31/12/2016 – 06h15 Paris (Breizh-Info.com) – France-Culture diffusait le 27 décembre au matin une chronique d’une certaine Céline du Chéné. « On peut affirmer, disait-elle notamment, que l’année 2016 aura été l’année du clitoris, tant se sont multipliées les publications et œuvres sur cet organe unique en son genre… » Voilà qui a provoqué l’ire de notre collaborateur Jean-François Gautier, qui nous a demandé de s’en expliquer.

 Breizh-info.com : Qu’est-ce que cette « année du clitoris » ?

JF Gautier :  C’est un phénomène de contamination appuyé sur un dessin animé québécois, sur une BD suédoise, sur des livres de sexologues, et sur un film multi-diffusé par Arte, Le clitoris, ce cher inconnu. A tout cela s’ajoute une diffusion massive, par les réseaux dits sociaux, du schéma d’un volume pentapode dont on dit qu’il représente un clitoris, lequel volume sert aussi, en grand, d’accessoire de mise en scène, de modèle de bague, de boucle d’oreille, de statuette, voire de fauteuil pour salons branchés. L’explosion de communications sur ce thème est hallucinante.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous gène, dans cette affaire ?

JF Gautier :  Il se dit que la découverte du clitoris comme organe sexuel féminin, composé des cinq pièces reliées entre elles, est très récente. Elle serait due à une urologue australienne dénommée Helen O’Connell, qui s’affiche maintenant dans les films et les court-métrages à la mode.

Breizh-info.com : Et alors, c’est inexact ?

JF Gautier :   C’est tout simplement de l’escroquerie. La première publication moderne d’une description achevée des cinq parties d’un clitoris ne date pas de 2016, l’année sainte de la sexualité féminine, mais, au moins dans la littérature anatomique francophone, de 1839. Elle est dans le tome 5 du Traité complet de l’anatomie de l’Homme de Bourgery. Je vous ai scanné la figure 61/2, qui est assez explicite, et plus conforme à la réalité anatomique que le schéma abstrait qui circule sur les réseaux sociaux. Le Bourgery est sans doute le plus beau traité du XIX° siècle, notamment pour la réalisation des dessins et des illustrations en couleurs, dues à Nicolas Jacob.

C’est un ancien élève de David, un peintre dont chacun connaît au moins Le serment des Horaces ou La mort de Marat, qui est à Bruxelles. Jacob a enseigné le dessin à l’École vétérinaire et fut un fidèle collaborateur de Bourgery. Alors, bien sûr, on ne peut pas mettre ces traités-là entre toutes les mains. Qui n’a pas pratiqué la dissection peut être facilement choqué, et c’est pourquoi je ne vous ai pas transmis la page complète. Mais la preuve est là : les réseaux sociaux font circuler n’importe quoi auprès d’esprits incultes qui découvrent l’eau tiède. Et c’est exaspérant.

Breizh-info.com : Les sexologues sont persuadés qu’il s’agit bien d’une découverte récente.

JF Gautier : : Parce qu’ils sont incultes. Les scienteux de service attribuent l’exhumation des cinq parties du clitoris à cette dame O’Connell, qui pratique l’urologie hospitalière à Melbourne (Australie) et publie ses soi-disant découvertes dans des revues nord-américaines comme le Journal of Urology (1998, 2005) ou le Clinical Anatomy (2005). Tout cela est bien joli, mais il n’y a rien de neuf là-dedans.

Vous trouverez les mêmes détails dans les publications de Bourgery en France, ou de Kobelt à Heidelberg (1844). Les grands traités français d’anatomie, ceux de Poirier ou de Testut, ont repris tout cela à la fin du XIX° siècle et au début du XX°. Testut a été réédité par Latarjet jusqu’après la Seconde Guerre. Où est le neuf ? Je ne connais pas les rééditions diverses de la Gray’s Anatomy anglophone, dont la première version par Adolphe Gray, publiée à Philadelphie (Pennsylvanie), date de 1859. Mais l’abrégé dont se sert la « découvreuse » O’Connell depuis qu’elle est étudiante, est un résumé pour les apprentis, pas un vrai Traité d’anatomie. Que le clitoris n’y figure pas, on en est désolé pour elle, mais la science ne concerne que ceux qui font l’effort de la travailler. On est vraiment là dans une réunion de débutants.

Breizh-info.com : Est-ce si important ?

