Peindre l’Histoire. Didier Le Fur raconte Charlemagne, Clovis, Jeanne d’Arc, Henri IV, à travers l’art [Interview]

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Didier Le Fur est historien. Il a fait un doctorat d’histoire médiévale avec Colette Beaune, qu’il a suivi à Paris I, à Caen, à Nanterre. Il a rédigé de nombreux ouvrages, chez Perrin et Taillandier notamment, et aujourd’hui chez Passés composés, avec le même éditeur, Nicolas Gras-Payen.

Il a décidé de faire une carrière d’auteur en solitaire, qui l’amène cette fois-ci à publier Peindre l’Histoire, un ouvrage magnifique qui nous fait plonger dans la représentation en peinture d’hommes et de femmes qui ont fait l’histoire de France (de Jeanne d’Arc à Clovis en passant par sainte Geneviève ou encore Vercingétorix).

Si l’histoire se lit dans les livres, elle peut également se comprendre par les images. Au début du Moyen Âge, en France, l’Église chrétienne utilisa la représentation iconographique pour enseigner à ses fidèles les évangiles et la vie des saints. Le pouvoir royal l’imita. Des artistes y trouvèrent une occasion de se distinguer. Sur la toile, des scènes intimes, où des personnages prennent vie. Au début du XIXe siècle, le genre faisait toujours fureur. Il est aujourd’hui appelé peinture d’histoire et contribue à la glorification d’un passé que l’on veut commun aux Français. Alors, sans naïveté, laissons-nous aller à la rêverie, amusons-nous à décrypter, par quelques figures emblématiques ― Vercingétorix, Clovis, Geneviève, Charlemagne, Saint Louis, Jeanne d’Arc, François Ier et Henri IV ―, un sentiment national qui s’affirme à partir d’une iconographie riche, audacieuse et toujours vivante, puisqu’exposée dans les lieux les plus fréquentés de France.

Nous avons interrogé Didier Le Fur au sujet de cet excellent (et superbe) ouvrage.

Breizh-info. com : Vous nous disiez que votre domaine de prédilection était la fin du XVe siècle, le début XVIe. Avec Peindre l’Histoire, vous changez pourtant de période. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cet ouvrage ?

Didier Le Fur : Je ne me suis pas tellement éloigné de tout cela. Mais à chaque fois que je travaillais sur un sujet (comme pour les guerres d’Italie), il y avait des princes qui avaient une image, qu’on reçoit aujourd’hui dans les publications. Cette image ne correspond en rien avec celle qu’ils auraient souhaité avoir eux de leur vivant, de leur travail, ni même des critiques que l’on pouvait faire sur leurs actions.

J’avais découvert cela dans le Dagobert de Laurent Theis dans lequel il parlait justement de souvenirs de ce roi, notamment à travers la chanson, et cela alors qu’on ne savait pratiquement rien sur lui. L’homme était presque un illustre inconnu (son règne en tout cas), alors qu’il faisait partie du panthéon des rois de France, aussi célèbre qu’un Clovis, un Saint Louis, ou un Louis XIV.

Laurent Theis avait fait l’histoire de l’Histoire de ce souverain. Ou comment, dans la mémoire des livres, des images, la mémoire de ce roi avait perduré à travers les siècles et les régimes politiques, et était resté dans la mémoire collective.

J’ai suivi le même procédé pour Anne de Bretagne, qui avait sa chanson elle aussi. Comment avait-elle voulu être regardée de son vivant, comment on l’avait regardé, puis, comment les histoires royales et après nationales et bretonnes s’en étaient souvenues. Cela faisait deux images complètement différentes, jusqu’à ce qu’on les rassemble depuis 50 ans.

Puis dans la foulée j’ai voulu faire cette démarche pour tout le monde, pour Charles VIII, Louis XII, François Ier, mais aussi pour la notion de Renaissance. Partir de la mort où du vivant du personnage, puis remonter, pendant plusieurs siècles, à travers les livres, pour voir comment on se souvenait d’un homme, d’un évènement, d’une idée.

À travers ces études, je me suis aperçu qu’au XIXe siècle, il y avait beaucoup de choses qui changeaient. Et notamment qu’une iconographie apparaissait pour certains et pas pour d’autres. Anne de Bretagne par exemple, n’a pratiquement pas été peinte à cette époque. Peu à peu, cette idée de faire un travail sur les souvenirs écrits de ces personnages au départ, puis sur la peinture ensuite, m’a parcouru. Comment a-t-on utilisé les figures et les peintures pour justifier des changements de régime, des révolutions, ou de nouvelles idées liées à la mode du temps.

