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Encore un redresseur de torts qui s’attaque à Breizh-info ! Il s’agit cette fois de NewsGuard Technology, une société commerciale américaine qui entend labelliser des sites web du monde entier : les bons à sa gauche avec une étiquette verte, les mauvais à sa droite avec une étiquette rouge. Breizh-info vient de se voir décerner l’étiquette rouge assortie d’une avalanche de commentaires négatifs.

NewsGuard affirme fonder ses analyses sur des principes journalistiques exigeants. Mais pourquoi ne pas commencer par les respecter lui-même ? Son site web indique ainsi : « Bien que NewsGuard ait été lancée aux États-Unis, les notations et les “étiquettes nutritionnelles” produites pour les sites Web d’actualité et d’information consultés en France par les Français ont été préparées par des journalistes et des rédacteurs ayant une grande expérience du journalisme en France et une compréhension profonde du paysage médiatique de ce pays ».

En réalité, la rédactrice de la notice concernant Breizh-info n’a pratiquement aucune « expérience du journalisme en France ». Élevée en banlieue parisienne, à Villeneuve-la-Garenne, Sophia Tewa a quitté la France à 19 ans pour suivre des études de journalisme à New York de 2005 à 2009. Toute sa carrière s’est déroulée aux États-Unis depuis lors ; elle y habite toujours, à New York, dans le quartier du Bronx. D’abord tentée par la production vidéo, elle a vite remporté un succès notable en décrochant un prix au festival du film de Hollywood en 2012 pour un documentaire sur la sécheresse au Kenya. Mais ce premier succès est resté sans lendemain. Même si, l’an dernier, Sophia Tewa a obtenu un prix au plus modeste festival du film de Bushwick avec un reportage sur un couple de SDF noirs de Manhattan.

Soudain propulsée des « petits boulots » à la Cour suprême de la presse

Aux États-Unis aussi, la carrière de journaliste est difficile : à côté de rares réalisations vidéo, Sophia Tewa a enchaîné ces dernières années les « petits boulots » de pigiste pour la presse écrite populaire. Parmi ses articles récents (2018) figurent « 24 endroits pour se baigner dans les parcs publics du Connecticut », « Combien coûte un mariage dans le Connecticut », « Les meilleurs endroits pour prendre sa retraite dans le Connecticut », « Trois universités du Connecticut classées parmi les meilleures du monde », « Retour sur les pires ouragans de l’histoire du Connecticut », « Les distributeurs PEZ du prince Harry et de Meghan Markle vont être vendus aux enchères pour une organisation de bienfaisance », « Un livreur de pizzas reçoit 180 000 dollars d’indemnité pour avoir été écrasé par 400 livres de fromage », « 3 animaux favoris du Connecticut nominés pour le prix du Chien Héros », « Un fromage bleu local remporte le concours mondial des fromages », « Voici les restaurants les plus propres de la Valley », « Maikana Foods livre des repas diététiques à votre porte », etc. (titres traduits par nos soins).

Malgré l’intérêt de ces thèmes, on voit mal en quoi ils démontrent une « compréhension profonde du paysage médiatique » français. Ni en quoi ils qualifient la journaliste pour juger le sérieux de Breizh-info. En fait, si son analyse commence objectivement par des renseignements banals, elle tombe vite dans la caricature : « ses contenus consistent principalement en des articles d’actualité et des opinions sur les enjeux de l’immigration et la menace que poseraient les minorités ethniques ». Ces thèmes tiennent une place importante dans les pages de Breizh-info mais le mot « principalement » est erroné. Se pourrait-il qu’il témoigne d’une obsession « racialiste » chez son auteur ? (Du fait de ses origines africaines, elle revendique elle-même un statut de « personne de couleur ».)

Interdits, parti pris et copinages

Vient ensuite une litanie de notes hâtives sur le thème de la « crédibilité ». On peut les ranger en trois catégories :

1) L’évocation de thèmes tabous.

