Alors que la tombe de Yann-Vari Perrot vient d’être profanée une nouvelle fois, retour sur son assassinat, en 1943, à travers un article écrit il y’a plusieurs années (2004) dans une revue bretonne. Nous vous proposons la seconde partie ci-dessous (voir la première ici).

Un homme aux mille ennemis

La guerre va accentuer les animosités. Sous la IIIe République il fait l’objet de tracasseries policières (perquisition dans son presbytère). Diverses rumeurs sont lancées, laissant supposer de sa part une compromission avec l’Allemagne. Sous le gouvernement de Vichy, il est nommé au Comité consultatif de Bretagne au même titre, par exemple, que le duc de Rohan. Il parle plusieurs fois à Radio Bretagne de sujets religieux. Soumis à l’imprimatur (autorisation canonique de publication délivrée par l’Évêché), son biographe l’abbé Poisson n’est en général guère précis, mais contourne l’obstacle en citant des correspondances entières et, parfois, en apportant d’intéressantes synthèses : « il faut bien reconnaître que le coup de feu du 12 décembre 1943 qui étendit l’abbé Perrot dans un chemin creux n’a été que la suite logique d’une haine que lui avaient vouée ses ennemis implacables. La main qui l’a frappé n’était pas la plus coupable ».

En 1943, l’abbé Perrot avait enrichi son compte d’ennemis. A ceux d’avant-guerre s’ajoutaient les pouvoirs publics de Vichy et ceux en exil à Londres. L’appareil communiste, qui avait tardivement découvert les vertus de la résistance à la suite de l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’Union soviétique, voulait profiter des circonstances pour régler une fois pour toutes son compte au bouillant abbé. Beaucoup de monde pour un seul homme.

Le destin de l’abbé Perrot allait entrer en collision frontale avec les intérêts communistes quand l’abbé dénonça en chaire et dans les colonnes de Feiz a Breiz le massacre de Katyn. L’évocation publique de ce crime atroce commis par la police stalinienne scellait le sort du prêtre.

Le 4 septembre 1943, le Parti communiste
déclenchait une véritable guerre civile larvée
en Bretagne en assassinant Yann Bricler,
une personnalité autonomiste.

Un parti aux ordres de Moscou

A la suite du traité germano-soviétique d’août 1939, événement déterminant de la Seconde Guerre mondiale, tous les partis communistes ont reçu l’ordre de Moscou de s’accommoder avec l’Allemagne hitlérienne. En conséquence, la France devait interdire en septembre 1939 le Parti communiste français pour collusion avec l’ennemi. Les communistes ont obéi aux consignes de leur hiérarchie sans états d’âme. Ils considéraient que l’Union soviétique était « leur patrie » et la France seulement « leur pays ». Surtout implanté en région parisienne dans les grandes villes et dans les bassins industriels ou miniers, le PCF a durant la guerre (68 mois) collaboré activement 22 mois avec l’armée allemande, du 1er septembre 1939 au 21 juin 1941. Ce qui conduisit le gouvernement français à adopter le décret Sérot du 2 avril 1940 qui pré- voyait la peine de mort pour les activités contraires à l’intérêt national. Ces mesures législatives contre les alliés des hitlériens trouvaient leur justification dans les menées du Parti communiste. Les militants de ce parti ont fraternisé avec les soldats allemands, multiplié les actes de démoralisation de l’armée française par tracts et journaux clandestins, fourni des renseignements à l’ennemi, suscité des désordres à l’arrière, incité à la désobéissance et à la désertion, commis dès janvier 1940 de nombreux sabotages dont certains vaudront à leurs auteurs d’être fusillés par le gouvernement de la IIIe République.

Puis le 21 juin 1941 survint l’attaque lancée par l’Allemagne contre l’Union soviétique. Tous les partis communistes reçurent alors l’ordre de combattre l’Allemagne pour aider la patrie soviétique et de se préparer à prendre le pouvoir dans leur pays (France pour le PCF) une fois la victoire militaire des Alliés acquise sur le terrain. Le soulèvement populaire spontané tardant à venir, le Parti organisa des assassinats d’officiers allemands pour susciter de violentes réactions allemandes dont il pensait être le bénéficiaire. En Bretagne, c’est l’attentat contre le Feldkommandant Karl Hotz, abattu à Nantes de deux balles dans le dos qui se traduit par la tragédie des 50 fusillés de Châteaubriant. Un drame qui est la conséquence directe de la stratégie de terreur voulue par les dirigeants du Parti communiste en dépit de l’opposition du général De Gaulle. Cette stratégie de la terreur prévoyait d’attaquer l’occupant ou l’autorité du moment, de provoquer des répressions sanglantes, de libérer des zones favorables, d’y asseoir l’autorité des partisans par la terreur. Les méthodes avaient été déjà mises en pratique à l’occasion de la guerre d’Espagne : incendies, vols, violences, séquestrations enlèvements, meurtres, assassinats de personnalités susceptibles de faire obstacle à l’instauration d’un régime communiste, le jour venu. Un des moyens était de créer une apparence de légitimité en mettant sur pied des tribunaux révolutionnaires. Près de 1200 personnes seront ainsi assassinées en Bretagne hors toute nécessité militaire à partir d’août 1943.

