Ludovine de la Rochère : « L’État français veut tuer Vincent Lambert » [interview]

À la suite des élections européennes et de la débâcle de la droite parlementaire (LR), à 8 %, abandonnée par la bourgeoisie catholique malgré un candidat proche de leur profil, nous interviewons Ludovine de la Rochère (Manif pour Tous) pour tenter de comprendre.

Breizh-info : Ludovine de la Rochère, comment comprenez-vous les résultats des européennes et la débâcle de LR ?

Ludovine de la Rochère : Il y a eu un impact immense du contexte général, notamment la crise sociale sans précédent des Gilets jaunes, face auquel les Français se sont positionnés. Macron a joué à fond la carte du duel LREM contre le FN, le soutien ou non des Gilets jaunes, et cela a primé sur les enjeux européens. D’autant que Macron s’est fortement impliqué, Mme Loiseau n’a consenti à débattre qu’avec Jordan Bardella, et que Macron a réussi à faire occulter qu’il était lui l’étincelle qui a lancé la crise des Gilets Jaunes.

Breizh-info : Bref la droite est laminée ?

Ludovine de la Rochère : Certainement, comme la France insoumise. Tandis que les Verts qui sont l’extrême gauche, donc, ont des résultats plus élevés que prévu – mais moindres qu’en 2009.

Breizh-info : La plupart des votants Verts ne sont pas d’extrême gauche, mais les enfants des électeurs LREM – et leurs motivations sont souvent assez vagues. On est loin du militantisme forcené d’extrême gauche ?

Ludovine de la Rochère : Certes, mais Jadot est d’extrême gauche, l’écologie politique en France a une très forte sensibilité d’extrême gauche, alors que le souci de l’écologie vient de la droite. Cela dit, Bellamy a été pris en étau. Quel que soit le programme de LR, ils auraient été perdants.

Breiz-info : À droite, diverses voix s’élèvent pour affirmer que ce n’était peut-être pas le bon candidat ?

Ludovine de la Rochère : Il représente un courant bien réel de la droite. Mais certainement n’était-il pas en phase avec le duel électoral. Quant aux politiques de droite, ils sont aujourd’hui divisés, affolés, ils ne savent plus où ils habitent.

Breizh-info : Au sein de la droite, d’autres se divisent entre volonté de recréer l’UDF ou l’UMP – donc de s’unir avec le centre – ou de faire l’union des droites avec le RN.

Ludovine de la Rochère : L’électorat de droite est toujours là, ces élections sont trompeuses. Mais les politiques de droite sont surtout en train de détruire leur propre formation politique. Il apparaît clairement que la droite va se diviser, que LR est un parti très divisé avec des divergences majeures. S’unir avec le centre signifie se faire phagocyter par LREM. Wauquiez est parti pour que cela n’arrive pas, mais cela semble inéluctable.

Breizh-info : Dans L’Humanité (28 mai), Jérome Fourquet de l’IFOP analyse le vote LREM selon un clivage de classe : « 36 % des foyers les plus aisés ont voté pour LREM contre 11 % pour le RN, parmi les classes moyennes supérieures, 28 % ont voté LREM contre 22 pour le RN […] Toute une partie de la bourgeoisie de l’électorat de droite est partie à En Marche ». Et pourtant, LR avait choisi l’un d’eux comme tête de liste, le Versaillais Bellamy, très éloigné du profil de l’adhérent LR provincial classique.

Ludovine de la Rochère : Ne généralisons pas. Une partie a voté LR et RN, mais ceux qui craignaient le désordre lié aux Gilets jaunes ont voté LREM.

Breizh-info : Il apparaît tout de même flagrant que les terroirs catholiques de l’ouest parisien – les Yvelines, les Hauts-de-Seine, l’ouest de Paris – ceux qui ont fourni des bataillons à la Manif pour Tous, ont basculé : ils ont voté à 40 % LREM là où ils donnaient le même score à l’UMP jadis. Ils ont donc voté contre leurs convictions profondes et pour leur argent ?

Ludovine de la Rochère : Malheureusement les craintes sont passées avant les convictions et les valeurs [morales]. Macron a fait croire qu’il était le représentant de l’ordre face au chaos, alors que c’est son arrogance qui a déclenché les Gilets jaunes, d’autres ont apprécié l’autorité – le caractère Jupiter – ou le programme économique. Macron, lui, ne cesse de se poser en rempart face aux extrêmes, mais il ne cesse de jouer avec car ça le sert, il veut réitérer en 2022 le duel de 2017 et rempiler.

