Avenir de la langue bretonne : et si Roparz Hemon avait raison ?

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Le déclin de la langue bretonne se poursuit inexorablement malgré les nombreux signaux d’alerte envoyés par le passé. Parmi ceux-ci, les inquiétudes de Roparz Hemon, célèbre linguiste et l’un des pères du breton unifié, qui anticipait dès 1947 ce qui allait advenir.

Langue bretonne : devenue langue d’élite

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, après une période de troubles, Roparz Hemon, fraîchement installé en Irlande, reprend ses activités de linguiste et d’écrivain en parallèle avec son métier de professeur à l’Institute for Advanced Studies de Dublin, où il y enseigne le breton.

Dans un ouvrage intitulé La Langue Bretonne et ses Combats publié en 1947, celui qui fut par le passé le créateur de la revue littéraire Gwalarn [NDLR : « vent de noroît »] réalise alors une radioscopie du breton et se penche sur son avenir :

« Depuis cent ans, la situation du breton a changé. Il est devenu une langue littéraire, capable d’exprimer toutes les idées modernes, capable de servir de véhicule d’enseignement, aussi parfaite à bien des égards que n’importe quelle langue ».

Puis, ne manquant pas de faire allusion à l’émulation intellectuelle bretonne de l’entre-deux-guerres, Roparz Hemon rappelle qu’une « élite s’en est emparée ». Cette élite ? « Des hommes et des femmes d’un degré d’instruction élevé » l’utilisant comme un moyen de communication habituel, tant dans leur conversation que dans leur correspondance.

Les meilleurs oeuvres bretonnes… sont écrites en breton

Rappelant ensuite que la langue bretonne a servi de base « à une culture dont la valeur n’est pas négligeable », Roparz Hemon considère comme indéniable le fait que les « meilleures oeuvres littéraires que la Bretagne a produite au XXe siècle » ont été écrites « non en français, mais en breton ».

Il précise ainsi : « Pas un écrivain de langue française ne peut de nos jours se comparer à Bleimor [NDLR : Yann-Ber Calloc’h], à Malmanche, à Jakez Riou, à Youenn Drezen, à Maodez Glanndour, pour ne citer que ceux-là ». Cette poignée d’infatigables créatifs, par ailleurs ardents défenseurs de la langue bretonne, font alors dire à Roparz Hemon que « sur ce point, la Bretagne a accompli autant que d’autres petites communautés linguistiques d’Europe, plus que beaucoup ». Une belle dynamique qui s’enrayera par la suite avec l’infiltration puis la récupération de l’Emsav par la gauche culturelle au tournant des années 1970. Quelles oeuvres majeures ont été rédigées depuis en breton ? Ne resteront alors que Youenn Gwernig et quelques autres très rares.

Abandon du breton et uniformisation

Si Roparz Hemon n’a donc pas manqué de saluer le travail de ces homologues (et amis pour la plupart) écrivains en langue bretonne, la suite de son propos est toutefois moins optimiste. Le linguiste évoque d’abord une tendance de fond vieille de plusieurs siècles, à savoir l’abandon de sa langue par la « masse bretonnante ».

Il interroge aussitôt : « Sera-t-elle touchée à temps par l’influence de l’élite ? C’est ce qu’on ne peut encore savoir ». En 2019, tout le monde connaît désormais la réponse…

Puis Roparz Hemon avance une explication sur l’absence de volonté des bretonnants de cet après-guerre de voir leur langue sauvée et conservée. Selon lui, cette attitude d’esprit, « encouragée par une intense campagne en faveur du français, reflète une des tendances de la vie moderne, la tendance à l’uniformisation ».

Des paysans bretons veulent apprendre l’anglais

Toujours visionnaire, Roparz Hemon précise aussi que cette tendance à l’uniformisation ne concernera plus seulement les « petites langues » par la suite : « Non seulement le breton, le frison et le basque, mais aussi l’allemand et le français ». Dans le même temps, à la fin de ces années 1940, l’anglais s’imposait déjà « irrésistiblement » comme la langue des « relations scientifiques et commerciales ».