Un exemple récent : Jacques Chirac a été 18 ans maire de Paris, plusieurs fois ministre, 12 ans président de la République. Ce que l’on retient de lui aujourd’hui, c’est surtout sa phrase « notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». On garde un souvenir positif donc on prend quelque chose d’une carrière immense politiquement, avec des hauts et des bas. On oublie tout ça et on ne garde que la chose véhiculée en rapport avec les idées du moment.

Les personnages historiques de mon livre ont été traités de la même façon dans la mémoire collective.

Breizh-info.com : Oui, vous écrivez à propos de la mémoire collective « une iconographie littéraire souvent fausse, toujours mouvante, parce que continuellement adaptée en fonction des régimes, version illustrée d’idéologies enchevêtrées ».

Didier Le Fur : C’est ça. Si on revenait au temps de De Gaulle, beaucoup de gens hurleraient tellement les habitudes seraient changées. Sauf que dans leur imaginaire, c’est le fondateur de la Vème République. La plupart des candidats à la présidentielle se disent gaullistes (sauf l’extrême gauche qui a toujours rejeté cela). Il fallait rentrer dans cette filialité-là, quelles que soient les différences entre tous ces personnages.

On est dans cette construction, quitte à faire des grands écarts, à inventer des tas de choses, y compris à partir d’une phrase, d’une image qui traîne.

Cette peinture d’histoire, qui se structure dans ce passé presque inventé, ou en tout cas réactualisé continuellement, commence au XVIIIe siècle, avec des peintures assez sages (la peinture troubadour). Cela avait cet intérêt de remettre à la mode un temps qui avait été dénigré par un grand nombre d’intellectuels à partir du milieu du XVIIe siècle. Ceux qui croyaient à la notion du progrès, ceux qui croyaient à l’idée que Dieu n’intervient pas dans la vie de chacun, que l’Histoire n’était pas un temps déterminait qui débuterait avec l’arrivée du Christ, et s’achèverait au temps du retour du paradis sur terre.

Le Moyen Âge, qui avait cette conception de l’histoire, avait ainsi été écarté, car jugé comme un temps religieux, un temps de fables, un temps d’obscurantisme. Ils avaient créé cette notion de Renaissance, qu’ils n’appelaient pas encore comme cela, comme le retour à la raison de l’Homme, et à son progrès.

Au milieu du XVIIIe, face à ces théories plus philosophiques qu’historiques, des auteurs vont retrouver dans le Moyen Âge, autre chose, notamment les valeurs chrétiennes. Et la peinture va accompagner tout cela. On va ressortir du placard une quantité de personnages un peu oubliés, ou célèbres uniquement pour leur vaillance (comme Bayard). On va retrouver une certaine littérature romanesque, dont on va extraire des personnages historiques qu’on va mettre en peinture. Une peinture qui va devenir de plus en plus politique.

Elle l’était déjà depuis Louis XIII, comme des photos aujourd’hui, pour illustrer des moments importants des règnes. Elle va, à partir de la seconde moitié du XVIIIe, et pendant tout le XIXe, recomposer tout un passé national. Cette peinture va être aussi mouvante que les histoires publiées dans le même temps, et va suivre l’évolution des régimes politiques en fonction des intérêts ou pas que l’on a sur un personnage ou sur un autre.

Breizh-info.com : Ce que vous dîtes, c’est qu’à l’époque de la peinture de ces tableaux, superbes pour beaucoup dans votre ouvrage, ces artistes luttent contre la déconstruction de l’Histoire d’une certaine façon, tout en réinterprétant cette histoire déconstruite ?

Didier Le Fur : Exactement. On reconstitue une mémoire, un fil conducteur. Avec des personnages qu’eux à cette époque trouvaient importants dans l’idée de la société française et de sa gloire. Et des exemples à suivre ou à poursuivre pour ceux qui gouvernent à cette époque.

Breizh-info. com : Du coup, votre livre, n’est-il pas une forme de clin d’œil à l’actualité, alors qu’en France, on déconstruit de nouveau totalement l’Histoire ? On a peu ou plus du tout les références historiques (Clovis, Charlemagne, Jeanne d’Arc) enseignées dans nos écoles…

Didier Le Fur : Cela montre en tout cas qu’il y a eu une histoire politique puissante, rebidouillée. Aujourd’hui on rejette l’histoire politique, on la déconstruit. On rejette cette construction logique de l’histoire, car il y a eu beaucoup d’erreurs, c’est un fait, mais pourtant cette histoire était essentielle pour comprendre les mentalités, l’histoire de l’évolution morale, ou autres.

S’il n’y a pas des actes politiques, la moralité, le culturel, n’ont aucun sens. S’il n’y a pas de commande d’État durant des siècles, on n’a pas de littérature ni de peinture. Ce sont les plus grands mécènes, toujours aujourd’hui, qui commandent. On construit des musées, chaque président a son musée, son opéra, son moment de construction par rapport à ce qu’il considère comme bien, nécessaire. Un miroir de ce qu’il a envie d’être ou du monde actuel.

