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En Irlande, victoire historique du Sinn Féin de Mary Lou McDonald : avec 24,53 % (en hausse de 10,7 %) et 535 000 voix (sur 2 180 000 votants), les nationalistes de gauche réalisent leur meilleur score et passent pour la première fois en tête. Dans les années 80, le Sinn Féin plafonnait à moins de 2 % : il était alors vu comme la branche politique de l’Armée républicaine irlandaise et sentait le soufre, ou plutôt la poudre.

La revendication phare des républicains ou nationalistes (mots synonymes en Irlande) : la fin de la domination de la monarchie anglaise au nord de l’île et son unification dans le cadre d’une République. Ce marqueur historique a repris de l’actualité avec le Brexit. Le Sinn Féin propose un référendum dans les 5 ans sur la question.

Mais ce sont surtout les questions sociales qui ont permis au parti de rallier une nation excédée par l’austérité et la spéculation immobilière mondialisée. Une politique volontariste de logement en faveur des locaux est au cœur de ses propositions.

Le Sinn Féin a pu ainsi engranger des voix prises à ses concurrents de gauche : la gauche classique et modérée comme le Parti travailliste (4,4 %, baisse de 2,2 %, son plus faible score depuis sa création en 1920), les sociaux-démocrates (2,9 %, -0,1 %), mais aussi Solidarité-le Peuple avant le profit (2,6 %, -1,3 %) et autres groupuscules d’extrême gauche : le parti des travailleurs d’Irlande, dissidence marxiste du Sinn Féin, perd la moitié de ses deux milliers de fidèles, tombant à 0,1 %.

Défaite des deux grands partis de l’establishment irlandais

Le Finn Gael du Premier ministre sortant Leo Varadkar (20,9 %, – 4,7 %) et le Fianna Fail (22,2 %, -2,2 %), de centre droit tous les deux, alternant au pouvoir depuis les premières années de l’indépendance.

Ces deux partis libéraux ont contribué à la prospérité de l’Irlande, sur un mode très inégalitaire, les plus pauvres n’ayant qu’à émigrer. Le Fianna Fail, longtemps colonne vertébrale de l’État national-républicain avec jamais moins de 40 % des suffrages, s’est rallié comme l’accommodant Fine Gael au modèle anglo-saxon : dumping fiscal et social en faveur des multinationales et société multiculturelle en lieu et place du modèle national. La crise de 2008 a affaibli ce duopole.

L’establishment a réussi pendant des décennies à faire du Sinn Féin un pestiféré, à cause de son soutien à l’Armée républicaine. Les électeurs républicains étaient des sous-citoyens n’ayant jamais accès au pouvoir. La pragmatique Mary Lou McDonald a réussi « la dédiabolisation », comme le constate un peu tristement le correspondant de Ouest-France (OF, 8/2/2020).

  • Affirmation des écolos dans la Verte Erin : le Green Party a réalisé un excellent score de 7,1 % (en hausse de 4,4 %).

L’émergence de la problématique migratoire 

Plusieurs partis souverainistes, contestataires de droite ou populistes, nouvellement créés, réalisent de petits scores.

An Páirtí Náisiúnta (le parti national), de Justin Barrett, fondé en 2016, rassemble  4773 voix, soit 0,2 %, pour 10 candidats présentés (sur 160 sièges à pourvoir). Irish Freedom Party (10 candidats également), eurosceptique, a convaincu 5 595 électeurs, soit 0,3 %. Renua, une dissidence du Fine Gael, obtient également 0,3 % (en baisse de 1,9 %). Enfin, plus significatif, Aontu, une dissidence du Sinn Féin, réalise 41 614 votes, soit 1,9 % et décroche un siège de député (sur les 160) pour son président Peadar Tóibín.

Ces partis affichent des positions conservatrices en matière de mœurs et de culture mais sont en général progressistes sur le plan social : ce sont des « Polonais de l’Ouest », un peu sur la ligne du gouvernement catholique de Varsovie. L’avortement vient seulement d’être légalisé en 2018, par 66 % des électeurs dans un référendum : ces partis ont cherché, sans y réussir, à structurer les 33 % qui ont voté contre.

La critique de l’immigration est encore largement taboue dans l’île celte, comme chez sa petite sœur bretonne. L’épiscopat catholique et le clergé médiatique veillent au grain et présentent la politique migratoire comme une forme de charité, qui plus est favorable au business. Selon un sondage de 2018 cité avec satisfaction par l’Irish Times, 41 % des Irlandais étaient favorables à une augmentation de l’immigration musulmane dans leur île : le pape François s’est fait entendre au moins sur ce point !

Aontu l’aborde de manière prudente, prônant « un débat respectueux et responsable sur la question […] Notre position est simple, nous avons besoin d’un niveau soutenable d’immigration dans ce pays, cela doit être encadré » (interview du chef du parti au journal Irish Times, 6 avril 2019).

Les modestes résultats obtenus par ces différents partis doivent être un peu relativisés. En effet, ils n’ont pas pu présenter de candidats sur toute l’île. Là où ils sont présents, leur score local est plus présentable. L’agriculteur James Reynolds, du parti national, a ainsi obtenu 1,74 % dans la circonscription de Longford-Westmeath.

En outre, parmi les nombreux candidats hors-parti (les indépendants, qui ont regroupé en tout 12,2 % des voix), certains étaient dans cette optique de prudence migratoire, ce qui leur a valu des volées de bois vert des médias.

Ainsi Gemma Doherty, présentée comme « conspirationniste » par l’Irish Times et bannie de YouTube et de Facebook, a obtenu 1,97 % dans la circonscription de Fingal. On peut citer aussi John Waters, écrivain et ancien journaliste du même Irish Times, qui a convaincu 1,48 % des électeurs de Dun Laoghaire.

Parmi les indépendants élus, certains ont « dérapé » pendant la campagne. Ainsi Venona Murphy, élue députée à Wexford, a émis l’hypothèse jugée complètement farfelue que des envoyés de l’État islamique pouvaient s’infiltrer parmi les « réfugiés » arrivés de Turquie. Noel Grealish, élu à Galway Ouest, a affirmé que parmi les migrants pourraient bien se trouver quelques « pique-assiettes » seulement motivés par les aides sociales !

Des candidats lanceurs d’alerte qui prêchent pour l’instant dans le désert. Mais le peuple irlandais apprécie les loosers magnifiques qui perdent avec panache. Après les avoir rejetés, il révise son jugement du tout au tout quelques années plus tard…

Yffic

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