Premier débat présidentiel américain : quel vainqueur, quelles conséquences pour Novembre ?

A LA UNE

Tout au long des élections américaines de 2016, retrouvez chaque vendredi l’analyse de Pierre Toullec, spécialiste de la politique américaine, en exclusivité pour Breizh Info. L’occasion de mieux comprendre les enjeux et les contours d’élections américaines finalement assez mal expliquées par la majorité de la presse subventionnée – sponsor démocrate de longue date. L’occasion également d’apprendre ce qui pourrait changer pour nous, Européens, suite à l’élection d’un nouveau président de l’autre côté de l’Atlantique.

Une victoire technique et politique totale pour Hillary Clinton

Il n’y a pas de doutes, d’un point de vue technique, que Hillary Clinton a très largement dominé Donald Trump dans ce débat. Son adversaire avait pourtant de nombreux atouts dans sa manche (Cf. Hillary Clinton rattrapée par ses scandales ). Mais la maîtrise de l’exercice par la démocrate lui a permis de dominer son adversaire. Sa préparation ne date pas d’hier. Engagée en politique dès son adolescence, elle est au cœur des débats américains nationaux depuis 1993. Si Donald Trump a bel et bien réalisé des débats présidentiels lors de la primaire, il n’a jamais été en face à face contre une adversaire. Entre ses candidatures de 2008 et 2016, c’était lundi le quinzième débat à un contre un dans un cadre présidentiel pour Clinton.

La manière dont les hommes et femmes politiques sont entrainés au débat possède de fortes similarités avec les sports de combat. Du début à la fin, c’est Hillary Clinton qui a dominé le terrain. Toujours en mouvement, menant de front des attaques successives sur un grand nombre de sujets, c’est elle qui a imposé le rythme, obligeant Donald Trump à être dans la réaction. Telle une boxeuse ou une fine lame à l’escrime, Clinton a imposé ses sujets tout en forçant Trump à suivre ses mouvements. Elle était à l’offensive, bien en garde et équilibrée dans sa posture, forçant son adversaire à répondre en position de faiblesse. Une fois ses attaques passées et son adversaire déséquilibré, elle marquait un point par un coup ou une touche bien placée puis reculait pour se remettre en position d’écoute, laissant le milliardaire empêtré dans ses réponses continuellement défensives.

A plusieurs reprises, Donald Trump a bel et bien essayé de reprendre l’avantage. Il se voulait le boxeur qui sent l’ouverture et qui va chercher à mettre un coup bien placé pour stopper son assaillant, le déstabiliser et pouvoir repartir de l’avant. Cependant, son empressement à vouloir le faire alors qu’il se sentait acculé a conduit à des attaques non maîtrisées alors que Clinton était prête à parer chaque coup.

Ce n’est pas qu’une simple image. Durant l’ensemble du débat, de par sa position solide, la démocrate pouvait se permettre de rester en écoute et en observation après chacune de ses attaques. Détendue et posée, elle fut en mesure de forcer Donald Trump à suivre ses coups tout en donnant une image humaine que les américains ne sont pas habitués à voir de la part de l’ex-première dame. Tel un combattant en grande difficulté et déséquilibré, le républicain cherchait non pas l’ouverture mais simplement à parer nerveusement les coups, lui faisant sortir des petits mots agressifs et répéter « faux » à chaque phrase pour tenter de stopper l’avalanche, là encore comme un boxeur qui a perdu ses appuis et plie sous les coups, tentant tant bien que mal de ralentir les attaques adverses, incapable de les stopper.

Ainsi, les rares attaques de Donald Trump sur les sujets cruciaux tels que Benghazi, les e-mails supprimés et les serveurs privés, la santé de Hillary Clinton et l’usage frauduleux de la fondation Clinton au profit de leurs fondateurs n’ont eu aucun impact direct. La démocrate fut en mesure de toutes les repousser, même parfois de se moquer non pas des sujets mais de la manière dont Donald Trump les abordait.

