L’énergie nucléaire. Ses conséquences, ses apports, ses aspects positifs et négatifs. Sa place dans l’industrie française. Difficile d’avoir un débat serein à ce sujet, dans une société où, trop souvent, certains échanges tendent à la bataille rangée idéologique parfois teintée d’hystérie (individuelle ou collective). Il existe pourtant des lanceurs d’alerte, des internautes, des spécialistes, des vulgarisateurs (au sens positif du terme) qui tentent d’informer, de sensibiliser, sur ce sujet en particulier, pour apporter des informations factuelles, ou tout simplement leur expérience professionnelle au sujet du nucléaire et de l’industrie nucléaire en France.

C’est le cas de Tristan Kamin, bientôt 20 000 abonnés sur Twitter, et donc le compte est une mine d’information au sujet du nucléaire. Nous l’avons interrogé, pour savoir qui il est, mais aussi comment il perçoit cette énergie et ce débat autour du nucléaire. Et notamment à la suite de l’abandon par la France du projet Astrid, le prototype de réacteur de quatrième génération, ce qui modifie considérablement les plans d’avenir de la filière nucléaire française, et qui laisse planer l’incertitude sur nos possibilités à court et moyen terme de tous nous chauffer, et d’avoir de l’électricité en quantité suffisante.

Très instructif.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs, ainsi que votre métier et spécialisation ?

Tristan Kamin : Initialement passionné d’aéronautique et étudiant dans le secteur, j’ai fait sur un coup de tête un double-diplôme dans la filière nucléaire, laquelle m’a énormément plu et j’ai orienté mes recherches vers elle à l’obtention de mes diplômes.

Aujourd’hui, je suis ingénieur d’études, en sûreté nucléaire, pour un industriel du secteur. C’est-à-dire que mon métier est d’étudier les risques nucléaires et non nucléaires relatifs à certaines actions entreprises dans des installations nucléaires : maintenance lourde, ma principale activité, démantèlement, ou encore conception et construction de nouvelles installations au sein des sites nucléaires existants.

Breizh-info.com : Parlez-nous du thread que vous avez développé récemment sur Twitter, et qui a été énormément diffusé ?

Tristan Kamin : Celui-ci se voulait être une protestation contre l’abandon du projet Astrid, et surtout contre les applaudissements de ceux qui se disent « écologistes ». Astrid était un projet d’étude de réacteur nucléaire de nouvelle génération, qui aurait dû aboutir à un prototype d’envergure modeste, comme l’était Phénix (prédécesseur de Superphénix, qui lui a survécu jusqu’au milieu des années 2000).

Une des grandes qualités de cette nouvelle génération et donc d’Astrid est de permettre de « fermer le cycle du combustible », c’est-à-dire d’aller vers des taux de recyclage du combustible nucléaire tels que la consommation d’uranium naturel pourrait être réduite à néant.

Ces réacteurs peuvent produire davantage de matière fissile (le plutonium) qu’ils n’en consomment, en n’étant alimentés que d’uranium appauvri. Ce dernier est un rebut de l’enrichissement de l’uranium pratiqué depuis des décennies. Un rebut que l’on a aujourd’hui accumulé en quantités telles qu’un parc de réacteurs de quatrième génération, de même puissance que notre parc actuel, pourrait s’alimenter de ces stocks pendant des millénaires.

Et ceux qui se revendiquent « écologistes » applaudissent l’abandon d’une filière de recyclage pour motifs financiers.

Breizh-info.com : Quelle est la situation autour du nucléaire aujourd’hui en France, et quels sont les risques liés à l’arrêt des recherches à ce sujet ?

Tristan Kamin : Aujourd’hui, le parc nucléaire, bien que performant et compétitif, commence à atteindre un âge avancé. Si aucun des réacteurs n’est aujourd’hui menacé de fermeture pour des questions de sûreté, il est évident que la question se posera à terme (à 50 ans ? 60 ans ? Probablement pas davantage).

Or, le remplacement du parc nucléaire par des énergies renouvelables ne peut se faire, dans le meilleur des cas, qu’à la marge. Donc si l’on souhaite éviter un recours au gaz (ou aux importations d’électricité produite par les centrales à charbon/gaz des pays voisins), un renouvellement du parc nucléaire s’impose. Or, en raison des temps longs de la filière, une prise de décision rapide, avant le milieu de la prochaine décennie, s’impose. Et la situation politique française, la popularité du nucléaire, et ses coûts d’investissement (l’électricité produite est relativement peu coûteuse mais l’investissement initial est très élevé) conduisent les décideurs à retarder cette décision.

