Ce mardi 23 juillet, les urnes des conservateurs ont délivré leur verdict : ce sera Boris Johnson. En quarante ans de rituels de désignation d’un chef de parti chez les Tories, le nouveau Premier ministre est le seul favori de début de campagne à se trouver élu en fin de parcours. Cela suffira-t-il à simplifier la procédure de Brexit qui empoisonne depuis trois ans la vie politique britannique, et tout autant la politique européenne en général ?

Johnson assurait en campagne, lors de ses discours internes au parti, et mardi encore après son élection que, négociations ou pas, arrangements ou pas avec Bruxelles, le Brexit serait entériné de fait le 31 octobre prochain, date limite fixée par Bruxelles. Le Royaume-Uni, quoi qu’il advienne, voguerait alors sous sa conduite vers le grand large. Rule Britannia, rule the waves ! La Chambre des Communes, dès la semaine précédente et sous la pression majoritaire de travaillistes soutenus par 17 conservateurs, lui avait pourtant fait savoir en retour que ce n’était pas lui le décideur, mais les Chambres. Elles sont dépositaires de la souveraineté depuis 1689, et n’entendent pas laisser ce privilège au premier bateleur venu, titulaire ou pas du 10 Downing Street.

Une magistrature qui ne débute pas sous les meilleures auspices

Certains envisageaient même, si ‘BJ’ n’obtempérait pas, de le mettre en minorité et de dépêcher à Bruxelles, avec un mandat de négociation en bonne et due forme, la reine Elizabeth II en personne … Peine perdue : trop bien formée par Winston Churchill, elle ne risquerait évidemment pas le sort et la réputation de la couronne dans une galère aussi incertaine.

Reste que la magistrature de Johnson ne commence pas sous les meilleures auspices. Cinq ministres de Theresa May ont déjà prévenu qu’ils ne resteraient pas dans l’équipe du trublion, lequel doit, dans les deux jours, trouver un gouvernement au complet, crédible à l’intérieur, ce qui ne sera pas facile, mais aussi à l’étranger, ce qui le sera encore moins. La mission est d’autant délicate pour Johnson qu’il ne disposera pas d’une forte réserve de soutien aux Communes où, selon les experts locaux, sa majorité devrait se jouer à très peu de voix, à peine une douzaine. Ce qui donnerait une fois encore un rôle démesuré aux députés du DUP, le parti brexiteur nord-irlandais fort d’une dizaine de voix à Westminster.

Il faudra, de manière réaliste, attendre le mois de septembre et la fin des vacances institutionnelles pour prendre la mesure des marges de manœuvre de ‘BJ’ sur le dossier européen. Il vient d’arriver, a besoin de mieux connaître ses interlocuteurs bruxellois, et surtout son opposition interne. Les nouveaux responsables de la Commission européenne ont eux-mêmes besoin d’apprécier les grandes lignes du dossier. Pour l’heure, le négociateur en chef Michel Barnier est d’humeur d’autant dubitative que Johnson a déjà annoncé ne rien payer des quelques 40 milliards d’euros que Londres doit à Bruxelles en facture d’apurement des comptes du Royaume. Menacer, c’est mal démarrer quelque discussion que ce soit, surtout pour un demandeur.

Le Royaume-Uni encore dans l’UE fin 2019 ?

Il est probable que, tous calculs politiques faits, la promesse de Boris Johnson d’avoir quitté l’Union Européenne en octobre restera lettre morte. Les Communes telles qu’actuellement composées ont montré qu’elles ne souhaitaient ni rester ni sortir. Un tel attentisme, plusieurs fois répété et confirmé sous le règne de Theresa May, ne laisse guère que trois types d’issues :

– soit un nouveau report ‘de réflexion’ accepté par Bruxelles ; Ursula von der Leyen, successeur du très éthylique Jean-Claude Junker à la tête de la Commission, vient de déclarer à ses « amis britanniques » être « prête à entendre » une demande de report ;

– soit une mise en minorité de Johnson aux Communes, qui se traduirait par une dissolution, par de nouvelles élections générales demandant quelques semaines de délai d’organisation, et par une indécision politique de plusieurs mois en attendant de voir qui émerge ;

– soit une nouvelle consultation britannique, pour savoir si les sujets de Sa Majesté sont toujours farouchement brexiters, ou non ; cette hypothèse est appuyée par nombre de députés travaillistes ou conservateurs, et agréée récemment par l’ancien Premier ministre travailliste Tony Blair.

Dans tous les cas, le Royaume serait encore dans l’Union au 31 décembre 2019 avec, pour l’essentiel des députés britanniques présents au Parlement de Bruxelles, ceux de Nigel Farage (Brexit Party), qui tournent ostensiblement le dos à la présidence lors de l’exécution de l’hymne européen. Charles de Gaulle, à l’époque de l’Europe des Six (la CEE), refusait d’envisager l’adhésion de la Grande-Bretagne. Georges Pompidou, ancien de chez Rothschild comme Emmanuel Macron, céda en 1971. La Grande-Bretagne, à peine entrée, renégociait dès 1975 son statut. En 1984, Margaret Thatcher exigeait – et obtenait de François Mitterrand et du président d’alors de la Commission, Jacques Delors – une réduction de sa participation financière. La présence britannique dans un traité européen continental ? Un long fleuve intranquille, qui n’est pas près de trouver son embouchure.

Jean-François Gautier

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