En 2009, la langue Manx (le mannois) a été déclarée éteinte par l’UNESCO. Aujourd’hui, les habitants de l’île de Man, nation celte de 90 000 habitants située entre l’Irlande et la Grande Bretagne, utilisent les réseaux sociaux, la musique et l’école pour faire revivre la langue maternelle de leurs ancêtres.

Signalisation routière, émissions de radio, applications de téléphonie mobile, romans – faites le tour de l’île de Man aujourd’hui et vous verrez que la langue locale est prédominante.

« Je vais souvent au pub The Albert pour parler Mannois à des amis, ça fait bizarre, étant donné qu’il y a des années, on aurait pu me demander de quitter le pub » déclarait  Adrian Cain en 2015 au Guardian qui écrivait sur le sujet. Parler dans cette langue à l’époque était en effet jugé comme provocateur.

L’Albert se situe à Port St Mary sur la côte sud de l’île de Man où, selon Cain, les consommateurs peuvent maintenant converser autour de leurs verres de bière dans la langue de leurs ancêtres.

Cain, responsable du développement du gaélique Manx à la Manx Heritage Foundation, est l’un des milliers de locuteurs de Manx, une langue gaëlique, étroitement liée à l’irlandais et au gaélique écossais. Après des siècles de sommeil, la langue connaît aujourd’hui un renouveau inattendu.

« La langue Mannoise est l’histoire d’un éternel retour « , explique David Harrison, un conférencier qui a passé les 20 dernières années à étudier les langues en danger dans le monde entier. « Cela m’a tellement impressionné parce que c’était une langue qui n’avait presque aucune chance de survie « , dit-il.

Au cours du 19e siècle, le Mannois s’est retrouvée éclipsée par l’anglais. Les habitants de l’île ont commencé à élever leurs enfants en anglais en pensant que le Manx deviendrait bientôt inutile, ce qui n’est pas sans rappeler le sort qu’a connu la langue bretonne.

On en trouve la preuve dès 1872 dans une lettre publiée dans le journal Manx Mona’s Herald, où le révérend J T Clarke déplorait le déclin de sa langue maternelle : « Pour pouvoir faire des affaires sur les marchés anglais, c’est l’anglais, et seulement l’anglais que les locuteurs du Manx doivent apprendre à parler ».

En 1901, seulement 9,1 % de la population prétendait parler mannois et, au cours des deux décennies suivantes, ce chiffre est rapidement tombé à 1,1 %, selon les chiffres officiels du recensement.

La pauvreté sur l’île en raison d’une récession au milieu du XIXe siècle a achevé cette mauvaise association entre la langue et le déclin économique. « Comme dans le cas de nombreuses langues en danger, les habitants de l’île de Man ont été amenés à penser que leur langue n’avait aucune valeur « , a déclaré M. Harrison. « Ces attitudes négatives sont intériorisées par les communautés, ce qui les pousse à abandonner leur langue. Ils ont dû changer cette mentalité. » La récession du milieu du XIXe siècle a forcé de nombreux habitants à quitter l’île pour chercher du travail en Angleterre.

Pourtant, tout au long du déclin, de nombreuses personnes se sont battues pour préserver la langue. Dès 1897 dans un avis publié dans le journal local de Peel une annonce invitait les personnes intéressées par la langue mannoise à assister à une réunion marquant les débuts de la Manx Language Society, qui a été officiellement fondée deux ans plus tard.

Les derniers locuteurs

L’un des plus grands pionniers de la renaissance du Mannois est Brian Stowell, qui a décidé d’apprendre la langue en 1953 après avoir lu un article sur un homme appelé Douglas Faragher, qui déplorait le déclin rapide de sa langue maternelle.