Un triste record sur lequel les communistes devraient entreprendre un double travail de mémoire et de repentance. On comprend mieux ainsi pourquoi l’abbé Jean-Marie Perrot, recteur d’une paroisse située dans une zone à libérer, nationaliste breton influent, prêtre respecté, intellectuel brillant, anticommuniste notoire, était sur la liste noire des équipes de tueurs du parti. Le cas du recteur de Scrignac n’était pas isolé. Un de ses correspondants les plus réguliers, Pierre-Marie Lec’hvien, recteur de Quimper-Guezennec, connut le même sort. Il fut sauvagement assassiné le 10 août 1944 alors que les Américains étaient à Brest depuis le 7. A la question « si vous aviez quelque chose à reprocher à l’abbé Lec’hvien, pourquoi ne pas l’avoir conduit à Rennes? » un FTP local (Guingamp Nord II Pontrieux) aurait répondu : « Nous n’aurions plus eu le moyen de le tuer » (Cité dans An Heol, n°10, page 11, 1950)

La Bretagne est une des régions ou les communistes ont commis le plus d’assassinats politiques.
Ici, le poète autonomiste Christian Le Part, assassiné le 26 mai 1944 à Rochefort-en-Terre

Un assassinat préparé de longue date

Lorsqu’il est question de la mort de l’abbé Perrot, les études se focalisent sur des détails d’exécution dont l’évocation éclipse la genèse de l’attentat. Pourtant les prolégomènes de l’assassinat ne manquent pas de soulever des points intéressants. Au début de 1943 les résultats analytiques du BCRA rangeaient les mouvements bretons et notamment les « séparatistes » parmi les entités à neutraliser afin de pouvoir contrôler la Bretagne qui prenait une grande importance stratégique dans l’hypothèse d’un futur débarquement. Il faut se souvenir que les décisions du BCRA se fondaient sur les renseignements transmis par la résistance en France. Or dans le cas de l’abbé Perrot, ce sont les communistes locaux qui informaient Londres. A l’appui de cette thèse, les dires de Guy Lenfant, radio-transmetteur, responsable du Bureau des opérations aériennes de Bretagne-Ouest, qui a déposé en 1979 par écrit auprès de Désiré Camus (auteur de l’ouvrage On nous appelait terroristes, éditions Skol Vreizh), un témoignage selon lequel le BCRA aurait adressé en juillet 1943 un message de Londres ordonnant l’exécution de l’abbé Perrot. Les énergiques protestations des colonels Rémy et Passy consécutives à l’assassinat permettent d’en douter.

Tout semble indiquer que le BCRA n’est pour rien dans la mort de l’abbé Perrot. C’est bien dans le cadre de la politique d’assassinats amorcée en août 1943 par le PC que le recteur a trouvé la mort. Marcel Dufriche, âgé de 32 ans, chargé des basses œuvres en zone M (Grand Ouest) est venu en Bretagne (zone M3) où il a pris contact avec Daniel Trellu, le responsable de cette zone, pour « habiller » le crime. En effet selon de récentes directives du commandement du PC à Paris, les exécutions sommaires devaient être légitimées par une enquête et le jugement d’un tribunal révolutionnaire. Le Parti communiste, visant la prise de pouvoir, disposait déjà d’une force armée, les FTP, d’une organisation politique et administrative, le Front National. Il se créa une légitimité en constituant des tribunaux révolutionnaires composés, bien évidemment, de communistes, rendant des « jugements » destinés à éliminer les « empêcheurs de tourner en rond » potentiels. Marcel Dufriche n’ignorait rien de la procédure car il avait été l’agent d’exécution du premier tribunal révolutionnaire mis sur pied le 13 mars 1942 par le bataillon Valmy en cours de formation sous les ordres de Jaquot dit « Paris » lequel avait reçu ses premières armes en février 1942 (Colt M1911A1 de 11,43 mm, et des Browning de 6,35 mm) fournies par Laverdet, un agent parachuté du BCRA du colonel Passy. Le tribunal, dirigé par Marius Bourbon dit « Bordeaux », avait condamné à mort Georges Déziré, interrégional communiste de Normandie, qui était accusé à tort d’avoir dénoncé une centaine de communistes parisiens. L’intéressé sera réhabilité après la guerre. Dufriche, dit « de Thiais », fut désigné pour exécuter la sentence.