Il y a des choses dont on ne doit pas parler, semble penser cette journaliste d’un genre particulier. Cela concerne surtout l’effondrement du bâtiment n°7 du World Trade Center de New York. Selon Sophia Tewa, Breizh-info « avance la théorie selon laquelle les tours jumelles auraient été détruites par démolition contrôlée ». Nous n’avons rien « avancé », et nous ne prétendons pas avoir les compétences techniques pour le faire. Notre article relatait les doutes exprimés par des observateurs à propos de l’attentat du 11 septembre 2001 – des doutes suffisamment nombreux et graves pour constituer une information en soi (1). Tout le monde peut en juger en lisant notre article intitulé « 11 septembre 2001 : questions de bon sens et théories fumeuses ».

Un deuxième cas cité de façon plus confuse est celui de l’accusation d’attaque chimique à Douma lancée contre le gouvernement syrien. Sophia Tewa nous reproche surtout un article de quatre lignes intitulé « Le représentant russe auprès de l’OIAC conteste son rapport sur l’attaque chimique présumée à Douma ». Tout était dans le titre : Breizh-info, qui n’avait pas d’experts chimistes sur le terrain, a seulement rapporté que les avis sur la question n’étaient pas unanimes. Là résidait l’information : un grand pays, très présent sur le terrain, contestait officiellement un rapport d’une organisation dont il est membre. C’était suffisamment grave pour ne pas être passé sous silence. (À la limite, il y aurait eu complotisme à ne pas en parler.)

Dans les deux cas Sophia Tewa avait probablement lu nos articles mais tout ce qu’elle en a retenu était l’évocation de thèses contraires à la doxa qui l’inspire. Son incapacité à distinguer compte rendu et prise de position jette un doute légitime sur sa capacité à noter ses confrères.

2) Les sujets qui contrarient l’analyste.

Il suffit de consulter la liste d’articles de Breizh-info cités par Sophia Tewa à la rubrique « crédibilité », une liste apparemment longue – mais en réalité très courte par rapport aux 17.534 articles publiés à ce jour. Apparemment, ce qui concerne l’immigration de près ou de loin est systématiquement considéré par elle comme « pas crédible », de même que ce qui a trait à l’Afrique (peut-être par réflexe identitaire ?), y compris quand les informations sont archi-confirmées.

Son obsession confine au ridicule quand elle mentionne un article du 18 mai 2019 intitulé « Afrique sub-saharienne. Le VIH touche jusqu’à 30 % de la population ». Il reprenait directement les constats d’une étude scientifique parue dans la revue Nature ! Certes, cette proportion ne concernait que certaines régions, mais la longueur des titres a des limites, la locution « jusqu’à » est claire pour tout lecteur un peu cultivé et l’article était parfaitement explicite.

Presque à chaque fois que Sophia Tewa mentionne un article de Breizh-info à la rubrique « crédibilité », elle se croit obligée de citer des articles d’autres médias, surtout anglo-saxons, exprimant ou même simplement exposant un avis différent. Elle s’imagine probablement que cette accumulation « fait sérieux », mais c’est parfois tout le contraire. Ainsi, dans l’idée sans doute de « réfuter » un article relatant les critiques de deux cancérologues à propos d’un médicament, elle cite une annonce de l’Agence nationale de sécurité du médicament… plaçant ledit médicament sous surveillance renforcée ! Peut-être n’est-elle pas très au fait des subtilités de l’administration de la santé en France, mais il y a, là aussi, de quoi s’interroger sur sa valeur professionnelle.

3) Les opinions d’adversaires de Breizh-info.

