28/08/2016 – 07H45 France (Breizh-info.com) – Les éditions Perrin publient en cette rentrée littéraire « Jésus » écrit par François Taillandier. Son ouvrage présente de nombreux intérêts : clair, concis, pédagogique, pour mieux comprendre qui était Jésus ou plutôt ce que l’on sait de lui aujourd’hui.

Il faut souligner que le livre séduira aussi bien les croyants que ceux qui, finalement, sont à la recherche de plus de connaissance, de compréhension et d’érudition sur le sujet.

On a tout dit de Jésus de Nazareth : personnage de légende, imposteur, sage, mythomane et même fils de Dieu. Mais en définitive, qui est-il ? Deux mille ans plus tard, la question demeure et chacun – athée, sceptique, agnostique ou croyant – tente d’y répondre. François Taillandier relève le défi. Sensible aux mots, à la construction des récits et à leur force, il interroge les écrits qui racontent la figure millénaire : les Évangiles.

Ces textes, composés plusieurs décennies après la crucifixion de Jésus par des auteurs qui ne l’ont sans doute pas connu, suscitent bien des interrogations, tant par leurs silences que par leur indifférence au souci d’argumenter et de prouver. Que penser du miracle de Cana, des innombrables guérisons, de la Résurrection ? Avec une tranquille certitude, ils affirment l’incroyable.

Le regard du lecteur critique et celui du catholique « libre » convergent ici, quitte à prêter à polémique, pour soustraire à l’« habitude chrétienne » une figure et un message qui ont bouleversé l’histoire humaine.

Romancier, François Taillandier est notamment l’auteur d’Anielka (Grand Prix du roman de l’Académie française) et d’une suite en cinq volumes, La Grande Intrigue (2005-2010). Il a également publié L’Écriture du monde,La Croix et le Croissant et Solstice, une trilogie consacrée à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge, saluée par la presse comme une exceptionnelle réussite dans le domaine du roman historique.

Jésus – François Taillandier – Perrin – 17 € (à acheter ici)

Nous l’avons interrogé sur son ouvrage

Breizh-info.com : Pourquoi vous êtes vous lancé dans une sorte d’enquête-roman sur Jésus ?

François Taillandier : A la vérité, je n’avais jamais osé songer à écrire un livre sur Jésus. C’est Benoit Yvert, directeur des (belles) éditions Perrin, qui me l’a suggéré, il y a deux ans. J’ai d’abord hésité, puis je m’y suis mis, en pensant que ça ne se refusait pas. Je l’ai fait en fonction de ce que je suis : un catholique, mais aussi un romancier qui s’intéresse aux récits, à leur élaboration, aux mots qu’ils utilisent.

J’ai relu les évangiles en me posant librement des questions : que me raconte-t-on ? qui me le raconte ? D’où viennent ces récits ? Que puis-je croire (ou pas) ? Bien sûr je me suis appuyé sur une documentation externe, il ne sert à rien de jouer les naïfs. Voilà ce qu’est Jésus à mes yeux, et au stade où j’en suis. Peut-être dans cinq ans, dans dix ans, aurai-je découvert des choses que je ne comprends pas aujourd’hui. C’est inépuisable.

Breizh-info.com :  en combien de temps avez vous appris le grec ancien, qui vous a permis de revenir aux sources des évangiles notamment ?

François Taillandier :  Il y a un malentendu. L’éditeur a mentionné sur un document promotionnel que j’avais appris le grec ancien. Moi je n’ai pas dit ça, et j’en suis loin ! Je le dis d’ailleurs très précisément, p. 99. J’ai potassé le petit livre de la formidable Soeur Jeanne d’Arc, « Initiation au grec des évangiles ». Cela ne m’a nullement appris le grec, mais permis, à partir d’une traduction, de déchiffrer le texte grec, de m’intéresser à certains mots clefs. C’est important.

Où nous parlons de miracles, le texte dit « oeuvres » ou « signes ». Où nous traduisons « repentez-vous », Jésus dit « metanoeïté ». Où nous disons « péché », il dit « amartia ». En grec, ces mots ont des résonances différentes, ils n’appellent pas aux mêmes associations d’idées. Ils sont plus vastes à la fois et moins catégoriques.

Le « péché » (peccatum) c’est une faute, un délit. L’amartia, c’est plutôt une erreur, un faux chemin, un ratage. Le repentir, c’est ce qui vous met le nez dans votre faute. La metanoïa, c’est ce qui vous permet littéralement de « penser à neuf ».

Donc, oui, il faut retourner au grec. En n’oubliant pas que Jésus, lui, parlait en araméen. Pour ça, je me suis quelquefois servi de la traduction d’André Chouraqui.

Breizh-info.com :  Quel homme était Jésus ? Comment des individus qui ne l’ont pas connu peuvent ils avoir écrit des choses aussi précises ?

François Taillandier :  Jésus ? Une énigme. En tant qu’homme ? Ardent. Tourmenté. Impatient.

