Ces temps-ci, les attaques des Gilets jaunes contre les « journalistes  collabos » incitent les responsables d’Ouest-France et de Presse Océan à expliquer les règles rédactionnelles en vigueur dans les deux titres. On est très loin du vivant, du vécu, de l’humain qu’attendent les lecteurs.

On connaît le « règlement intérieur » d’Ouest-France. Mais Arnaud Wajdzik, directeur départemental de la Loire-Atlantique, a jugé utile de nous le rappeler : « Le journaliste (…) s’inscrit (…) dans une filiation, dans une histoire. Où l’on ne transige pas avec la déontologie. Nos chartes s’imposent à nous-mêmes. Et font office de bible pour chacun d’entre nous. C’est comme ça. C’est gravé dans le marbre. Dire sans nuire. Montrer sans choquer. Dénoncer sans condamner. Témoigner sans agresser » (Ouest-France, Loire-Atlantique, vendredi 4 janvier 2019).

Pas question de s’attaquer aux puissants

Propos lénifiants que le lecteur perspicace traduit en termes réalistes. Pas question de s’attaquer aux puissants – surtout s’ils appartiennent à la mouvance démocrate-chrétienne et sont, de ce fait, des copains de la direction. Pas question d’embêter les gros annonceurs avec des enquêtes dérangeantes. Pas question de faire des vagues en sortant du politiquement correct et de l’idéologie des droits de l’homme.

Il est vrai que les jeunes collaborateurs qui entrent dans la maison ne doivent trouver aucun inconvénient à se plier à cette discipline – idéologique et politique. Tout simplement parce que les écoles de journalisme formatent leurs élèves dans une ligne qui convient aux grands médias : libérale, européiste, mondialiste, immigrationniste… Ils sont donc mûrs lorsqu’ils présentent leur candidature à Ouest-France ou à l’un des trente hebdos (filiale Publihebdos) que possède le groupe. Ils savent à quoi s’en tenir quant à leur marge de manœuvre.

Dans un autre quotidien du groupe, Presse Océan, Jérôme Glaize poursuit le travail d’explication concernant le métier de journaliste. Commençant par le commencement, il dénonce les « manifestants mécontents de tel ou tel article » qui ont bloqué l’imprimerie de la Chevrolière (groupe Ouest-France).

Des « situations pénibles » qu’on devrait « épargner à une démocratie digne de ce nom ». « Lever le voile sur les réalités d’une profession » s’impose car « cela permettrait aussi de rappeler que, non, les journalistes n’écrivent pas sous la dictée et qu’ils ne reçoivent pas d’ordres du pouvoir en place, quel qu’il soit. » (Presse Océan, samedi 5 janvier 2019).

Cela n’est pas nécessaire puisqu’ils pratiquent l’autocensure. Dans une édition, le rédacteur de base connaît les sujets qu’il convient d’aborder avec précaution, voire éviter ; son « chef » le lui a expliqué. Quant aux gens importants, s’ils ont un « service » à demander, rassurons Jérôme Glaize, ils ne téléphoneront pas au journaliste de base dont ils ignorent même l’existence mais plutôt au rédacteur en chef  ou au directeur qu’ils fréquentent à la loge ou bien au Rotary. Lequel passera commande ensuite à un journaliste diligent de l’article attendu ou bien lui recommandera la « prudence » à propos d’un sujet gênant pour le « pouvoir en place » (préfet, président du département, président de région, maire de grande ville, grand patron…)

Spécialiste des médias Ingrid Riocreux met les pieds dans le plat

Dans un livre récent (Les marchands de nouvelles. Essai sur les pulsions totalitaires des médias –  L’Artilleur), Ingrid Riocreux ne va pas jusqu’à traiter les journalistes de « collabos » comme le font souvent les Gilets jaunes, mais elle met les pieds dans le plat. Les reproches sont multiples : ils « manifestent une forme d’allergie à la pensée divergente » ; ils servent facilement « un discours prémâché, avec les mots des collègues, un lexique réduit et idéologiquement orienté » ; ils cherchent à imposer « le mythe de l’objectivité journalistique, cette vaste hypocrisie »…

Ingrid Riocreux donne également quelques leçons au clergé médiatique : « Il faut arrêter d’entretenir la distinction factice et trompeuse entre média d’information et média d’opinions ». Mais surtout, « à partir du moment où il y a sélection, hiérarchisation et formulation de l’information, c’est-à-dire un discours sur le réel, il y a nécessairement une prise de parti » (Le Figaro magazine, 4 janvier 2019).

À Ouest-France, on a les moyens !

Justement on trouve un exemple récent de « prise de parti » dans un billet signé Agnès Clermont, « journaliste à la rédaction de Nantes » (Dimanche Ouest-France, 23 décembre 2018). En 110 lignes, deux intertitres, un titre sur quatre colonnes, un dessin de Chouët, Madame Clermont s’enthousiasme pour le « Pacte des migrations » qui se situe « au confins de deux mondes. Celui de la fraternité onusienne versus celui de la haine populiste ». Certes, la journaliste peut se flatter de parler de ce qu’elle a vécu puisqu’elle se trouvait à Marrakech, le jour de l’adoption du pacte. À Ouest-France, on a les moyens !

Se poser les bonnes questions

Conclusion :  Arnaud Wajdzick et Jérôme Glaize gagneraient à se poser les bonnes questions : pourquoi la vente de nos quotidiens chute-t-elle d’année en année ? Proposons-nous un produit intéressant pour le grand public ? pourquoi traitons-nous les faits divers par-dessus la jambe, par exemple en évitant de donner le nom du délinquant – surtout s’il s’agit d’un immigré ? La littérature d’Agnès Clermont doit-elle être montrée en exemple aux nouvelles recrues ?

Vaste programme pour des gens soucieux de fabriquer une petite soupe tiède. Donc de ne pas se préoccuper des attentes de la clientèle. Or le client est roi.

Bernard Morvan

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