Les assassinats ciblés ont eu des conséquences délétères sur la moralité de certains groupes
de maquisards. Ainsi, rien ne justifie l’assassinat de Marie Quintin, tuée le 12 août 1944,
d’une balle de 11,43, sur la place de la Liberté de Pontrieux, par la même équipe que celle
qui tua dans conditions affreuses l’abbé Lec’hvien, enlevé, violé et assassiné Marie Francia,
enlevé et violé sa fille de 15 ans à l’en rendre folle

Il parvint à ses fins après un essai infructueux. Il assassina Déziré chez madame Laguerre, à Chatou. Le corps fut jeté dans le Seine. La mort de l’abbé Perrot fut elle aussi, précédée par un simulacre de jugement rendu par un tribunal communiste, où jouait un rôle déterminant le chef de gare local, après enquête diligentée à Scrignac par un pseudo magistrat instructeur, Le Foll. Le verdict précédant le jugement, il suffisait de le légitimer. Ce qui fut fait. Marcel Dufriche fut hébergé chez le père de Daniel Trellu. La première tentative d’assassinat échoue le 26 novembre 1943. Pressé d’en finir, Dufriche désigne un nouveau tueur, au cours d’une nouvelle réunion tenue début décembre chez Rosine Kersulec et en présence de Daniel Trellu. La mission est attribuée au jeune communiste Jean Thépaut, né en 1923, fils d’une garde barrière de Scaer et d’un employé de chemin de fer. Il connaissait Scrignac mais pas l’abbé Perrot. Quelques jours plus tard, embusqué à l’épicerie du carrefour de la Croix-Rouge, Thépaut voit passer un prêtre accompagné d’un enfant de cœur. Il demande confirmation de l’identité du recteur : — Hennezh eo ar person? (« C’est lui le recteur ? »). Puis il se dépêche à travers champs et vers midi, après un premier coup manqué, l’atteint mortellement à la tête.

Chapelle de Koat Keo dessinée
par l’architecte James Bouillé.

Des accusations mensongères

Pour justifier l’injustifiable, les communistes ont multiplié les rumeurs contre l’abbé Perrot : il aurait dénoncé des communistes, il aurait reçu des officiers allemands, etc. Ces mensonges ne peuvent pas occulter qu’ils ont tué un homme pour la seule raison que la force de son verbe mettait en péril leur projet politique. Comme l’explique fort bien Victor Zaslavsky, professeur à l’université de Leningrad et aujourd’hui à l’université Luiss-Guido Carli de Rome (voir encadré à la page suivante), les communistes des années 1940 n’avaient pas à l’égard de la vie humaine la même attitude que nos contemporains. Ils se voulaient les acteurs d’une transformation de l’ordre ancien. Pour créer la société nouvelle dont ils rêvaient, ils pensaient sincèrement qu’il fallait se débarrasser des scories incapables d’adhérer à leur projet, comme un jardinier qui arrache des mauvaises herbes, sans remords ni mauvaise conscience. En ce sens, l’assassinat de l’abbé s’inscrit dans la même logique inhumaine que celui des officiers polonais entre les mains du NKVD dans les fosses de Katyn.

Une mort devenue un symbole

Les milieux bretons verront dans la mort de l’abbé Perrot un symbole. Comme l’écrit Maodez Glanndour (Bleun-Brug, 1953) : « ses ennemis ont voulu tuer en lui la Bretagne toute entière, telle qu’elle avait été dans le passé et telle qu’il voulait quelle restât toujours ». Puis ajoute « nous n’avons pas eu dans le passé et nous n’aurons pas dans l’avenir beaucoup d’hommes de son genre, dans le cœur desquels la Bretagne vit, qui sont porteurs eux même d’une Bretagne vivante, car un pays n’existe que dans l’esprit et le cœur des gens, il n’y a pas de Bretagne en dehors des Bretons. » Les résistants bretons non communistes ont, dans leur ensemble, condamné l’assassinat de l’abbé Perrot et n’ont pas pratiqué l’assassinat politique à grande échelle dans leurs zones d’influence. C’est ainsi, qu’en Haute-Bretagne, là où les maquisards communistes étaient minoritaires, il n’y a pratiquement pas eu de politique délibérée de terreur et la liberté n’a pas été obtenue au prix de la guerre civile. Ce sont ces résistants là qui doivent rester un exemple pour les nouvelles générations.

Anne Le Diascorn

Enterrement de l’abbé Perrot à l’entrée de la chapelle de Koat Keo, près de Scrignac.
Tous les ans se déroule une cérémonie du souvenir en hommage au prêtre assassiné

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine