Dans une déclaration à l’agence Reuters, Roderich Kiesewetter, député  CDU au Bundestag et porte-parole de son parti pour les affaires de défense et de sécurité a plaidé, avec force, pour la mise en œuvre d’une politique indépendante de défense nucléaire de l’Europe.

Il justifie sa position par la crainte que représente, à ses yeux, le risque que feraient courir, selon lui, la stratégie isolationniste de Donald Trump et les distances que celui-ci envisage de prendre avec L’OTAN.

“ Le bouclier nucléaire américain, ainsi que les garanties de sécurité nucléaires sont impératives pour l’Europe. Mais si les Etats-Unis ne veulent plus assurer ces garanties, l’Europe, doit organiser, par elle-même, cette protection à des fins de dissuasion »

Dans ces conditions “L’Europe doit dès maintenant, ajoute-t-il en substance, lancer son propre programme de sécurité nucléaire dans le cas où les Américains augmenteraient drastiquement le coût qu’ils feraient supporter aux Européens pour leur participation à la défense de leur continent, voire s’ils décidaient tout simplement,  d’abandonner complètement cette défense »

Précisant sa pensée le porte-parole de la CDU indique  qu’un parapluie nucléaire  franco-britannique pour l’Europe serait certes  couteux mais pourrait être financé au moyen d’un budget militaire européen commun des 2019. Sans trahir son idée on peut penser qu’il imagine essentiellement un soutien allemand au financement et au développement technologique et stratégique de cette force de dissuasion commune.

Dans un papier intitulé « Le foncièrement impensable » paru dans l’édition du 28 novembre dernier du quotidien conservateur « Frankfurter Allgemeine Zeitung »,(FAZ) le coéditeur Berthold Kohler, plaide pour  une révision générale de la politique étrangère allemande, notamment de certains aspects de sa politique de sécurité  et la définition d’une « nouvelle  voie » consistant notamment en  une hausse des dépenses militaires , une  relance du service militaire obligatoire , et quelque chose qui est pour « les esprits allemands totalement inconcevable, la question de notre propre dissuasion nucléaire »..

Dans cet article le FAZ fait un pas de plus, en effet selon Köhler, les « arsenaux français et britanniques [sont] trop faibles dans leur état actuel ». Ainsi que  le Spiegel  y avait fait allusion avant les élections américaines, le coéditeur du journal demande que l’Allemagne dispose de sa propre arme nucléaire en avançant, lui aussi, l’argument de Roderich Kiesewetter  du « retrait de l’Amérique du monde »,  supposé se poursuivre et s’intensifier  sous l’administration  Trump.

Il n’est guère possible, dans le cadre de cet article, d’analyser toutes les conséquences de ce qui, à l’évidence, apparait être un ballon d’essai destiné à préparer les opinions allemandes et internationales à un changement considérable de posture stratégique.

Il est évident que dans les deux cas de nombreuses réactions pour la plupart très hostiles à ce changement de posture vont se faire jour, tant de la part des Américains ou des Russes que de l’opinion allemande ou européenne.

Mais il est clair également que  cette attitude de certains dirigeants allemands de la nouvelle génération, très éloignée de la « culture de la retenue » et de la politique « d’oubli de la puissance » (Machtvergessenheit) qui prévalait depuis la fin de la seconde guerre mondiale marque la fin d’un monde .

Le  Livre blanc sur la politique de sécurité de l’Allemagne et l’avenir de l’armée fédérale, adopté en 2006 annonçait cette évolution en soulignant que  « du fait sa taille, de son poids démographique, de sa force économique et de sa situation géographique au cœur du continent, l’Allemagne unie doit jouer un rôle important dans l’élaboration du projet européen de demain et même bien au-delà ».

