Alors que la tombe de Yann-Vari Perrot vient d’être profanée une nouvelle fois, retour sur son assassinat, en 1943, à travers un article écrit il y a plusieurs années (2004) dans une revue bretonne. Nous vous proposons la première partie ci-dessous, et la seconde ici.

Par Anne Le Diascorn

L’assassinat en 1943 par un militant communiste de l’abbé Perrot, l’une des grandes figures du mouvement culturel, reste une plaie ouverte dans l’opinion bretonne. Il est temps de comprendre l’enchaînement.

Des faits qui ont conduit à sa mort tragique.

L’enfant de chœur de Scrignac, seul témoin du drame, vit toujours dans le souvenir de l’abbé Perrot, personnalité controversée du nationalisme breton.

« C’est vrai. Souvent il disait que les Allemands allaient gagner la guerre et qu’après la Bretagne serait autonome », se souvient Raymond Mescoff, 73 ans, ancien membre de la CGT et du Parti communiste. Sur les murs de sa modeste chambre à Brest, il a épinglé une photo de la chapelle de Koat Keo, près de Scrignac, où est inhumé l’abbé.

La mémoire de Jean-Marie (Yann Vari) Perrot est toujours célébrée, notamment le 15 août, par les autonomistes bretons. Il avait été envoyé en pénitence en 1930 dans des terres communistes en raison de ses idées bretonnantes. Pour le 50e anniversaire de sa mort, Raymond Mescoff avait refait avec deux autres camarades les derniers kilomètres parcourus par l’abbé.

Aujourd’hui, la plupart de ceux qui l’ont connu, notamment à Scrignac, préfèrent ne pas remuer un passé toujours présent dans les esprits. Beaucoup évoquent à grands traits un curé qui célébrait la messe et enseignait le catéchisme exclusivement en breton. On se souvient également qu’il formait des groupes de chanteurs, danseurs et musiciens bretons. Une croix anonyme, plantée dans un talus à quelques kilomètres du bourg, rappelle l’endroit où il a été tué.

Un assassinat politique

Le dimanche 12 décembre 1943, à 12 h 15, l’abbé s’écroule à terre après avoir reçu une balle de revolver en pleine tempe tirée par un homme en embuscade sur un talus. Emmitouflés dans leurs capelines, le curé et son enfant de chœur rentraient en sabots de Saint-Corentin où ils avaient célébré une messe. C’est une voiture allemande qui est venue chercher son corps vers 15 h 00. Entre-temps, « les gens venaient et repartaient. Personne n’osait venir du bourg pour le chercher ». « Je ne crois pas qu’il a dénoncé des gens. Au contraire, il a fait revenir certains qui étaient prisonniers en Allemagne, par exemple le conjoint d’une femme mourante », ajoute Raymond Mescoff, recueilli par l’abbé après avoir été abandonné par sa mère à la naissance. « Il m’aimait bien, je l’aimais bien, j’étais bien avec lui. Il a payé des études à beaucoup d’entre nous, pas à moi parce que je n’étais pas bon à l’école », souligne Raymond qui, après la mort de son protecteur, est devenu ferrailleur.

Un prêtre engagé

Lorsqu’il a été assassiné, l’abbé Jean Marie Perrot, alors âgé de 66 ans, était considéré comme une haute autorité spirituelle et linguistique du mouvement breton. Intellectuel de haut niveau, animé par une foi chrétienne sans faille, nationaliste breton intransigeant, ardent défenseur de la langue bretonne et des coutumes de sa patrie, meneur d’hommes infatigable, l’abbé Perrot était aimé et écouté mais aussi critiqué et parfois haï. La tragédie du 12 décembre 1943 résulte de la convergence de forces aux origines les plus diverses, appartenant tant à l’actualité du moment qu’au passé et trouvant leur origine dans des lieux aussi éloignés que Moscou, Londres, Rome et Vichy.

Jean Marie Perrot, né en 1877, fut ordonné prêtre en 1903. Il avait déjà impressionné son entourage par ses capacités, la solidité de sa foi et son amour pour la Bretagne. En 1902 notamment il avait mal supporté l’interdiction faite au clergé par le gouvernement français d’enseigner le catéchisme en breton. Son activité, infatigable, déployée pour la défense de la langue bretonne et la formation des jeunes, dans le cadre de l’accomplissement de son sacerdoce, entrait dans les vues de l’Église, alors convaincue que la préservation des coutumes bretonnes proté- gerait la foi. Toutefois, les initiatives qualifiées de séparatistes prises par l’abbé Perrot durant quarante ans lui avaient valu de temps à autre des mises en garde émanant de l’évêché de Quimper. L’abbé eut à s’expliquer longuement plusieurs fois à ce sujet devant sa hiérarchie. Les militants laïques avaient bien compris la stratégie de l’Église. Ainsi, l’abbé Poisson écrit : « en Basse Bretagne la lutte antireligieuse avait pris une tournure de lutte contre l’Église et contre la langue bretonne regardée comme un rempart contre l’invasion des idées laïques ».