Tel est l’état du nucléaire aujourd’hui : vaillant mais avançant à l’aveugle, et il serait souhaitable d’y voir plus clair avant de percuter un lampadaire.

Les recherches ne sont pas arrêtées, mais la réalisation d’un prototype est repoussée aux calendes grecques, au jour où l’uranium naturel deviendra plus rare, donc plus cher, et donc où le recyclage pourrait devenir rentable.

Le principal risque est la perte de connaissances, d’expérience : avec Phénix, puis Superphénix, puis re-Phénix et ensuite le lancement du projet Astrid, la France s’est positionnée comme leader dans le domaine de ces réacteurs de quatrième génération dits « à neutrons rapides et caloporteur sodium ».

Aujourd’hui, nous avons probablement déjà perdu ce leadership au profit des Russes, et acceptons de continuer à nous laisser distancer, évidemment par la Russie mais peut-être aussi, sous peu, par la Chine et les États-Unis.

Breizh-info.com : Pourriez-vous nous parler de la fusion et de la fission « pour les nuls » ?

Tristan Kamin : Les deux reposent sur des réactions opposées.

La fission consiste à bombarder des atomes extrêmement lourds et instables (uranium, plutonium) par un flux de particules (les neutrons) pour provoquer l’éclatement (la fission) de ces atomes en plusieurs fragments moyennement lourds. Cet éclatement s’accompagne d’une libération de chaleur (qu’on utilise pour faire de l’électricité) et de neutrons qui vont provoquer d’autres fissions (c’est le principe de la réaction en chaîne).

C’est le même phénomène qui est exploité dans les bombes A, et dans toutes les centrales nucléaires au monde.

La fusion consiste à faire se rencontrer des atomes extrêmement légers (hydrogène) à des vitesses folles, et donc des températures considérables (en dizaines de millions de degrés) pour provoquer la fusion de ces atomes en un nouvel élément, légèrement plus lourd (hélium). Cette fusion s’accompagne d’une libération de chaleur (qu’on souhaite utiliser) et de neutrons, qui serviront à renouveler le stock d’hydrogène par un mécanisme un peu trop compliqué pour être expliqué ici.

C’est le même phénomène qui est exploité dans les bombes H (amorcé par une bombe A) ou encore dans les étoiles. En revanche, il n’est pas exploité pour la production d’énergie : porter un gaz à des millions de degrés, le garder confiner par des champs magnétiques et récupérer de la chaleur est extrêmement compliqué, et les choses avancent pas à pas depuis des décennies.

Le projet international ITER, en construction dans le sud de la France, doit servir de prototype. Une de ses plus importantes missions est de montrer que l’on peut maintenir suffisamment longtemps une réaction de fusion stable pour produire davantage d’énergie qu’on en consomme pour l’enclencher.

Breizh-info.com : Pourquoi n’y a-t-il pas selon vous un vrai débat, sérieux, sur le nucléaire en France ? Il semblerait que tout cela soit confisqué, d’une part, par des lobbys économiques, de l’autre par des lobbys politiques ?

Tristan Kamin : Pour moi, il y a un débat sérieux, mais que je dirais asphyxié plutôt que confisqué. Il a lieu, mais est laborieux.

En haut lieu, ce sont en effet des lobbies économiques qui s’affrontent. Des industries fossiles, ennemies de longue date du nucléaire, des industries émergentes (souvent proches des précédentes) du solaire et de l’éolien qui ont besoin du nucléaire pour stabiliser le réseau qu’elles alimentent tout en s’affichant comme alternatives à celui-ci, les industries nucléaires qui essayent de maximiser leur rentabilité malgré les contraintes croissantes posées par le développement des énergies intermittentes.

Tandis que dans les médias ou dans les débats invitant le public (débats sur la PPE, sur le PNGMDR…), ce sont notamment des confrontations politiques auxquelles on assiste. Le nucléaire impressionne, le nucléaire est clivant, mal compris, et il est donc très facile de faire peur avec. Et la peur est un outil particulièrement apprécié des populistes… Agiter la peur du nucléaire, la peur des produits chimiques, ou la peur des étrangers ne sont que différents outils du même couteau suisse. Ils ne vont quand même pas s’en priver…

Breizh-info.com : Comment est-ce qu’on construit un nucléaire durable pour notre civilisation ? Quid de la notion de risque ?

