Jean-Marie Déguignet, écrivain républicain anticlérical, reste connu pour ses Mémoires d’un paysan bas-breton, dans lesquelles il portait un regard particulièrement sévère sur le clergé dans la Bretagne du XIXème siècle. On peut ne pas souscrire à sa dénonciation d’une Bretagne qu’il jugeait arriérée, ne voyant dans ses traditions que des superstitions. Mais son adaptation dans une bande dessinée de plus de 180 pages est particulièrement réussie.

En 1905, à Quimper. Après un séjour à l’hospice, dont il est renvoyé, Jean-Marie Déguignet retrouve son logement en centre-ville. Malgré l’interdiction d’en sortir, le vieil homme reprend, à la lueur de bougies, l’écriture de ses mémoires. On découvre alors, au XIXème siècle, une Bretagne rongée par la misère. Jean-Marie naît en 1834 dans la campagne d’Ergué-Gabéric, près de Quimper. Il est issu d’une famille de pauvres paysans qui, pour trouver du travail, doivent souvent changer de ferme. En effet, son père, fermier à sa naissance, perd son bail deux mois plus tard, de sorte qu’il offre ses services comme journalier chez des fermiers.

Sur le point de mourir, Jean-Marie reçoit l’extrême-onction en même temps que son baptême. Il survit et mendie pour rapporter de l’argent à sa famille. Mais suite à une blessure à la tête, conséquence d’une piqûre d’abeille, Jean-Marie alors âgé de neuf ans se réveille avec un nouvel état d’esprit : il doute de la catéchèse du curé de la paroisse et recherche sa propre vérité. Il accepte néanmoins de recevoir sa première communion. Il rencontre un professeur d’agriculture qui le fait embaucher comme gardien de vaches dans une ferme-école d’agriculture à Kerfeunteun. Toujours en quête d’apprentissage, il découvre l’agriculture moderne. Récupérant des feuilles oubliées par des élèves, ne sachant lire que le breton et le latin au catéchisme, il apprend tout seul à écrire et à lire le français. Il s’interroge également sur le fonctionnement des nouvelles inventions qui arrivent en Bretagne : le fil télégraphique et le chemin de fer.

Afin de s’instruire, Jean-Marie s’engage en 1854 dans l’armée. Déclaré apte malgré sa petite taille, il est incorporé d’abord au 37e Régiment d’infanterie de Lorient. Il restera 14 ans dans l’armée. Lors de la guerre de Crimée, il participe au siège de Sébastopol et à l’assaut victorieux de la tour de Malakoff. Il rencontre un caporal-chef qui l’amène à poursuivre ses réflexions sur le monde qu’il côtoie. Il adhère aux idées républicaines et anticléricales. Lors de la Campagne d’Italie, il devient sergent. En 1862, il défend l’empire colonial français en Kabylie et participe même à l’expédition du Mexique.

Libéré de l’armée, son ambition, plutôt que de créer une exploitation, est de se retirer dans un ermitage, au milieu des abeilles, des poules et d’un potager, dans la campagne de son enfance. Mais après avoir aidé les uns et les autres, il se marie, non sans s’être disputé avec le curé, et se retrouve à la tête d’une exploitation florissante à Ergué-Armel, près de Quimper. Il suscite de l’incompréhension à force de rester en dehors de la foi chrétienne. Mais sa femme devient alcoolique et un incendie détruit leur ferme. Sa belle-mère y voit une justice divine le punissant de sa pensée anticléricale. Il ouvre un débit de boisson, ce qui accroît l’alcoolisme de sa femme, puis un bureau de tabac. Mais en butte à l’opposition du curé qui incite ses paroissiens à boycotter ce commerce, il déménage à Quimper. Retombé dans la misère, il commence à rédiger ses mémoires… Il est retrouvé mort à la porte de l’hospice de Quimper, le matin du 29 août 1905.

Répondant à une commande des Éditions Soleil, le scénariste Stéphane Betbeder adapte ainsi l’autobiographie de Jean-Marie Déguignet (1834-1905). Celui-ci céda ses 24 premiers cahiers à Anatole Le Braz, qui les publia avec retard, dans la Revue de Paris, pendant l’hiver 1904-1905. Mais Anatole Le Braz égara cette première partie du manuscrit. Un siècle plus tard, la totalité du manuscrit est retrouvée et publiée avec succès chez un petit éditeur breton, An Here. Dans un style truculent et ironique, mélangeant parfois le français et le breton, Jean-Marie Déguignet raconte sa vie, tour à tour mendiant, vacher, soldat, cultivateur, commerçant… Il livre sa vision de la Bretagne du XIXe siècle. Il montre bien sûr le développement agricole et industriel. Mais on reste interloqué par ses convictions républicaines et anticléricales dans une Bretagne alors encore profondément chrétienne. Il porte un regard sévère sur une société bretonne qu’il juge rétrograde.

La reconstitution de la Bretagne du XIXème siècle par le scénariste Stéphane Betbeder est convaincante. Lui-même Béarnais, ayant vécu son enfance à la campagne chez ses grands-parents, il a voulu montrer une vie traditionnelle qui, pour l’essentiel, a aujourd’hui disparu. On notera qu’il utilise souvent la langue bretonne, renforçant ainsi l’authenticité.

D’origine nantaise, le dessinateur Christophe Babonneau soigne son trait. Connu pour avoir dessiné La Légende de la Mort d’Anatole Le Braz aux éditions Soleil, cet élève de l’école Pivaut de Nantes excelle dans sa représentation des vieilles bâtisses en pierres et des costumes traditionnels bretons. Il a pris la peine de reproduire fidèlement les bâtiments bretons (Cathédrale de Quimper, Église Saint-Guinal d’Ergué-Gabéric, Château de Lézergué, Chapelle Notre-Dame de Kerdévot…).

Son dessin se marie parfaitement avec la colorisation subtile d’Axel Gonzalbo. Ses couleurs naturelles en camaïeux créent une ambiance rustique. Mais lorsqu’il colorise les légendes bretonnes, il utilise des coloris sépia afin de créer une ambiance mystérieuse.

Kristol Séhec

Mémoires d’un paysan bas-breton, 3 tomes, 92 pages chacun, 15,95 euros chacun. Éditions Soleil.

Illustrations : Éditions Soleil
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