Breizh-info : En attendant, il a les mains libres pour légiférer, et notamment sur la loi bioéthique qui doit être discutée cet été ?

Ludovine de la Rochère : Oui, et nous préparons des actions majeures. Le combat se fait d’heure en heure et de jour en jour.

Breizh-info : Quels sont les enjeux de la nouvelle loi ?

Ludovine de la Rochère : Ils sont immenses. Humains, éthiques, sociaux, civilisationnels. La PMA sans père nous conduit dans une société qui privera délibérément les enfants de père, une société prête à détourner la médecine de sa finalité : elle ne sera plus un soin mais une prestation de service pour des désirs humains illimités. C’est la logique du transhumanisme.

Breizh-info : Et en ce qui concerne la GPA ?

Ludovine de la Rochère : La loi prévoit de systématiser la transcription des états-civils des enfants nés à l’étranger par GPA [la pratique est illégale en France], c’est une hypocrisie qui prépare la légalisation, sous forme de « GPA éthique » d’abord, et en fait de GPA commerciale. Mais la grande transgression, c’est surtout l’ouverture du commerce des gamètes, une bourse aux gamètes qui va contre le principe fondamental en droit français de la non-patrimonialité et de l’indisponibilité du corps humain [article 16-5 du code civil, principe qui rend illégal le commerce de tous produits issus du corps humain]. L’on franchit là une ligne rouge immense, un abîme éthique.

Breizh-info : Si bien que si l’on revient aux européennes, la bourgeoisie catholique qui a voté LREM a-t-elle voté pour la bourse aux gamètes, la PMA sans père et la GPA ?

Ludovine de la Rochère : Ils ont voté en fonction du danger de la situation présente, tandis que Macron et Buzyn n’ont pas crié sur tous les toits qu’ils préparaient le projet de loi bioéthique. Un certain nombre de ces électeurs de circonstance vont découvrir qu’ils ont été bernés. Mais dans la mesure où Macron va avoir besoin de cet électorat de droite pour les municipales, il n’est pas impossible qu’il reporte encore le projet de loi.

Breizh-info : Les européennes ont aussi été marquées par la résurgence de l’affaire Vincent Lambert, sauvé sur le fil par la cour d’appel de Paris qui a rétabli les soins qui venaient d’être arrêtés, le temps que le Comité international des droits des personnes handicapées de l’ONU se prononce sur le fond. L’État a depuis saisi la Cour de Cassation « pour mettre fin à l’insécurité juridique », mais le fait est que l’État semble souhaiter la mort de Vincent Lambert, d’une, et que cette question pourtant importante de l’euthanasie n’a guère suscité de remous pendant la campagne des européennes, de deux. Qu’en pensez-vous ?

Ludovine de la Rochère : Cette affaire est une tragédie absolue. Il est du reste absolument incompréhensible qu’il n’y ait pas d’accord pour le transférer dans une structure ad hoc, ni d’explication à ce refus. Macron avait donné l’instruction à sa ministre de la Santé de ne pas suivre la demande de l’ONU, et maintenant l’État français fait appel : il veut tuer Vincent Lambert.

Breizh-info : L’ordre médical semble aussi peu enclin à se déjuger face à des proches déterminés à sauver leur fils. Pot de terre contre pot de fer ?

Ludovine de la Rochère : Dans l’hôpital même, le corps médical est très divisé. Et le jour de l’arrêt des soins, beaucoup se sont fait porter pâles pour refuser d’être partie prenante dans la mise en œuvre de la soi-disant « décision collégiale » de l’arrêt des soins.

Breizh-info : Finalement, il est à craindre que les bourgeois catholiques qui ont voté LREM n’aient voté AUSSI pour la mort de Vincent Lambert ?

Ludovine de la Rochère : En dépit d’une surinformation permanente, beaucoup ne se préoccupent que de leur vie quotidienne. Et beaucoup ont cru Macron quand il a dit n’avoir rien à voir avec cette affaire, et qu’il ne souhaite pas s’immiscer. Pourtant, avant que la ministre de la Santé dise que la France pouvait ne pas suivre la demande de l’ONU et que « l’équipe médicale est en droit d’arrêter les soins », elle a pris ses instructions. Quand on fait passer l’économie avant tout, quand on se voile la face, c’est toujours l’être humain qui en pâtit, les convictions qui sont abandonnées.

Propos recueillis par Louis-Benoît Greffe

Crédit photo : Claude Truong-Ngoc
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