Cette nouvelle  vision doit être prise pour ce qu’elle est : la prise en considération  des exigences du réalisme géopolitique, de l’évolution du monde vers la multipolarité de la nécessité pour l’Union européenne de sortir du confort de son discours lénifiant, jamais abouti, sur la Politique européenne de défense. En effet,  chacun sait que si elle doit être définie un jour, sous la pression des événements, et ce jour n’est peut-être pas très éloigné, elle ne pourra s’appuyer que sur quelques « puissances pivots », au premier rang desquelles se trouvent  la France, le Royaume Uni et l’Allemagne sans oublier la nécessité d’un partenariat de sécurité collective  avec la Russie.

Le caractère relativement ambigu en même temps que provocateur de la proposition allemande a le mérite de forcer à la réflexion. Il s’inscrit dans ce vaste mouvement de remise en mouvement des idées, des peuples et des forces qui travaillent le monde depuis quelque temps.

Jean-Claude Empereur

Photo : DR
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12 Commentaires

  1. Merci pour cette présentation synthétique du sujet. Elle fait prendre conscience de l’absurdité d’une construction européenne qui voudrait reléguer éternellement l’Allemagne dans un rôle subalterne. On le voit aussi sur le plan économique, où de plus en plus on reproche à l’Allemagne de respecter les règles européennes (tout en lui demandant de consacrer les excédents que lui valent sa discipline au comblement des déficits des Etats dépensiers)  ! Les Allemands s’interrogent à présent ? C’est normal et même sain. Mais l’histoire a montré que ce genre de prise de conscience pouvait entraîner le balancier bien trop loin dans l’autre sens si elle ne trouvait en face d’elle qu’un mur d’autosatisfaction et de rigidité intellectuelle. Le jour où les Allemands cesseront de s’excuser pour se comparer… eh ! bien ils risquent fort de se dire qu’ils sont meilleurs que les autres. Nous devrions tous nous interroger aussi : l’arrogance, volontaire ou non, dont nous faisons preuve à leur égard depuis des décennies est-elle saine et légitime ? Si la réponse est non, qu’attendons-nous pour y remédier ?

    • La doxa libérale en vigueur, veut que les excédents de l’économie allemande soient liés à la discipline, la rigueur, l’efficacité des Allemands. Cette théorie est plus que discutable et elle a été réduite à néant par le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans son dernier ouvrage. L’Allemagne (dont l’économie est certes très robuste) tire profit de l’union monétaire sans faire de miracles en matière de croissance (0,8% entre 2007 et 2016) ni en matière de commerce extérieur avec la Chine (le bilan de son commerce extérieur avec ce pays est négatif). En fait, avec l’euro , l’Allemagne bénéficie d’une monnaie sous-évaluée par rapport aux pays extérieurs à la zone euro mais aussi par rapport aux pays appartenant à cette zone. Si l’Allemagne en revenait au mark, sa monnaie s’apprécierait de 20 à 40% (selon les monnaies considérées) par rapport aux monnaies des autres pays de la zone euro, ce qui provoquerait très rapidement une très grande diminution de son excédent commercial. Comme le dit Stiglitz, l’excédent allemand n’est pour l’essentiel que la face lumineuse de la monnaie unique laquelle a une face très sombre, à savoir les déficits commerciaux des autres pays de la zone. L’excédent de l’un est, d’abord, le déficit des autres.
      Les Allemands ont mis l’Europe à feu et à sang à deux reprises au vingtième siècle; ce n’est pas qu’un détail tout de même. Il en reste forcément, et à juste titre, quelque chose. Par ailleurs, leur attitude récente qui consiste à vouloir nous imposer leurs règles ordo-libérales et leur immigrationnisme patronal est très mal perçue en Europe; elle est un puissant facteur de montée de l’euro-scepticisme.

