En Catalogne, l’Espagne a-t-elle perdu la bataille de la jeunesse ?

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Si l’indépendance catalane n’enchante pas les espagnols de Barcelone ou certains milieux économiques – 1600 des 586.000 entreprises catalanes ont délocalisé leur siège hors de Catalogne parmi lesquelles de grandes banques ou des fabricants de vins mousseux – elle rencontre en revanche un vrai succès au sein de la jeunesse locale qui a fourni d’importants contingents aux manifestations indépendantistes et pour l’organisation du referendum.

Alors que la Catalogne semble s’acheminer vers le scénario du pire, celui d’une opposition frontale avec le gouvernement, la jeunesse catalane est en effet plus favorable à l’indépendance que les catégories de population plus âgées. Père Serrat, opposé à l’indépendance, met les mots sur les maux : « il y a deux générations de jeunes qui ont été éduqués dans un esprit opposé à l’unité de l’Espagne. Un esprit indépendantiste qui leur fait apprendre l’espagnol après l’anglais, en troisième langue à l’école ».

Sur le front de la guerre des langues, le catalan domine à l’école

Effectivement, si la justice reste une institution centralisatrice – seuls 8% des jugements sont rendus en catalan – l’école, le nerf de la guerre, est acquise au catalan. Les parents qui veulent que leurs enfants apprennent l’espagnol, appelé ici castillan, doivent faire des kilomètres pour trouver une école qui le propose, surtout dans les comarques (cantons) montagneuses acquises à l’indépendance.

Lorenzo Vilches relève en 2010 dans la revue Hermès que les catalans passent aisément du catalan au castillan, mais qu’en 2009 « le castillan est majoritaire en Catalogne (45,9 %), tandis que le catalan (35,6 %) a perdu 10 % de ses locuteurs, essentiellement en raison de l’arrivée de migrants en provenance d’Amérique latine, d’Europe de l’Est et d’Afrique. Parallèlement, le catalan a enregistré une progression dans certains secteurs tels que l’administration publique et les services. On a généralisé son usage dans les écoles moyennant une « immersion linguistique » très critiquée dans une partie de l’opinion en Catalogne et à l’extérieur ».

La langue est devenu un nouveau champ de bataille politique, remarque Lorenzo Vilches : « la Catalogne ne renonce pas au modèle de l’immersion dans la langue catalane et n’accepte pas le décret du Gouvernement imposant trois heures hebdomadaires d’enseignement en castillan, en Galice, au Pays basque et en Navarre, l’anglais devient progressivement une troisième voie pour les communautés bilingues et vient à égalité avec les langues officielles ».

La ligne de front linguistique – une de plus – traverse la société : le catalan domine dans la famille, gagne du terrain dans les médias publics mais reste moins important dans la presse – la Vanguardia, fondée en 1881 et El Pais, les deux journaux les plus vendus, sont en espagnol – ainsi que dans l’audiovisuel. Dans le monde économique, la Généralité a imposé le bilinguisme des documents, publicités et logos des sociétés. Et fait pleuvoir des amendes sur les récalcitrants, signalés par des citoyens zélés.

Ces outrances pro-catalanes font écho à d’autres – celles des espagnolistes au moment de la dictature de Franco et plus largement depuis 1714 : interdit, persécuté, le catalan s’est maintenu dans les familles et les zones montagneuses. Comme le président de la Généralité Carles Puigdemont, les dirigeants catalans n’ont rien oublié de la période de vexations et de persécutions. L’Histoire, que tant d’hommes politiques français aiment nier, est ici présente partout et la domination catalane à l’école prend aussi l’aspect d’une revanche historique sur les jacobins madrilènes.

Un nationalisme jeune et enraciné

Effectivement, au sein des manifestations comme des jeunes qui tenaient les bureaux de vote et occupaient la veille voire l’avant-veille les écoles de la Généralité, il y a une forte prévalence de la jeunesse. D’une jeunesse qui maîtrise l’anglais (ou le français), contrairement aux catalans plus âgés et à une majorité écrasante d’espagnols, jeunes ou non. D’une jeunesse volontiers exaltée, idéaliste, et néanmoins empreinte d’un nationalisme sincère.

D’une jeunesse surtout européenne et locale – à rebours d’un argument nationaliste espagnol fréquent, repris sans aucun sens critique par les jacobins français selon lequel les musulmans pousseraient à la roue de l’indépendance catalane et que le jour du référendum, les indépendantistes auraient fait voter jusqu’au dernier des nourrissons pakistanais ou marocains. Avoir 20 ans aujourd’hui en Catalogne, c’est sortir avec ses copains manifester, avec le drapeau catalan sur les épaules – et plus souvent l’estelada blau.