Avec des trésors de bonté, de pitié, de sollicitude, et parfois une colère. Capable à la fois de maudire Jérusalem et Capharnaüm, et de s’arrêter à la pauvre femme hémorragique, au centurion, à la prostituée. Disant à ses disciples des choses qui les laissent pantois. Parlant à son gré, ne se souciant jamais que ce qu’il dit soit noté, et affirmant avec un orgueil inouï que ses paroles ne passeront pas. Génial dans ses paraboles, ses images.

Le film de Pasolini est très convaincant : je me dis que oui, Jésus devait être comme ça…. Mais on ne sait pas ce qu’il était. On ne peut que l’imaginer.
Les évangélistes ont recueilli des faits, des mots. Sans doute les tenaient-ils de témoignages, ou d’écrits antérieurs que nous ne connaissons pas. Ils l’ont fait très scrupuleusement, je crois. C’est souvent dans les détails qu’ils sont convaincants. Jésus gribouillant dans le sable, pensif, quand on l’interroge sur la femme adultère, ça ne s’invente pas !

Donc cela crédite la véracité de l’ensemble du récit. En même temps, ils n’ont rien de systématique, ils n’ont aucun souci par exemple de nous dire ce qu’il faisait avant le début de sa vie publique. Peut-être l’ignoraient-ils eux-même.  Il faut s’y faire, c’est comme ça : il y a des choses que l’on ne saura pas. Mais c’est une présence inoubliable, et je suppose que ceux qui l’ont vu n’ont jamais pu oublier cet homme.

Breizh-info.com :  Qu’est ce qui a bien pu le distinguer, à l’époque, des autres messies pourtant nombreux ?

François Taillandier :   Là, je pense qu’on a une explication fiable. Tous les autres messies visaient à chasser les Romains, à ne plus payer les impôts, à rétablir le royaume d’Israël, et sans doute à secouer la caste du Temple, tous ces Sadducéens que Léon Bloy imaginait drôlement « avec du poil dans les oreilles, complètement sourds et experts à la controverse ».

Ces gens visaient à une intervention révolutionnaire temporelle. Jésus les séduit, puis il les déçoit. Il dit : Mon royaume n’est pas de ce monde. En même temps il dit que le royaume est arrivé. Personne n’y comprend rien. Il y a eu malentendu. Ceux qui l’ont acclamé se détournent. La défection de Judas semble venir de là. Et puis il est arrêté, condamné… Beaucoup de gens, sans doute, laissent tomber. Mais lui, paradoxalement, n’a pas été oublié. C’est là sa force et son vrai miracle.

Et puis (là ce n’est plus le romancier, mais le chrétien qui parle), ce qui le distingue finalement, c’est que LUI est le fils de Dieu.

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Breizh-info.com : pourquoi Distinguez vous Jésus et le Christ ?

François Taillandier : Parce qu’il y a le Jésus de l’histoire, celui qui a bel et bien existé, il n’y a aucune raison d’en douter. C’était un homme. Incarné. Il marche, il mange, il dit parfois qu’il est fatigué. Les trois évangiles synoptiques (Jean est plus catégorique) montrent un Jésus de Nazareth qui ne dit jamais, ou seulement peu à peu, qu’il est le messie et le fils de Dieu.

Il semble s’adresser à nous pour le dire. « Et vous, qui suis-je pour vous ? » A Caïphe, il répond : « c’est toi qui l’as dit ».

C’est ensuite, parce qu’ils croient en la Résurrection, que les premiers chrétiens disent : il était le Christ. Plus tard, la théologie trinitaire affirme qu’il était pleinement homme et pleinement Dieu. Jésus, c’est l’homme de Nazareth, dont j’ai cherché à reconstituer, de façon conjecturale, la silhouette, la présence, l’impact. Il n’était pas chrétien mais juif.

Le Christ, c’est celui devant qui on s’agenouille pour prier, c’est celui dont on témoigne et dont la parole a bouleversé l’histoire et la conscience. Celui devant qui je prie n’est plus tout à fait Jésus fils de Joseph et de Marie, de Nazareth. Il conserve éternellement cette double nature.

Breizh-info.com : Comment expliquez-vous la puissance et la longévité de son message ?

François Taillandier : Je ne l’explique pas ! C’est son plus grand miracle. Jésus n’avait a priori aucune chance de réussir. Il a parlé sans souci d’organiser un courant ou de construire une doctrine. Il ne s’est pas entouré d’une dream team. Il a fait confiance à quelques hommes sincères mais humbles. Il semble parfois être gêné du succès qu’il rencontre.

Puis il est arrêté et condamné, ses propres disciples s’enfuient. De toute façon, dans l’Empire romain, il est issu d’un peuple à peu près méprisé, voire mal vu. Il paraît étranger à toute la « culture » de son temps. Non, il n’avait aucune chance ! En même temps sa force vient de la simplicité de ses paroles, et les évangélistes ont eu le génie de la reproduire telle quelle. Certes, l’homme qui institue l’eucharistie est moins accessible, du moins faut-il la foi. Mais il n’y a pas besoin d’être croyant pour être touché au coeur par le Discours sur la montagne. Ni agrégé de philo pour sentir que « l’homme ne vit pas seulement de pain ». Ni pour se sentir grandi et libéré par le pardon des offenses.