JF Gautier :   Oui, c’est important. N’importe qui dirait dans les fameux réseaux dits sociaux : « Tiens, je viens d’inventer un truc pour vulcaniser le caoutchouc », tout le monde répondrait : « Bonne année mon pote ! », car l’invention, due au chimiste américain Charles Goodyear, date de 1839. Un autre dirait : « Je viens d’inventer une technique pour produire une image sur une plaque en argent », l’Académie des sciences noterait d’emblée que Louis Daguerre lui a déjà présenté la chose officiellement en 1839, et que l’invention a tenu la route jusqu’à la mise au point de la photo numérique, cent soixante ans plus tard. Belle tenue dans le temps. Et voilà qu’en anatomie, une australienne ignare affirme : « J’ai découvert le clitoris complet », sans que personne ne lui réponde : « C’est déjà fait depuis longtemps ». C’est incroyable, non ?

Breizh-info.com : A quoi tient la différence dans les appréciations ?

JF Gautier :  Au fait que les laboratoires d’anatomie, quand ils ne sont pas carrément fermés, sont vides d’étudiants, ou presque. C’est le cas à Nantes, où seuls quelques thésards hantent les locaux. A Paris, le musée Orfila de la rue des Saint-Pères a été étrillé, et ses collections d’anatomie entassées pour l’essentiel dans les sous-sols du Muséum d’Histoire naturelle. Il y a des collections magnifiques à Montpellier, et pas un centime pour les entretenir. Un extraordinaire cavalier sur son cheval trône à l’École vétérinaire de Maisons-Alfort, un double écorché dû à Honoré Fragonard, un cousin du célèbre peintre ; autant dire que les vétérinaires sont les seuls à pratiquer encore un peu l’anatomie, cette science fondamentale.

Et c’est pourquoi des expositions pour gogos, du genre de celle intitulée Our Body, interdite à Paris en 2009, ont pu tourner ici et là en Europe. L’anatomie n’est plus une science descriptive, c’est un truc à images destiné à ceux qui croient que l’image suffit à comprendre ce qu’on n’a pas pris le temps d’étudier vraiment.

Breizh-info.com : Helen O’Connell dit qu’elle a mis en évidence des réseaux nerveux qui n’avaient pas encore été identifiés, notamment entre l’appareil clitoridien et la sensibilité vaginale.

JF Gautier :  Ces réseaux existent, évidemment, mais ils sont déjà décrits par Gabriel Valentin dans son Traité de névrologie de 1843 (pp.671 et suivantes). Les travaux de Valentin ont été confirmés en Europe, en 1844, par le gynécologue allemand Frankenhaüser, ou, la même année, par l’obstétricien écossais Robert Lee, qui ont tous deux laissé leur nom à des ganglions locaux. Rien de cela n’a jamais été oublié, contrairement à ce que dit O’Connell. Ces travaux sont cités et amplifiés, en français par exemple, dans le grand Traité de Poirier et Charpy. Voyez le tome 3, de 1899, ou le tome 5, de 1901.

Breizh-info.com : Qu’en concluez-vous ?

JF Gautier : Quand la modernité devient l’assomption de l’ignorance, il y a de quoi s’inquiéter. Toute une jeunesse, en découvrant des images, a l’impression de comprendre ce qu’il en est de la sexualité, des rapports entre les corps. C’est idiot. Les relations entre les êtres humains ne relèvent pas de l’imagerie, même s’ils font pour partie appel à l’imaginaire. Avec de telles méthodes, c’est un monde de matons qui se met en place, jusque dans les intimités. Alors, évidemment, les sexologues et autres travestis de l’intelligence triomphent à peu de frais. « Je suis celui qui sait ! » Tu parles ! Et tu ne fais que parler puisque tu ne connaissais rien à l’anatomie élémentaire. Le succès incroyable du pentapode clitoridien, qui devient maintenant un accessoire de mise en scène pour spectacles frustrés, est un signe dont il faut tenir compte. Il s’agit d’un basculement, dans l’imagerie, des découvertes ou des difficultés de l’existence ordinaire. Loin de constituer une libération, c’est un asservissement supplémentaire. Qui habite dans les dessins animés n’est pas menacé d’infantilisation, il est infantile.

Breizh-info.com :  Tout de même, reconnaissez que nombre d’adultes ont appris des choses qu’ils ignoraient.

JF Gautier : C’est bien ce qu’il faut comprendre : que les institutions d’enseignement ont elles-mêmes organisé la faillite du savoir. La pseudo-découverte du cinq-pièces de la sexualisation féminine en est un exemple. Mais enfin, il ne faut pas rêver debout. Quand advient, dans le développement embryonnaire, la différentiation des sexes, on trouve bien les mêmes pièces de base dans le clitoris féminin ou le pénis masculin, lequel est lui aussi constitué de cinq pièces. Tout cela est connu depuis des décennies. Faut-il maintenant prévoir, après le clito nouveau, la découverte du pénis nouveau ? Ces opérations-là ne relèvent pas d’un complot ni d’un calcul. Encore une fois, il s’agit de symptômes, de symptômes dégorgés par un monde d’individus perdus qui ne savent plus à quoi se raccrocher pour avoir l’impression d’exister librement.