Enfin, Sophia Tewa a repris sans la moindre analyse des prises de position hostiles à Breizh-info formulées sur le web. L’exemple le plus caractéristique est celui de la vidéaste Aude Favre qui, sur le ton de la satire, s’en est prise a deux articles. Elle aurait, écrit péremptoirement Sophia Tewa, « démontré qu’il était impossible de prouver que ces événements aient eu lieu ». En réalité, Aude Favre avait interrogé des personnes qui, sans bien savoir où et quand ces événements avaient eu lieu, attestaient ne pas en avoir été témoins ! Pire : alors qu’elle a minutieusement fouillé les archives de Breizh-info, Sophia Tewa évite d’adjoindre à son lien vers la vidéo d’Aude Favre un lien vers la réponse circonstanciée que nous lui avions apportée.

De même, Sophia Tewa cite, lien à l’appui, un article des « Décodeurs » du Monde sur « l’histoire d’un couple tué au Tadjikistan devenue fable d’extrême-droite », sans mentionner la réponse (« Les Décodeurs attaquent Breizh-info et se ridiculisent ») que nous lui avions apportée dès le lendemain.

Une subjectivité non maîtrisée

Étrangement, Sophia Tewa s’est gardée de rapporter quelques critiques extérieures qu’elle ne peut avoir ignorées. Par exemple cette étude du Reuters Institute sur les « fake news » et la désinformation en ligne. Peut-être parce que nous avions aussitôt souligné la mauvaise qualité scientifique de cet article. À propos, parmi les quatre personnes censées avoir relu le texte de Sophia Tewa (Chine Labbe, Yves Clarisse, Sarah Brandt et Eric Effron), trois sont des anciens de Reuters, ce qui rend cette omission encore plus incompréhensible.

La démarche de labellisation avait déjà été tentée sans succès par le Décodex du Monde, qui sait pourtant ce que journalisme veut dire. D’autres tentatives du même ordre ont eu lieu à l’étranger. On s’étonne que NewsGuard n’en ait pas retenu les leçons. La société affirme évaluer les sites grâce à neuf « principes de base incontestés du journalisme fiable ». Selon elle, ces critères « sont appliqués de la même manière pour chacun des éditeurs quelle que soit leur orientation politique, le cas échéant ». Mais comme ils sont presque entièrement subjectifs, la neutralité est spécialement difficile à atteindre. Pour qu’un jugement soit bon, il ne suffit pas que la loi soit bonne. Encore faut-il que le juge le soit aussi. En l’occurrence, le soin de déterminer si des sites français sont dignes de foi a été confié à une jeune journaliste familière des « chiens écrasés » américains, peut-être un peu frustrée par la tournure décevante de sa carrière, voire d’une sensibilité particulière sur les sujets concernant les personnes de couleur. C’est au minimum une erreur de casting.

Vu la mauvaise qualité du travail effectué par cette « analyste », l’étiquette rouge de NewsGuard a finalement un petit côté rosette de la Légion d’honneur…

Erwan Floch

(1) Pour juger le sujet illégitime, Sophia Tewa invoque « une enquête menée en 2018 par l’institut national des normes et de la technologie des États-Unis ». Le rapport du NIST date en fait de 2008 et non de 2018 (l’erreur de date n’a pas été détectée par les quatre relecteurs du dossier). Il a donc fallu sept ans pour parvenir à une conclusion, ce qui montre bien que le sujet n’était pas si clair. En effet,  l’effondrement de la tour 7 était souvent expliqué soit par un effet de souffle, soit par les dommages structurels causés par des débris des tours 1 et 2. Le rapport du NIST écarte ces deux hypothèses répandues. C’est–à-dire que l’inexactitude était du côté des tenants de ces théories et non du côté de ceux qui les contestaient. La cause de l’effondrement serait finalement, selon le NIST, un incendie resté invisible. Mais le NIST lui-même utilise systématiquement la formule « probable collapse sequence » (« séquence probable de l’effondrement ») : elle figure 26 fois dans son rapport ! Si l’on reste dans le domaine des probabilités, c’est qu’un doute demeure. Mais clairement pas pour Sophia Tewa.

Crédit photo : DR (Photo d’illustration et copie partielle d’écran du site Muck Rack)
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