Je suppose que les contemporains ont d’emblée senti qu’il y avait là quelque chose d’extraordinairement neuf. Les théologiens, les docteurs de l’Eglise, ont écrit des choses profondes, intelligentes, mais compliquées. Lui est simple. Il laisse de côté la richesse, l’appétit de puissance, les jouissances derrière lesquelles on court. Il ne condamne personne mais nous appelle à autre chose.

Il touche en nous à ce qui est faible, hésitant, apeuré, maladroit, malade, et c’est sur cela qu’il fonde son royaume. Là est son humanité profonde, là est son universalité.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : Pixabay
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4 Commentaires

  1. D’après cet article, j’ai des doutes sur le sérieux de l’auteur. Se limiter aux seuls Evangiles canoniques, c’est faire preuve de parti pris. Depuis la découverte de l’Evangile de Thomas (trouvaille de Nag Hamadi en Haute Egypte, 1945), les personnes honnêtes savent que les canoniques sont sous influence juive, l’enseignement de Jésus y a été adapté à ce qu’attendait les juifs. Voir les livre d’Emile Gillabert (1914 – 1995), en particulier celui intitulé « Le procès de Jésus à la lumière de la Gnose » (1986) dans lequel les 114 paroles sont commentées et souvent comparées aux canoniques. Le livre suivant est aussi à étudier « L’Evangile, voie de la connaissance » (1987).

  2. ITV passionnante. Dommage néanmoins que l’auteur soit si catégorique sur l’existence réelle de Jésus. Du point de vue historique scientifique, il semble difficile d’affirmer à 100% que cette personne ait existé. Mais l’auteur n’est pas historien, il en a le droit, et ça n’enlève rien à son travail. Simplement regrettable, d’autant que cette question ne rend pas cette figure moins passionnante, au contraire même, selon le point de vue et si j’ai bien compris les concepts de l’amartia et de la metanoïa. Et même dans le Mystère de la Foi. Par exemple, la conviction de l’existence du Mahomet historique suffit, pour moi, à ne pas en devenir à un adepte. Là est aussi la beauté et la puissance de la beauté chrétienne. J’ai tendance à douter de l’existence historique de Jésus mais étant de culture chrétienne, il existe malgré tout. Il existe encore dans l’Humanisme et ses dérivés socialistes (entre autres, et je parle du socialisme réel, pas celui qu’on nous vend depuis trop de décennies). Pour combien de temps ? Le temps du martyr et du sacrifice que l’Occident, forcément chrétien, a choisi aujourd’hui ? Peut-être que le doute de son existence même, après les siècles derniers
    de doutes sur sa divinité, peut jouer dans sa volonté de retour ;) L’Islam ne mettant pas en doute son existence, il ne ferait alors que retarder encore son retour, non ? Tous païens, agnostiques ou athée ! La voilà, la solution ! Mais les Chrétiens, pour leur salut individuel et égoïste, le refusent ! Tous Judas ! La voilà, la condition de son retour !
    Mais tout de même, le témoignage sur sa vie ne porte que sur une infime part de la Création… Si peu sur la Nature et les Animaux, ces merveilles de la Création. Les Evangiles n’insistant qu’égoïstement sur l’Homme, au contraire de l’humilité vue par Taillander en Jésus. Et si, plus que tous les centurions, malades, prostituées, rois-mages, le plus grand, par son vrai universalisme, de ses Miracles était durant la Nativité, quand âne et boeuf ont veillé un nouveau-né ?

  3. Ah, elle est bien bonne celle-là! Il faut lire Breiz-info.com pour apprendre que les évangélistes sont  » des individus qui n’ont pas connu Jésus »!
    Je sais que notre pauvre pays est bien déchristianisé mais là, vous y allez quand même un peu fort dans la subversion! Je crois qu’il y a encore un minimum de gens qui savent, Dieu merci, que les 4 évangélistes faisaient partie des 12 apôtres ayant suivi le Christ tout au long de ses 3 années de vie publique.

    Quant à ce M. Taillandier, à la lecture de son interview, il semble plus franc-maçon que catholique. Déjà, pour prendre Chouraqui ou Pasolini comme référence, il ne faut pas être très catholique. Si je peux me permettre de lui conseiller une référence solide: Mgr Gaume, avec notamment ses Biographies évangéliques, extrêmement documentées (et téléchargeables gratuitement). Mais bon, c’est peut-être un peu trop catholique pour lui…

    Enfin, à l’attention de « An »:
    L’auteur a tout à fait raison d’être catégorique sur l’existence réelle Jésus. L’existence de l’homme est attestée par de nombreux historiens contemporains romains ou juifs, et non chrétiens.

  4. @ Don Camillo
    « L’auteur a tout à fait raison d’être catégorique sur l’existence réelle Jésus. L’existence de l’homme est attestée par de nombreux historiens contemporains romains ou juifs, et non chrétiens. »
    Nombreux ? Vraiment ? Vous êtes sûr ?

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