Celle-ci est la fusion de l’historique senyera aux bandes rouges et jaunes avec un triangle bleu portant l’étoile blanche, qui est l’étenrdard indépendantiste depuis le début du XXe siècle. Il est inspiré du drapeau de Cuba – bien avant les communistes – adopté en 1902 alors que Cuba venait d’obtenir son indépendance de l’Espagne. Cette reprise d’un drapeau étranger symbolique n’est pas unique : Morvan Marchal tire en 1923 son Gwen ha du, qui sert désormais de drapeau officiel de la Bretagne, des drapeaux des Etats-Unis et de la Grèce.

Ce sont des jeunes que nous avons trouvé en masse dans les écoles et qui ont permis, en les occupant 48 voire 72 heures, que le référendum d’indépendance du 1er octobre se fasse. Effectivement, il y a deux générations : ceux qui ont entre 18 et 22 ans, voire moins, et ceux qui ont entre 25 et 40 ans. L’âge de nombre de membres de l’organisation d’un bureau de vote ? Entre 28 et 34 ans.

Anna Martos a 19 ans. Avec ses copains, elle est sortie le 3 octobre dans les rues de Barcelone pour participer aux défilés pro-indépendantistes le jour de la grève générale. « L’Espagne on en a assez. Elle pompe notre économie et refuse notre identité. On est aussi là pour protester contre la violence » [de la police espagnole le jour du référendum, NDLA] Il y a énormément de jeunes dans les rues, pourquoi ? « on est plus révolutionnaires, plus mobiles, plus disponibles, plus réactifs que nos aînés », répond-elle, évoquant aussi une continuité dans les générations : « eux ils se sont battus pour nos droits, nous on se bat pour leur liberté ».

L’aspect de la continuité familiale est aussi celui qui anime Laia, 38 ans, qui me montre une vidéo du bureau de vote qu’elle tenait : des personnes âgées, qui viennent de voter pour l’indépendance, pleurent de joie tandis que les électeurs qui font la queue les applaudissent. Des scènes qui se sont reproduites dans de nombreux bureaux de vote de la Généralité. « Mon cœur est pour l’indépendance », se confie Laia, attablée au comptoir d’un café du Passeig del Born, dans le centre de Barcelone.

«Ces derniers 10-12 ans, la Catalogne fait face à de plus en plus de mépris et de rejet vis à vis de l’Espagne, on n’est pas pris au sérieux, notre identité est niée. On a essayé de changer les choses pacifiquement mais cela a été refusé par Madrid ». Ici aussi, la question linguistique a son importance, si ce n’est la première importance : « le plus important, c’est qu’ils respectent notre langue et ce n’est pas le cas. On est sortis de l’oppression linguistique qui avait lieu sous Franco, et depuis 40 ans on se bat pour notre liberté. Là, on y arrive ».

Elle est aussi issue d’une famille indépendantiste, mais dans sa génération, « l’indépendance est moins populaire. De ma classe, nous étions 30, nous sommes 4 pour l’indépendance. Pour les plus jeunes, c’est plus important, la question leur tient plus à cœur et contrairement à leurs aînés ils n’ont pas vécu l’oppression franquiste et ce n’est pas non plus pour eux un souvenir proche ». Une prégnance historique, à la croisée de la petite Histoire – celle de la transmission familiale et culturelle – et de la grande Histoire – celle de la Catalogne, qui est passée sous silence par nombre de décideurs et de journalistes espagnols comme français. A l’heure où les grandes nations ont décidé de tourner le dos à leur passé, le réveil de la jeunesse catalane sera-t-il aussi celui de la primauté de la connaissance de l’Histoire ?

Louis-Benoît Greffe

Crédit photo : breizh-info.com
Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine.

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2 Commentaires

  1. 1600 des 586.000 entreprises catalanes ont délocalisé leur siège hors de Catalogne. Voilà une ré-information.

    De même sur les théories démocratiques qui tournent autour d’une voix = une voix. La majorité espagnole qui impose au nom d’une constitution votée autrefois par cette même majorité. Il serait bon de citer des gens comme Tocqueville.

    Une autre analyse par son contraire est intéressante. Supposons que l’Espagne reprenne « controle » par … la force des fonctionnaires hispaniques de la Catalogne. Supposons même que les indépendantistes soient une minorité jeune de 30%.

    – Comment gouverne t-on avec 30% de gens qui s’opposent ?
    – Comment se passent les relations entre les jeunes et les commerçants ?
    – La confiance de la Police, des fonctionnaires, le comportement civique, les impôts …
    etc … On recruterait des indicateurs, policiers qui pèsent économiquement et le déclin commence.

    Les anglo saxons qui domine le monde l’ont bien compris en décentralisant ou responsabilisant toutes les minorités.

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