Theresa May, Premier ministre de Sa Majesté, est venue, hier jeudi 11 avril, résumer devant les Communes les résultats de ses dernières entrevues avec les 27 dirigeants de l’Union européenne (UE). Ces derniers étaient réunis la veille à Bruxelles, pour la troisième fois en deux mois, à propos du dossier britannique de retrait de l’UE. Le délai de réflexion des parlementaires londoniens, d’abord fixé au 19 mars 2019, puis au 12 avril, puis au 22 mai, est finalement reporté au 30 octobre. Mais ce nouveau délai est assorti de nouvelles conditions.

Première hypothèse : le Parlement de Westminster accepte, avant le 30 octobre, l’accord déjà négocié avec l’UE, ou l’une de ses variantes à la marge, et le retrait organisé du Royaume Uni (UK) sera effectif le premier jour du mois suivant l’acceptation parlementaire de cet accord.

Deuxième hypothèse, non exclusive de la précédente : si le Parlement de Westminster n’est pas décidé sur son avenir avant le 22 mai, il faudra qu’il ait été capable d’organiser des élections ‘européennes’ en UK entre les 23 et 26 mai, faute de quoi la sortie de l’UE serait automatique le 1er juin, et sans accord préalable (hypothèse dite du Brexit dur, ou no deal).

Un billard à plusieurs bandes

Ce double calendrier fonctionne comme un billard à plusieurs bandes. Et le résultat dépend du joueur qui tirera le premier, et dans quelle direction. Si Jeremy Corbin, patron des travaillistes (Labour), rompt brutalement toute négociation avec Theresa May (Tory, majoritaire à la Chambre), il risque de bloquer l’organisation du scrutin européen en UK, et de provoquer un Brexit dur dont ses partisans ne veulent pas, mais qui rendrait service à l’aile dure des conservateurs : Nigel Farage, leur leader, actuel député européen, s’en frotte déjà les mains.

D’un autre côté, s’il laisse se dérouler des élections européennes devenues absurdes dans un pays considéré comme quittant l’UE à court délai, Corbin risque de laisser le champ libre à des électeurs d’accord pour quitter l’Europe au plus tôt, ce qui est bien la position de Mrs May, à laquelle il rendrait service.

Quant à Mrs May, si elle organise le même scrutin ‘européen’ considéré comme absurde, et souligné comme tel par son opposant interne Nigel Farage, elle risque de démultiplier les opinions anti-européennes dans son propre électorat (mauvais sondages actuels, plutôt en défaveur des conservateurs), et de voir émerger une majorité de députés ‘européens’ opposés à un Brexit négocié auprès d’une administration européenne aussi kafkaïenne que le scrutin.

Restent encore les (faux) partisans d’un maintien dans l’UE. A leur tête, le très conservateur et euro-climato-sceptique Jacob Rees-Mogg. Il considère que si tout Brexit dur devient impossible, mieux vaut rester dans l’UE, se maintenir ‘européen’ après le 31 octobre, et participer à la construction de la nouvelle Commission européenne (en fonction à partir du 1er novembre – d’où l’expression maintenant populaire d’Halloween Brexit) pour la saboter, et notamment « mettre notre veto à toute augmentation du budget, barrer la route à une prétendue armée européenne et bloquer tous les plans intégrationnistes d’Emmanuel Macron ».

Un délai qui ne résout rien

En résumé, l’allongement du délai avant divorce accordé à l’UK par les 27 chefs d’État de l’UE a sans doute soulagé, sur le moment, Mrs May empêtrée dans des négociations sans fin avec des Communes qui refusent son accord négocié, et qui ne s’entendent sur rien quant à une avenir construit de l’UK en Europe. Mais ce délai prorogé, accordé de nuit en dernière minute, n’a rien résolu, et surtout pas l’essentiel aux yeux des hésitants : quel statut réserver à une éventuelle frontière interne en Irlande ?

Si cet interminable feuilleton du Brexit fait sourire – et pour des motifs opposés – tant à Washington qu’à Moscou, où les péripéties en sont regardées de haut, il souligne surtout l’importance d’une question qui devrait, entre le 23 et le 26 mai, devenir le fond des arguments électoraux dans les 27 pays restant attachés à l’UE : l’Europe de Bruxelles est-elle une organisation politique, c’est-à-dire une réserve de puissance collective, ou une simple chambre d’enregistrement de décisions d’administrateurs non élus, lesquels jouent à la fois au commerce international (« Enrichissez-vous », disait Guizot) et à la capacité maximale de nuire auprès de 510 millions d’Européens encombrés de règlements administratifs totalement absurdes ?

C’est sans doute la grande victoire des Britanniques, d’avoir montré par l’exemple que tout accord continental à vocation trop générale – c’est-à-dire trop politique – est par avance voué à l’échec : sans eux, parce qu’ils n’en sont pas ; ou avec eux, parce qu’ils en sont…

Jean-François Gautier

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