Les premiers historiens de formation et de métier qui vont ensuite enseigner l’Histoire sont Thiers, Guizot, Michelet, ce sont des historiens très politisés, engagés. Ils ont été ministres, ou très militants. Et ils vont donner les méthodes de la construction de l’histoire.

Il y a ensuite tout un courant, comme les Annales, au début du XXe siècle, qui va rejeter ce courant.

Mais ces gens-là avaient tout de même la connaissance de l’histoire politique. C’est un peu, si l’on compare à la peinture, comme l’école de Picasso ou de Matisse. Ils pouvaient faire un portrait magnifique, classique, et pouvaient aussi s’en libérer et faire, comme ils l’ont fait, de la création autre.

Le seul problème, c’est que la génération qui a suivi n’a pas appris les bases, comme un danseur ou une danseuse avec les pas nécessaires pour pouvoir s’exprimer autrement librement. Ils ont pris ce qui fût l’aboutissement de la recherche de ces peintres. Et les historiens ont fait la même chose. Ils ont fait de l’histoire culturelle, sans apprendre la base politique. Du coup, on arrive à des choses qui ne sont plus très nourrissantes, et qui sont aussi erronées, car se basant aussi indirectement sur des erreurs d’histoire politique.

Breizh-info.com : Je parcours votre ouvrage. Si je regarde le tableau de Vercingétorix qui se rend aux Romains, ou bien celui de Charlemagne, cela me parle, même en 2019. Tel personnage pourrait être mon père ou mon grand-père. Ils sont incarnés. Mais aujourd’hui, n’y a-t-il pas un risque de disparition totale de ce lien historique justement qui façonne notre imaginaire collectif ? Si les seules représentations historiques de notre temps que nos descendants auront sont des pissotières renversées ou les lubies d’un Koons et d’une Hidalgo, ça fait léger non ? Il n’y a plus de figuration de notre passé…

Didier Le Fur : C’est vrai. Et il y a aussi un aspect technique qui évolue, avec la peinture remplacée par la photo, par d’autres images. L’image d’un passé national à entretenir, d’une chronologie, visuellement, à part certaines émissions de TV un peu simplistes, a disparu.

Il y a d’autres choses. Si vous regardez les livres d’histoire aujourd’hui, ils sont très illustrés, et il y a très peu de textes. C’est un danger également. On a des filigres qui apparaissent en quantité, qui seraient emblématiques de cette évolution progressiste, de la civilisation française, européenne ou mondiale. On n’a plus le texte.

On a eu également des positions politiques importantes au XXe siècle, où finalement l’histoire des personnages, des règnes, des batailles, était devenue inutile, imbécile, même si cela revient à la mode aujourd’hui. Ce mouvement historique a privilégié l’histoire des masses, où l’homme n’avait de sens que dans le groupe.

Breizh-info.com : L’histoire marxiste donc.

Didier Le Fur : Oui c’est ça. L’histoire sociale des années 50 à fin 90, a pris le pas sur l’autre histoire, même si ça s’est cassé la figure après la fin de l’URSS, pour privilégier une histoire culturelle qui ne dérange personne, idéologiquement, religieusement. Cette histoire des masses a tout de même eu un long règne (histoire des ouvriers, des paysans, des femmes, de la bourgeoisie…). Cela paraissait un ensemble, mais ça manquait de source. C’était bien maigre si on découpait par périodes. Cela paraissait intéressant, nouveau, sauf qu’il y avait derrière souvent un message pas très honnête. Et derrière, toujours cette idée progressiste, vers quelque chose ; et c’est là où est à mon avis la principale erreur. L’Histoire, c’est de l’Histoire, c’est le passé, et on n’a pas à la ramener au présent pour justifier quelque chose, ou pour envisager l’avenir.

Breizh-info.com : L’historien que vous êtes est-il inquiet pour l’avenir ? Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où nous venons, est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Didier Le Fur : Il n’y a pas à l’être. La religion montrait qu’on savait d’où on venait et où on allait (retour du Christ pour un paradis où tout le monde était heureux). La notion du progrès infini qui remplace la religion fait que normalement, plus on avance, mieux on devrait être. Quels que soient les problèmes ou les accidents de l’histoire comme ils appellent ça.

Moi là-dedans, je ne suis qu’un pauvre individu qui m’étonne quelques fois de la manière dont on peut faire les choses, et j’essaie de faire proprement mon travail sur la période que je travaille. Mais mes angoisses personnelles ne sont pas liées à cela (rires)…

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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