Stowell s’est joint à Faragher, et avec plusieurs autres personnes, ils ont passé les week-ends suivants à faire le tour de l’île dans une camionnette en écoutant de vieux enregistrements de bandes audios de Mannois. « Au début, j’étais considéré comme un peu dingue, mais au fur et à mesure il y a eu un énorme soutien pour la langue de beaucoup de gens. »

Stowell croit que les plus grosses difficultés rencontrées l’ont été en raison de l’hostilité des vieux pratiquants de cette langue celtique. « L’île de Man s’est largement débarrassée de sa propre langue. Il y avait une forte peur de la langue et beaucoup de gens pensaient qu’elle était arriérée et l’associaient à la pauvreté  » a dit Stowell. Cha jean oo cosney ping lesh y Ghailck, ce qui signifie : « Vous ne gagnerez pas un sou avec le Mannois ».

Ned Maddrell était le dernier locuteur natif de Manx qui, contrairement à d’autres, ne voulait pas voir sa langue disparaître. Dix ans avant la mort de Ned en 1964, Stowell a fait quelques enregistrements de lui parlant, que l’on peut maintenant entendre sur YouTube.

Une nouvelle génération de locuteurs natifs

Selon Cain, plus de 1 800 personnes affirment parler, lire et écrire Mannois aujourd’hui. En décembre dernier, Harrison s’est rendu sur l’île de Man pour filmer un documentaire sur le Mannois et voir par lui-même comment une langue récemment déclarée morte a été ramenée à la vie.

« C’est incroyable de se dire qu’ils sont parvenus à recréer une génération de  » nouveaux locuteurs maternels « , a déclaré M. Harrison.

Bunscoill Ghaelgagh, une école primaire qui enseigne presque entièrement en Mannois, a été la clé du renouveau. Créée il y a 14 ans et située à St Johns au centre de l’île, l’école accueille 70 élèves. En dehors d’un cours d’anglais hebdomadaire, chaque leçon est enseignée en Mannois. « Nos élèves ont contribué à sauver la langue « , a déclaré Julie Matthews, directrice de l’école. Les élèves ont également commencé à écrire aux correspondants des écoles de Glasgow qui peuvent lire et écrire en gaélique écossais, une langue étroitement liée.

Ce n’est pas la première fois que les élèves utilisent des lettres pour tendre la main dans leur langue. En réponse à l’édition 2009 de l’Atlas des langues du monde en danger de l’Unesco, où le Mannois était décrit comme étant effectivement mort, plusieurs enfants de l’école Bunscoill Ghaelgagh ont écrit des lettres demandant à l’organisation : « Si notre langue est éteinte, dans quelle langue écrivons-nous ? » . Depuis, la classification a été changée en en voie critique d’exctinction.

Et des parents d’élèves se mettent à parler leur langue pour pouvoir communiquer avec leurs enfants.

Le rôle de la technologie

Selon M. Harrison, les nouvelles technologies ont joué un rôle important dans cette renaissance du Mannois (ou Manxois). Adrian Cain a été le pionnier de l’utilisation de Manx dans les vidéos et podcasts YouTube, tout en étant un twittos actif. Cain a également produit récemment une application en langue mannoise pour smartphones, qui a été téléchargée par des milliers d’apprenants.

« Mon rôle se situe à l’extérieur du système éducatif et nous encourageons davantage d’adultes à apprendre la langue « , dit Cain, qui ajoute que l’utilisation des nouvelles technologies rend l’apprentissage du Manxois beaucoup plus accessible.

La langue est devenue présente dans de nombreux aspects de la vie quotidienne et de la culture. « J’ai été vraiment frappé par l’intérêt des gens pour leur langue « , a déclaré M. Harrison. « J’ai vu et entendu qu’il était utilisé dans toutes sortes de situations – textos, sous-titrage vidéo, médias sociaux – j’ai même vu un service religieux de Noël dans cette langue.»

La musique a également joué un rôle ; les insulaires choisissent de plus en plus d’écouter de la musique interprétée en Mannois par des groupes comme Barrule. Madame Maddrell, responsable du développement musical sur l’île joue elle-même dans plusieurs groupes locaux . « Les Mannois ont toujours été des conteurs naturels et comme nous n’avons pas de littérature forte, la musique a toujours été un moyen de transmettre notre culture et notre langue », dit-elle.

Et M. Harrison de conclure : « Le facteur déterminant pour faire revivre les langues est la fierté et l’amour de la langue. Le réveil sur l’île de Man en est un exemple clair.».

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