Breizh-info.com :  Vous ne pouvez pas nier que la sexualité est l’un des composantes importantes de l’existence de chacun.

JF Gautier : Évidemment non. Mais il ne faut pas confondre les genres. La difficulté ou le plaisir que chacun peut connaître avec sa sexualité dépend plus de sa manière d’exister que de sa physiologie, qui n’en est qu’une modalité pratique. Quand je vois de pauvres gamins en train de se flinguer l’audition et de se préparer à la surdité qu’ils connaîtront à quarante ou quarante-cinq ans avec les machines sonores qu’ils utilisent et qui les asservissent, en boîte de nuit ou en voiture, quand ce n’est pas avec du portable, que dois-je faire ? Donner des cours d’anatomie et de physiologie de l’audition, pour en expliquer la fragilité ?

Ou me demander pourquoi ils s’enferment ainsi dans un monde auto-carcéral, un monde d’autant plus absurde que les intimités auditives doivent maintenant être exposées en public, partagées, envahissantes, et contraignantes ? Quand vous dites à un obsédé de l’audiophone qu’il fabrique sa future surdité, il s’en fout, et dans la plupart des cas, cela lui a déjà été dit. Dites à une jeune femme que son pentapode anatomo-physiologique dénommé clitoris n’est pas le tout de la sexualité, pas plus qu’un pinceau ne suffit à faire un tableau sur une toile, elle ne vous comprendra pas. C’est bien que le problème est ailleurs.

Breizh-info.com : Où est-il ?

JF Gautier : Très probablement dans le déficit d’éducation, lequel est double. Du côté de l’instruction, évidemment, mais c’est un autre sujet, celui d’un effondrement collectif. Mais aussi et surtout du côté de la formation du caractère, de la personnalité, de la volonté d’exister par soi et avec d’autres. Quand vous apprenez à naviguer tout jeune, avec un optimist ou une planche à voile, votre premier problème est de ne pas vous retrouver dans l’eau, et le second d’avancer à peu près droit. Ensuite, vous pouvez vous améliorer, changer de taille de bateau, risquer des nuits dehors. Puis étudier la mécanique des fluides, l’ingénierie des coques, la taille des voiles, l’utilisation du carbone, l’importance des ‘foils’ pour décoller la carène. Et ensuite ? Ensuite, c’est le paquet de problèmes qu’a surmontés Thomas Coville autour du monde : ne pas se retrouver à l’eau, et avoir suffisamment de caractère, de volonté, de ténacité au quotidien, à l’heure, à la minute, à la seconde, pour s’accrocher et continuer malgré l’envie de tout laisser tomber à cause de la fatigue.

Coville n’a pas battu un record, et de façon phénoménale, en se plongeant dans les traités d’architecture navale, mais en choisissant d’exister. Pas seul, perdu dans des océans déchaînés, mais avec des routeurs qui l’ont aidé à se contraindre, auxquels il a rendu hommage. Pour ce qui concerne la sexualité, c’est pareil : la solution n’est pas dans les traités d’architecture anatomique mais dans la puissance d’exister, ce qui relève d’un autre défi. Quand le traité sert à noyer la volonté, l’asservissement est là, à la porte. Il fait ding ! dong ! et vous demande d’aller voter en faveur de votre asservissement, ou de vous noyer dans les réseaux dits sociaux. Là contre, on peut choisir de refuser la servitude, et de construire une autre vie. C’est l’essence même d’une sexualité bien comprise. Et, dans ce domaine, le co-routeur ne se trouve pas dans les traités d’architecture. Mieux vaut le chercher ailleurs, et autrement.

Photo : DR
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3 Commentaires

  1. Excellent ! Merci pour cet entretien instructif et qui respecte une parfaite progression dramatique, de l’accroche un peu racoleuse à la conclusion claire et ferme.

  2. En tous cas , perso, j’en ai plus qu’assez de me prendre dans la figure , chaque fois que je lis la presse, écoute la radio, regarde la tv, surfe sur le web… le clitoris et le vagin des femmes ! !
    J’en ai la nausée de cette gynécologie galopante.
    Je ne sais pas ce qu’elles veulent prouver , mais ça ne donne pas envie .
    Sachez garder un peu de mystère .
    Ça ne peut qu’être bénéfique !

    • J’adhère totalement à vos propos. Et je déplore également que Breizh-info s’aligne sur la presse vénale et racoleuse. Consternant.

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