sanguines, etc), psychologiques et intellectuelles, complétées par les qualités du squelette lui-même : je schématise un peu mais le grimpeur était petit et léger, le rouleur plus grand et équipé de grands leviers… Eddy Merckx avait de très longs segments et un buste très court (ce qui limite la charge « inutile ») : totalement polyvalent, on peut dire qu’il était construit pour faire du vélo.

Quant à Bernard Hinault, ses fémurs très longs lui permettent naturellement d’optimiser son énorme potentiel organique : une injustice de la nature dont il sourit volontiers…

Entre hier et aujourd’hui, les comparaisons sont très difficiles à faire, et pas forcément utiles…

Breizh-info.com :  Quel regard portez vous sur le Tour de France 2016

Jean Cléder :  Le Tour de France reste un très grand spectacle, filmé d’une façon extraordinaire — grâce aux technologies nouvelles, il est désormais tout à fait captivant de suivre les 20 derniers kilomètres d’une étape de plat, où on pourrait penser qu’il ne se passe rien puisque les coureurs arrivent groupés… D’autre part, si le spectacle s’est modifié, il reste d’une grande intensité, parce que tout est toujours possible : un exploit, une défaillance, un incident mécanique ou une chute peuvent modifier complètement la physionomie de la course, dont on peut suivre tous les aspects à la télévision…

Pour le Tour 2016, j’attends que les combattants historiques et les nouveaux venus chahutent un peu plus les favoris désignés…

Breizh-info.com :  Y’a t’il des coureurs français qui vous semblent de futurs vainqueurs possible du Tour de France ? Plutôt Warren Barguil le Breton ou plutôt Bardet, voire Pinot ?

Jean Cléder :  Personnellement je ne suis pas nationaliste : mais en effet les coureurs que vous nommez ont beaucoup de qualités, et j’espère qu’ils feront un beau Tour, parce que cela pourrait redonner des couleurs au cyclisme français — il me semblerait intéressant qu’un équilibre des forces se mette en place entre équipes et entre nations, et de belles performances françaises redonneraient de l’assurance à tout l’effectif.

J’ajouterai à votre liste Julian Alaphilippe, qui semble très polyvalent et assez bagarreur…

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : breizh-info.com
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