      • Bravo François !!!
        Je suis entièrement d’accord avec toi. L’industrie allemande est florissante pour une simple et bonne raison: L’immigration. Qu’elle soit intra européenne avec les tchèques, les slovaques et autres peuples de l’Europe de l’est ou avec l’immigration extra-européenne avec les turcs et autres… Ce sont bien les allemands qui ont imposé la directive européenne sur les travailleurs détachés. La population allemande est vieillissante, elle n’assure même pas le renouvellement de génération actuellement, alors pour faire tourner les usines et dépenser le moins possible il faut de la main d’œuvre à bon marché, c’est du dumping social.
        Un cas caractéristique est la construction de voilier de plaisance. En France vous avez la société Bénéteau et en Allemagne la société Bavaria.
        Quand vous comparez ces deux entreprises, il n’y a pas photo. Bavaria a baissé ses coûts de main d’oeuvre de 25 à 12% en sept ans. Il ne fat pas aller chercher plus loin, des coûts de main d’œuvre minimes (que des étrangers sur les chaînes, principalement tchèque) et l’argent dégagé est investit dans les machines. C’est prospérer sur la misère.

    • L’arrogance dont vous parlez est avant tout l’arrogance française.

      L’Allemagne est un allié historique de la Bretagne, nous avons tout à gagner à son retour en puissance… Enfin, tout à gagner à condition que les Bretons se réveillent car ce n’est pas les Allemands qui viendront chez nous faire en sorte que les Bretons arrêtent de s’excuser (nous aussi, passons notre temps à nous excuser) de ne pas être français!

      Si les Bretons veulent redevenir la puissance économique qu’ils étaient jadis (puissance économique au regard de notre taille, en gros redevenir la Suisse ou le Danemark de la façade atlantique), l’Allemagne sera l’un de nos meilleurs partenaires!

      Quand à la France, elle n’a qu’a savoir ce qu’elle veut… Le jour où elle trouvera sa dignité ailleurs que dans le fait d’écraser la Bretagne et de vanter sa prétendue gloire à la face du monde, à l’évidence elle se portera mieux… mais ça, ce n’est pas pour demain!

  2. Le fait que les Etats-Unis tendent à se retirer du monde devrait inciter les nations européennes à jeter les bases d’un système de sécurité indépendant de l’OTAN, laquelle est une organisation d’un autre temps. Ce système de sécurité pourrait être inter-étatique comme l’est l’OTAN et indépendant de l’UE dont l’avenir est de plus en plus incertain.
    Quant au parapluie nucléaire, qui semble agiter certains esprits allemands perturbés par les annonces faites par Donald Trump, celui des Etats-Unis est-il crédible ? En cas d’invasion de l’Allemagne par la Russie (une hypothèse totalement irréaliste et sans fondement), les Etats-Unis prendraient-ils le risque de se faire nucléariser en attaquant la Russie ? A fortiori, menaceraient-ils la Russie du feu nucléaire si celle-ci décidait d’intervenir dans les Pays Baltes où résident de très fortes minorités russes qui sont réellement maltraitées ? Bien sûr que non. Le parapluie nucléaire américain est donc illusoire. C’est une illusion qui rassurent les Allemands mais qui n’est qu’une illusion. La France et la Grande-Bretagne prendraient-elles le risque de menacer la Russie dans ces mêmes conditions ? Bien sûr que non. Le partage de l’arme nucléaire est un sujet auquel de grands stratèges ont réfléchi pendant la guerre froide, sans jamais trouver de solution.

  3. S’il s’agit de préparer une guerre nucléaire contre la Russie, on a quand même mieux à faire. De toute façon, le plus probable est que la France va bientôt quitter l’Union Européenne et entrer à l’OUA (organisation de l’Unité Africaine), tandis que l’Allemagne se rapprochera de plus en plus de la Turquie et de l’Afghanistan.

    • Arrêtez de dire n’importe quoi.
      L’existence d’une Union européenne ne remettrait pas en cause les relations de la France avec l’Afrique.
      Le complot américano-russe pour empêcher l’émergence d’une Union européenne qui apporterait au monde la paix se manifeste décidément partout.

  4. Bien sûr qu’il faut une défense européenne commune face au potentiel danger conjugué que représente désormais pour l’Europe les États Unis et la Russie.
    Et bien sûr qu’il faut à cette défense une composante nucléaire .
    La base de cette défense sera la conjugaison des forces anglaise, française et allemande. Et bien sûr les autres.

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