En attendant que les milliards de colis que génère la vente sur Internet soit acheminés par des drones, c’est une version encore imparfaite, parce que sujette à la fatigue, aux erreurs et aux émotions, qui assure les livraisons, à savoir un humain, auto-entrepreneur, travaillant six jours sur sept et quatorze heures par jour. C’est cet ilote des temps hypermodernes que met en scène Ken Loach dans son dernier opus, ou plus exactement le système économique permettant de maximiser les rendements par l’exploitation d’une main d’œuvre prompte à céder aux mirages de la pseudo-indépendance.

Manichéisme et faiblesses d’écriture

Il fut une époque, celle de ses premières œuvres (Kes, 1969, Regards et sourires, 1981), où le cinéaste construisait les récits à partir des personnages. Les films s’autorisaient à suivre les méandres d’une personnalité en construction et s’affrontaient à la complexité voire à la contradiction des caractères. Depuis sa rencontre avec le scénariste Paul Laverty, Ken Loach procède de manière inverse, convaincu en bon marxiste de la domination initiale de la superstructure sur l’infrastructure : les êtres sont enrôlés sous la bannière de la dénonciation d’une société toujours plus inégalitaire, où les solidarités de classe ont laissé la place à une parcellisation du travail, sans intermédiation ni autre solution qu’un corps sur-sollicité, au service du labeur infini. Dès lors, le film se déroule son programme de manière linéaire et didactique, s’emparant de la moindre occasion pour délivrer un cours accéléré sur l’ubérisation du monde, à partir de personnages unidimensionnels, réduits au rang de fonction : le néo-prolo (le père), la sainte (la mère), la victime (la fille), le Mal (le responsable du dépôt) et le fils (ado en rupture de ban et dommage collatéral de la situation). Certes, le film ne manque pas de scènes percutantes, use efficacement du symbole (la bouteille dans laquelle les chauffeurs se doivent d’uriner, faute de pause durant leurs courses) et sait faire dialoguer les supporters de Manchester United. Mais, à force de manichéisme et de faiblesses d’écriture (comment le cinéaste de Sweet Sixteen, 2002, peut-il laisser passer tant de clichés et d’invraisemblances dans le traitement du fils ?), le récit se retourne contre lui-même, désamorçant l’empathie que l’on devrait éprouver pour les naufragés de la nouvelle économie. Reste l’ultime image, où Loach fait confiance à son talent de cinéaste, un plan rêche et cinglant, où s’énonce la nouvelle condition humaine, une force brute sans autre désir que la survie, dénuée de sens.

Sévérac

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