A l’inverse, parfois sans même avoir besoin de se justifier tant elles étaient douloureuses, Clinton a pu enchaîner les attaques sur de nombreux sujets sur lesquels Donald Trump n’a pas donné de réponses et qui – traditionnellement – sont vues comme des faiblesses. De son refus de dévoiler ses déclarations d’impôts à l’héritage reçu de son père en passant par le fait qu’il a refusé de payer de nombreux de ses salariés ont continuellement mis Trump dans une situation difficile, le faisant même « trébucher » ou plus précisément faire de grosses gaffes, telles que se féliciter de ne pas payer ceux qui travaillent pour lui ou investir son argent dans un maximum de niches fiscales pour ne pas payer d’impôts. Sa phrase « cela fait de moi quelqu’un d’intelligent » fut probablement la pire de ses erreurs, reconnaissant de fait que les attaques de Hillary Clinton se basaient sur une réalité.

Du début à la fin, d’un point de vue technique et politique, Hillary Clinton a donc bel et bien dominé ce premier débat présidentiel, à tel point que le lendemain, le Républicain a lancé plusieurs salves contre plusieurs cibles pour expliquer en quoi le débat était truqué, s’attaquant au modérateur, aux sondeurs et allant jusqu’à demander à ses conseiller de sous-entendre que, face à la manipulation dont il a été la cible au court du débat, il pourrait décider de ne pas se rendre à celui prévu pour le 9 octobre !

Hillary Clinton a donc bel et bien dominé cet affrontement du début à la fin sur la forme comme sur le fond.

Mais… était-ce ce que les électeurs attendaient ?

Non. Pas de doute à ce sujet.

Les débats des années passées ont permis d’influer fortement sur le résultat de l’élection en permettant de comparer la maîtrise des sujets par les candidats et leur capacité à mettre en place leurs solutions. Ceux de 2012 en particulier se sont avérés pointus, montrant le confort de Mitt Romney et de Barack Obama à naviguer dans le système politique et économique américain.

La montée de la rébellion contre ce type de candidatures n’a pas permis l’émergence d’une troisième voix il y a quatre ans mais en a semé les graines. Sur cette courte période, le parti républicain est passé de Mitt Romney à Donald Trump, deux hommes qu’absolument tout oppose en termes de culture, valeurs, expérience professionnelle, vie familiale, philosophie et origines. A l’inverse, l’échec de Bernie Sanders a apporté au parti démocrate une candidate en accord avec la majorité des politiques appliquées par le président Obama.

Un débat lisse et contrôlé était donc l’inverse du souhait de nombreux électeurs, qu’ils soient à l’origine républicains ou démocrates. Autrement dit, la domination du débat par Hillary Clinton l’a probablement plus desservie qu’autre chose.

A l’inverse, le style nerveux et combattif de Donald Trump, sa stratégie de répondre – quitte à paraître irrespectueux en coupant la parole (Trump a interrompu sa rivale 73 fois en 90 minutes contre 3 fois dans le sens inverse) – et de répondre chaque fois qu’il le souhaitait sans respect pour les règles du débat lui a permis de solidifier son image de personne qui ne se soumet pas aux normes du monde politique.


Donald Trump est un battant hors du cadre. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, c’est cette image qui le sert et se « présidentialiser » risquerait de lui faire perdre nombre de ses soutiens.

Si nous étions en 2008 ou 2012, ou n’importe quelle autre année, la performance de Hillary Clinton aurait suffi à dire que l’élection était terminée. Au contraire – et paradoxalement – le fait qu’elle ait réalisé une performance sans faute démontrant sa maîtrise des sujets et la rhétorique politique l’a finalement desservie, confirmant qu’elle est bien la candidate du système, représentante des élus et de l’élite de Washington DC.

Hillary Clinton pouvait-elle gagner ce débat ?

Etait-il possible de gagner pour l’ex-première dame ? Probablement pas. Pour la première fois depuis des dizaines d’années, il est possible que les quatre débats présidentiels et pour la vice-présidence n’auront aucun impact sur la décision de l’immense majorité des électeurs. Son image est tellement négative que le poids sur ses épaules est massif. Quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, cela ne convaincra pas les électeurs antisystème. Le sans-faute de lundi lui a permis de finir « à égalité » avec Donald Trump. Si elle avait fait la moindre erreur, cela aurait pu lui être fatal. Ce phénomène ne va pas s’arrêter là : les deux prochains débats présidentiels partiront sur la même base.