Tristan Kamin : On ne construit pas un « nucléaire durable », on construit un système électrique (voire énergétique au sens large) durable, où le nucléaire a une place plus ou moins grande. Un des grands atouts du nucléaire dans cette notion de « durabilité » est l’extraordinaire quantité d’énergie qu’il permet de tirer de très peu d’espace ou de matière, limitant ainsi tous les impacts liés à l’artificialisation des sols, les transports de marchandises, l’extraction minière, etc. Les énergies fossiles sont bien moins concentrées (en plus de rejeter dans l’environnement de sympathiques substances comme le dioxyde de carbone), et les énergies renouvelables sont à l’opposé, extrêmement diluées. Il faut turbiner énormément d’eau, d’air ou capter énormément de lumière pour produire peu d’énergie. Ce fait apporte son lot d’inconvénients souvent ignorés, comme si ces énergies pouvaient être collectées de manière illimitée et gratuite.

Quant au risque, la meilleure chose à faire est de continuer à l’étudier et travailler à le maîtriser.

De la même façon que l’on n’a jamais abandonné les barrages malgré les catastrophes apocalyptiques qu’ils connurent parois (en Europe : Malpasset, Vajont ; en Asie : Banqiao, Morvi).

Non, on a appris des erreurs pour essayer d’éviter que les accidents ne se reproduisent, mais on n’a pas renoncé aveuglément aux avantages énormes des barrages (énergie, régulation des crues, irrigation…) à cause de ces accidents. Une démarche que l’humain pratique depuis toujours, à l’échelle de l’individu (je tombe de vélo, je n’arrête pas le vélo) à celui de la société (un scandale de sang contaminé, je n’arrête pas définitivement les transfusions).

Quelles sont les principales contradictions écologistes sur la question ? Le nucléaire n’est-il pas finalement la vrai écologie ?

Les principales contradictions sont toujours dans la considération du risque sus-évoquée…

Il serait complètement aberrant de rejeter le nucléaire à cause de ses risques (faibles probabilités d’impacts d’échelle régionale) pour mieux se précipiter vers les risques climatiques (forte probabilité d’impact global). Un arbitrage que refusent toutefois de faire les grandes ONG environnementales ou les partis dits écologistes.

La production électronucléaire, très stable, très bas-carbone, déployable massivement dans les plus gros pays émetteurs de gaz à effet de serre, est à tous égards une alternative idéale au charbon (22 % de l’électricité du territoire européen, 38 % à l’échelle mondiale), ce dernier étant l’ennemi numéro un du climat, et généralement pas un cadeau pour nos poumons non plus.

Les énergies dites renouvelables, quant à elles, peinent à se substituer au charbon – généralement, elles s’y ajoutent, ou s’appuient sur le gaz naturel pour le remplacer – et encore plus au gaz. Elles sont extrêmement marginales à toutes les échelles, et, malgré leur énorme potentiel de développement, elles souffrent de leur intermittence et de leur consommation en ressources et en espace.

Et l’on voudrait leur faire en plus remplacer le nucléaire ?

Nous faisons une course contre le dérèglement climatique dans laquelle nous devrions mille fois accélérer… Mais nous préférons nous amputer d’une jambe en se disant que la seconde la remplacera et nous permettra de remporter la course. Plutôt que sprinter sur deux jambes.

Breizh-info.com : Parlez-nous du blog que vous animez…

Tristan Kamin : Je suis en quelque sorte animateur officieux sur Twitter d’une communauté de passionnés par les sciences de l’énergie et du climat, dont une bonne proportion d’individus cherchant à vulgariser ces domaines. En général, nous procédons sous forme de threads (série de tweets consécutifs permettant de développer un texte long). Si, initialement, je traitais un peu de tous ces sujets, j’ai fini par me concentrer sur le nucléaire, laissant à d’autres, plus compétents, les sujets du climat, du réseau électrique, etc. Donc je « threade » beaucoup sur le nucléaire, son cycle du combustible, ses déchets, ses risques, etc.

Et mon blog me sert simplement à centraliser toutes ces contributions, pour ne pas les perdre dans le fourmillement de ce réseau et pouvoir remettre la main dessus chaque fois que cela s’avère pertinent, plutôt que de me répéter encore et encore.

Propos recueillis par YV

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