Aujourd’hui, nous allons vous révéler une partie de la face cachée du travail de journaliste. La récolte d’informations, et les différents canaux pour obtenir ce qui permet d’écrire des articles et donc d’informer la population. Il est en effet important que le grand public comprenne que les autorités (diverses et variées) sont susceptibles de faire de la rétention d’information (ce qui a été le cas dans la dramatique affaire de Rédéné que nous avons révélée hier et qui, nous l’espérons, poussera les autorités à communiquer dessus).

Mais que dans certaines salles de presse, on pratique également la censure par omission ou non-divulgation. On vous donne quelques informations ci-dessous.

Comment les journalistes récoltent-ils l’information ?

Le travail d’un bon journaliste, c’est de recouper plusieurs sources pour vérifier une information X à un moment T. Néanmoins, pour y parvenir, il faut des sources. Et c’est là que parfois, cela peut devenir compliqué. Vous avez en effet en France deux types de journalistes : ceux qui ont la carte de presse et qui font partie de rédactions dites « mainstream », et ceux qui n’ont ni carte de presse, ni l’intention d’en avoir et de se soumettre au diktat économique et idéologique de représentants d’une profession très diverse.

Que l’on soit journaliste avec ou sans carte de presse, on peut en général assez facilement obtenir de l’information au sein des entreprises, au sein des associations, avec les particuliers. Néanmoins, dès lors que cela concerne les fonctions régaliennes de l’État, tout devient compliqué. Difficile voire impossible d’accéder à l’Assemblée nationale sans carte de presse. Impossible (ou presque) d’obtenir des informations au sein des préfectures hormis en off. Idem pour les commissariats, les directions départementales des sapeurs pompiers, les gendarmeries, l’armée…

En réalité, tout fonctionne de manière « officielle ». Les journalistes des rédactions locales (par exemple chez Ouest-France ou Le Télégramme pour la Bretagne) appellent chaque jour les services communication de la gendarmerie, de la police, des pompiers, des services d’urgence, des tribunaux, mais aussi parfois directement les postes locaux. À chaque fois, ce sont des personnels habilités à répondre qui répondent. Ainsi, même si vous êtes journaliste, que vous possédez une carte de presse, si la direction de la police, si le parquet de telle ou telle ville, a décidé qu’une information ne devait pas être divulguée, elle ne le sera pas.

Les journalistes s’exposent ainsi quotidiennement à recevoir de multiples refus par omission de la part des différentes autorités. Mais également d’informations savamment distillées par des chargés de communication qui donnent ce que leurs directions veulent bien donner. Vous voulez savoir le nombre de voiture brûlées dans votre secteur la nuit de la Saint-Sylvestre ? Vous n’aurez que les informations que le ministère de l’Intérieur aura bien voulu diffuser. Rien ne vous prouvera que les chiffres sont exacts. Rien.

Concrètement donc, à 90-95 %, c’est cette information, que les autorités ont bien voulu communiquer, que vous retrouvez dans votre journal quotidien, et qui fait votre actualité. Vous pourrez donc lire dans votre journal la chronique décès (une des pages les plus lues dans la presse quotidienne régionale chaque jour), la chronique sportive, le programme TV, mais aussi les informations officielles communiquées par les autorités et relatées par les journalistes (qui peuvent ensuite y ajouter interviews et commentaires) et de temps en temps, un scoop, une information exclusive, quelque chose d’un peu plus « chaud » et d’un peu moins conventionnel.

L’investigation, la croisade du journaliste

Il y a des spécialistes pour la récolte de ce genre d’informations, plus confidentielles, plus chaudes également. Médiapart est bien entendu de ceux-là, eux qui parviennent à fournir chaque semaine des révélations comme peu d’équipes de journalistes peuvent et savent le faire. Pour ce faire, les journalistes de Médiapart disposent notamment d’un réseau (que chaque journaliste qui essaie de faire correctement son travail tâche de construire au quotidien) important, constitué de sources très importantes au sein de la police, de la justice, des principales autorités.

