En ce mois d’août, les quotidiens bretons ont rappelé leur création il y a 75 ans. Malheureusement, les explications sont souvent insuffisantes et partielles.

Tout anniversaire mérite d’être salué, surtout s’il s’agit d’un journal. C’est ce qu’a fait Presse Océan en rappelant que son n°1 est sorti le jeudi 17 août 1944 ; c’était il y a 75 ans. Le quotidien nantais s’appelait alors La Résistance de l’Ouest et remplaçait Le Phare, journal créé en 1914 et qui avait paru pendant l’Occupation ; ce qui valait à ses dirigeants de subir les foudres de l’épuration. Le nouveau titre est contrôlé par le Comité départemental de la libération. Plus tard, en 1960, changement d’enseigne, La Résistance de l’Ouest est rebaptisée Presse Océan. En 2005, le titre perd son indépendance et entre dans le groupe SIPA – Ouest-France. En gros, voilà ce que nous raconte Presse Océan (samedi 17 août 2019).

Toutes celles et tous ceux qui aiment l’Histoire et les choses précises regretteront le côté superficiel des explications fournies ; on a affaire à un raccourci qui escamote, par exemple, les chapitres Hersant et Dassault. On aurait aimé en savoir davantage. Qui étaient les propriétaires du Phare ? Quels intérêts financiers et quelles familles politiques représentaient-ils ? Qui se cache derrière le Comité départemental de la libération ? Là encore, des noms, des partis, des répartitions du capital… Quelles étaient les dernières personnes physiques à être propriétaires du journal ? On le voit, cette page de Presse Océan était très insuffisante. Mais on veut bien admettre les raisons pour lesquelles la direction du journal souhaitait demeurer dans le vague.

Dans Ouest-France (mercredi 7 août 2019), Jeanne Emmanuelle Hutin se donne davantage de mal pour évoquer la création du quotidien rennais. Certes, certains épisodes ont droit aux oubliettes et l’essentiel n’est pas toujours évoqué. Le lundi 7 août 1944 paraît le premier numéro d’Ouest-France qui remplace Ouest-Éclair ; des démocrates-chrétiens gaullistes remplacent des démocrates-chrétiens pétainistes. Quelques jours plus tôt, le 4 août, Jean Marin – c’est-à-dire Yves Morvan –, membre de la mission militaire presse, installe Paul Hutin à la tête du journal. Le gérant et directeur général, Pierre Artur, est viré. Hutin dispose d’un allié puissant en la personne d’Hervé Fréville, délégué régional à l’information, nommé officiellement fin février 1944 par Pierre-Henri Teitgen, commissaire général provisoire. À l’information, pour préparer en Bretagne l’installation de la presse de la Résistance. « Ouest-France s’installe dans les meubles de L’Ouest-Éclair. Il utilise les installations, l’organisation, l’outil industriel, la rédaction, les services de vente et de publicité. Il a la même zone de diffusion : Bretagne, Normandie, Maine, Anjou, Poitou », rappelle Guy Delorme dans son ouvrage Ouest-France, histoire du premier quotidien français (Éditions Apogée). Autre précision intéressante apportée par ce dernier : « En favorisant la prise de pouvoir de Paul Hutin à la tête d’Ouest-France, Henri Fréville s’assure un allié précieux pour sa carrière de futur maire et de député MRP puis de sénateur. Et il n’eût pas affaire à un ingrat. » Jeanne Emmanuelle aurait pu également raconter la guerre qui opposa, en 1965, les deux branches de la famille : les Hutin et les Desgrées du Lou. La bataille sera remportée par François Régis Hutin.

Pour Le Télégramme, les choses sont beaucoup plus simples. Avant la Libération, il s’appelle La Dépêche et Marcel Coudurier en est le directeur général. Job qu’il conservera lorsqu’en avril 1942, Yann Fouéré devient directeur politique du quotidien. « M. Marcel Coudurier, directeur général de La Dépêche, conserve par ailleurs tous ses pouvoirs administratifs. Conseiller technique pour la rédaction, il garde son titre de rédacteur en chef. M. Coudurier reçoit les directives du conseil d’administration et de son président. Il est responsable de sa gestion devant le conseil d’administration et de son président ; il administre librement et il a le choix de ses collaborateurs. » (Conseil d’administration du 16 septembre 1942, cité par Henri Fréville, La presse bretonne dans la tourmente 1940 -1946, Plon).

Grâce à un coup de baguette magique à la Libération, Marcel Coudurier échappe à l’épuration et demeure le patron du journal – on se contente de changer le titre. Joseph Martray qui fut le dernier rédacteur en chef de La Dépêche et qui était membre du réseau de résistance « Défense de la France » s’est toujours demandé comment un tel miracle avait pu se produire.

Bernard Morvan

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