Hillary Clinton reste Hillary Clinton. Alors même qu’il était techniquement dominé, acculé et continuellement en position de défense, Donald Trump n’avait pas grand-chose à faire pour ne pas perdre ce débat. Ses soutiens n’analysent pas le détail de ses propositions. Ayant la sensation que plus rien ne bouge aux Etats-Unis depuis – en gros – le début des années 1990 (qui avaient alors vu la montée des premiers candidats antisystème avec Ross Perot en 1992 et 1996), avec en plus les suites de la crise économique de 2008 qui semble ne pas connaître de fin (ce qui est reproché aux président Bush et Obama), des dizaines de millions d’électeurs n’en peuvent plus. Ils veulent briser le système. Ils veulent se débarrasser des hommes politiques. Les primaires en furent le parfait exemple. Si Hillary Clinton a fini par battre Bernie Sanders, beaucoup ont été surpris du score de ce dernier. Chez les républicains, ce n’est pas sur un programme long et détaillé construit sur une connaissance de la constitution et de la répartition des pouvoirs que Donald Trump l’a remporté : c’est sur le rejet du « système ».

Or, qui représente mieux le système que celle qui est au cœur du pouvoir américain depuis vingt-cinq années ?

En conséquence, quoi que Donald Trump dise ou fasse, ses soutiens qui veulent rejeter ce système continueront à le soutenir quoi qu’il arrive. Plus important encore, si le républicain perd l’élection en novembre, cela n’aura pas le même impact que dans le passé. Le sentiment d’impuissance des citoyens américains continuera et ce mouvement populiste antisystème survivra à cette défaite. Il continuera à exister et, plus que jamais, Donald Trump et ceux qui l’ont conduit à la victoire lors de la primaire poursuivront son combat. En clair, même une victoire de Hillary Clinton le 8 novembre ne signera pas la défaite de Donald Trump !

En cela, 2016 est le 1968 des anti-immigration. Donald Trump est leur Daniel Cohn-Bendit.

En clair, la métaphore sportive est bien valable, mais il serait plus correct d’utiliser celle d’un match de football : il y a bien un vainqueur, mais les supporters des deux équipes ne changeront pas leur choix malgré le résultat.

Ce débat n’aura que peu de réelles conséquences d’ici à novembre. Les Etats-Unis sont plus divisés que jamais. Cette « polarisation » (du fait de la médiatisation de seulement deux candidats) fait que quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, il est peu probable que Hillary Clinton et Donald Trump puissent encore faire bouger les lignes.

Pierre Toullec

Pierre Toullec sera sur TV Libertés ce jeudi soir à 19h00 pour parler du fonctionnement du système électoral américain et l’impact potentiel de Gary Johnson et Jill Stein dans les résultats de l’élection

Photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2016 dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

.
- Je soutiens BREIZH-INFO - spot_img

Morbihan. Landes de Lanvaux. Découverte d’un trésor vieux de 4800 ans

Un trésor daté de 4800 ans avant J.-C. C'est la découverte réalisée dans les Landes de Lanvaux, Morbihan, par...

Reportage. Vivre en communauté dans un écovillage (Éotopia) – Documentaire

Vivre en communauté peut être un projet difficile. L'expérience d'Eotopia nous apprend comment vivre ensemble en harmonie. https://www.youtube.com/watch?v=_lMxXVGa4ZQ Crédit photo :...

3 Commentaires

  1. Il aurait fallu mentionner les débats Al Gore / JW Bush. Al Gore gagna tout les débats.
    Autre remarque : Reagan, Bush et tout les républicains en général sont dénigrés dans les médias français. Peut-être parce que les democrates sont l’équivalent du centre droit en France.

Il n'est plus possible de commenter cet article.

Articles liés