Dès cette époque, Roparz Hemon voit déjà poindre la mise en place, à travers le développement de l’anglais, « d’une organisation mondiale, sorte de super-État ».

Le linguiste illustre ainsi son propos en rapportant des paroles entendus chez des paysans de la côte bretonne : « Pourquoi nous faire perdre notre temps à apprendre le français à l’école, au lieu de nous faire apprendre l’anglais ? ». Cette question des rapports entre les langues locales (le breton en ce qui nous concerne) et cette langue internationale qu’est l’anglais est toujours d’actualité, particulièrement chez nous.

Une élite bretonnante face à l’élite mondialiste

Une fois le constat réalisé, Roparz Hemon se montre inquiet quant au rapport de force à venir : « Si les circonstances ne se modifient pas, tout indique que les langues locales seront écrasées. À l’élite qui prendra le parti de la langue mondiale s’opposera dans chaque pays une élite qui prendra le parti de la langue locale ».

En relisant La Langue Bretonne et ses Combats, la clairvoyance du fondateur de Gwalarn ne fait également aucun doute sur les cris d’orfraie des souverainistes français qui interviendront quelques décennies plus tard. Il anticipe alors que « dans un pays comme la France, par exemple, la suppression du français comme langue officielle et comme langue d’enseignement ne sera pas sans soulever quelques cris. »

Roparz Hemon poursuit en soulignant l’ironie de l’Histoire qui verra « les mainteneurs des langues locales » user d’arguments comme la « nécessaire conservation d’anciennes et précieuses cultures », l’entretien de « foyers de vie spirituelle dissemblables pour le plus grand bien de l’ensemble ». En clair, « tous les arguments donnés par les militants du breton depuis longtemps ».

En 2019, la dualité du discours des institutions françaises entre une langue de Molière jouant la carte de l’idiome menacé au plan international, qui doit son salut en grande partie au développement de la francophonie sur le continent africain, mais omnipotente et exclusive dans l’Hexagone ne fait que confirmer les présages de Roparz Hemon.

Une nouvelle élite bretonne à venir

Mais pas de fatalité de la part de ce dernier quant à l’avenir. « Ce qui importera, c’est la façon dont cette élite organisera le combat. L’être ou l’organisme qui entend vivre ne se borne pas à proclamer ses droits, réels ou imaginaires, à la vie. Il fait en sorte de ne pas se laisser manger et mange au besoin ses rivaux. ».

Roparz Hemon se veut pragmatique : « Survivront les langues qui se seront assez débattues pour exister encore le jour où de nouvelles circonstances amèneront le déclin et la chute de la langue mondiale conquérante ».

Le plan de conquête qui inspire l’écrivain est simple. Il s’agit tout d’abord pour l’élite bretonne de « s’agrandir ». Dans un second temps, elle devra « gagner l’assentiment puis la collaboration de la masse ». Quant aux appuis extérieurs éventuels pour mener à bien cette tâche, Roparz Hemon ne laisse pas à son lecteur le temps de se faire des illusions : « Que l’élite bretonne compte avant tout sur elle-même ».

Roparz Hemon : « Breton = savoir, hygiène et progrès »

Afin de redonner à la langue bretonne sa vigueur d’antan à travers la péninsule, Roparz Hemon indique à cette élite future les deux problèmes essentiels à résoudre. Ceux-ci sont d’ordre « psychologique » selon lui : « Au dedans, le renforcement de la discipline; au dehors, la destruction de l’association d’idées « breton = ignorance, crasse et routine » et son remplacement par l’association d’idées « breton = savoir, hygiène et progrès » ».

Puis, en militant de la Bretagne nationale insensible au découragement, Roparz Hemon nous laisse sur une conviction résonnant comme un air de biniou bras soufflé à pleins poumons dans la torpeur de la nuit : « Le pays qui a trouvé des hommes pour soulever sa langue de l’ornière, dans des conditions d’une difficulté inouïe, trouvera des hommes pour la pousser le long du chemin ». Un chemin que la nouvelle élite bretonne qu’il appelait de ses voeux va devoir arpenter très rapidement, au risque sinon de voir le breton s’enliser définitivement dans cette ornière aux allures de cercueil.

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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