Les activités de l’abbé se centraient sur son association Bleun Brug dont le programme était sans équivoque : « défendre les traditions de la Bretagne catholique, maintenir la langue bretonne, soutenir le renouveau littéraire, revendiquer pour la Bretagne le plein exercice de ses droits en matière culturelle et linguistique et en matière d’enseignement. » Les premières attaques contre son action eurent lieu dès 1911. Elles furent orchestrées par la gauche (libres penseurs, francs maçons) et par la droite ultra-conservatrice, soucieuse de « ne pas détourner le peuple de son travail agricole » (abbé Henri Poisson). Ces attaques étaient et sont restées d’autant plus vigoureuses que la revue Feiz a Breiz, placée sous l’autorité de l’abbé à partir de 1911, entièrement rédigée en breton depuis 1907, prenait un essor significatif. La Grande Guerre ne fut qu’une parenthèse dans l’activité du jeune prêtre. L’abbé Perrot, mobilisé, revint avec d’excellents états de service et reprit ses activités dans une Bretagne que les épreuves de la guerre, les immenses pertes humaines, avaient sortie de la léthargie.

Le congrès du Bleun Brug en 1923 se fit un reflet de cette évolution alors que paraissaient dans Feiz a Breiz des articles défendant une large autonomie pour la Bretagne en se référant au traité d’union à la France de 1532, garant de cette autonomie. Deux ans plus tard, le congrès de Guingamp précise que l’association poursuit la « préparation d’un régime d’autonomie ». Parmi les faits marquants de ce congrès, citons la suppression des statuts par l’assemblée générale du passage : « en dehors de toute tendance séparatiste » et l’extension du champ d’action du Bleun Brug à toute la Bretagne.

En 1927 au Congrès régional des jeunes réuni au Folgoët, l’abbé prit longuement la parole pour exalter le patriotisme breton. Puis il milita pour l’unification de la langue écrite. En 1930 l’Évêché affecta le bouillant prêtre à Scrignac, véritable terre de mission largement déchristianisée. Une partie de la population, gagnée au communisme le plus sectaire, lui créa nombre de difficultés. Tout en accomplissant ardemment sa mission de prêtre, l’abbé Perrot persévéra dans sa défense de la Bretagne. Tant et si bien que « c’est dans ces années cruciales qu’il gagna dans les milieux autonomistes le titre de père de la patrie » (abbé Poisson). Le même auteur, en parlant des attentats autonomistes de Rennes et d’Ingrandes rappelle « que l’abbé Perrot ne voyait pas ces événements d’un œil trop courroucé ». Accusé de se servir de la foi pour promouvoir la Bretagne, l’abbé Perrot écrit en 1936 : « On ne peut pas avoir trente-six publications dans une maison. Là où Cœurs Vaillants, ou A la Page entrent, Feiz A Breiz n’a qu’une chose à faire, c’est de se retirer ». Puis « Parce que nous n’avons pas cru devoir écarter Breiz Atao et Ar Falz on m’a fait une scène (….) Breiz Atao est autonomiste mais je ne crois pas qu’il y ait une raison suffisante pour le faire condamner (…) voyons maintenant pour Ar Falz : cette revue n’a rien de communiste ».

En 1939 l’abbé Perrot a donc donné de lui même une image qui lui attire des ennemis tous azimuts : promoteur ardent de la foi, il a contre lui la Libre Pensée, la frange anticléricale de la Franc-Maçonnerie et leurs prolongements politiques; défenseur acharné de la Bretagne, il réunit contre lui tout le jacobinisme français. Même l’Église ne se range pas à ses côtés. Il mobilisa contre lui les ecclésiastiques « gallicans » comme Mgr Duparc, évêque de Quimper. Enfin, il a déjà croisé le fer avec les communistes qui lui vouent une haine tenace. Amis et ennemis gardaient en mémoire la déclaration de l’abbé Perrot prononcée au congrès de Bleun Brug en 1925 : « De quelles armes doivent se servir les Bretons pour atteindre leur but? Des armes de lumière, les mêmes que recommandent les Évêques pour sauvegarder les libertés de l’Église : exposer les droits, les réclamer sans cesse, les peuples comme les gens ont droit à la vie, et si les lois les condamnent à mort, ces lois sont mauvaises et doivent être foulées aux pieds. Comment atteindre le but ? En faisant pression sur les législateurs et en refusant de voter pour ceux qui ne veulent pas défendre les droits du pays ».

Fin de la première partie (la suite ici)

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