C’est aussi ce qui va faire la différence entre des révélations d’un journal comme Médiapart et des révélations comme d’autres peuvent faire : certains journalistes bénéficient d’un réseau parmi des personnalités ou des représentants d’autorité très haut placés, qui ont, à un instant T, intérêt à communiquer, à divulguer une information. Et ils le font. Les journalistes savent d’ailleurs parfaitement jouer avec cela auprès de personnalités, qui ont, à un instant T, tout intérêt à balancer le concurrent, le copain, le complice, le voisin… pas toujours de façon très propre.

D’autres (et c’est le lot de ceux qui ne travaillent pas forcément au quotidien dans l’investigation) peuvent bénéficier également de réseaux, moins « huppés » mais qui permettent également d’obtenir de l’information et de produire des articles qui ne sortent pas directement du bon vouloir de l’attaché de presse de la préfecture ou du gendarme habilité à parler à la presse, ou encore du représentant syndical de telle ou telle corporation.

Internet et la presse alternative ont changé le journalisme

Grâce à l’avènement des réseaux sociaux, à la diffusion rapide sur Internet de l’information, à la multiplication des canaux d’information, les traditionnels réseaux « officiels » ont été petit à petit concurrencés. Ainsi, le petit réseau (parfois aussi de copinage) tissé entre des journalistes, des autorités, des personnalités publiques, a vu petit à petit d’autres vecteurs de récolte d’information émerger.

Pourquoi aller demander son avis à un représentant syndical d’un syndicat minoritaire travaillant dans une centrale et pas à un adhérent d’un autre syndicat, présent sur les lieux ? Ou simplement à un personnel non syndiqué ?  Pourquoi ne pas prendre en compte l’information communiquée par un adjoint de police présent sur les lieux d’un délit, et ne se référer qu’à ce qu’en dira le service de communication qui rédige en fonction des intérêts politiques et étatiques du moment ? Pourquoi ne pas exploiter l’information d’une infirmière rapportant des agressions multiples dans un hôpital et n’écouter que le service de communication à qui la direction a demandé de ne pas faire de vagues et qui vous expliquera que tout va bien ? Pourquoi ne pas creuser sur des témoignages qui se multiplient sur les réseaux sociaux concernant des agressions à Nantes, par exemple, tandis que les services de police, de justice, font silence ?

Attention, il y a eu aussi les dérives de cette ouverture très large de la possibilité de divulguer de l’information : fake news, mensonges grotesques, fausses rumeurs, ou tentatives de manipulation. À ceux qui veulent diffuser de l’information d’y faire attention et d’utiliser leurs facultés intellectuelles et leur libre arbitre pour faire le tri.

Mais pour le coup, qui sont ces journalistes et ces donneurs de leçon qui prétendent éduquer la population à décrypter ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui est acceptable, ce qui ne l’est pas ? Quelle légitimité ont-ils sur la population pour le faire, eux qui ont parfois couvert, fabriqué ou relayé (parfois par erreur, parfois par omission, parfois par idéologie) des mensonges longs comme le bras ?

Finalement, l’émergence du journalisme indépendant et alternatif, via la sphère Internet, a permis de changer profondément un métier très fermé, avec des écoles dédiées au formatage (lire le livre Les petits soldats du journalisme), avec des rédactions pilotées par des groupes économiques et sous la main pratique de cercles parisiens et régionaux (les clubs de la presse notamment) qui prétendaient faire la pluie et le beau temps de l’information sans que la population ne puisse prendre en main elle aussi ce secteur.

Désormais le système, qui avait ses chiens de garde exclusifs, a sorti l’arsenal législatif pour éventuellement censurer l’information qui ne lui convient pas. Les GAFA ont embrayé également, après avoir été un temps dépassés par les outils qu’ils avaient fabriqués. Les journalistes du système eux, ou plutôt ceux qui dirigent ce système médiatique, se réfugient désormais derrière le code de déontologie de la profession et la carte de presse pour justifier leur différence. Les autorités elles, choisissent leurs interlocuteurs et les pestiférés.

Une question d’ouverture, enfin. Une réflexion ouverte. Au nom de qui, au nom de quoi, le journaliste indépendant, qui est justement souvent devenu indépendant en opposition au système en place, devrait-il respecter toutes les règles du code de déontologie code rédigé justement par des journalistes professionnels pleinement intégrés et vivants du système en place ? Etablir et respecter des règles, oui, c’est certain. Mais nécessairement les leurs ?

La question est posée.

YV

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Photo d’illustration : DR
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