« Chers Médias…». Ainsi commence le témoignage d’une infirmière en réanimation, relayé par l’Inter-Urgences, à propos de son travail quotidien, contre le coronavirus, mais pas seulement. Une lettre pour dénoncer les conditions globales de travail du personnel soignant en France, que nous vous proposons de découvrir ci-dessous.

« Lettre d’une infirmière en réanimation.

Chers médias,

Aujourd’hui vous nous demandez plus que jamais nos témoignages, des images, nos ressentis sur la situation actuelle.
Chers médias, sachez qu’aujourd’hui nous faisons notre boulot comme d’habitude… à fond.
Comme d’habitude nous nous relayons jours et nuits pour être sur le pont, nous dépensons une énergie considérable et déployons un investissement personnel et humain incroyable. Parce que notre travail c’est l’Humain. Parce que comme d’habitude nous rentrons chez nous épuisés par ces douze heures passées dans cet autre monde, là-bas, dans cet endroit nommé Hôpital Public. Hôpital pour lequel on se bat avec la même énergie que pour nos patients.

Aujourd’hui vous nous demandez si nous avons des morts, si nous sommes à bout.
Chers médias, sachez qu’aujourd’hui nous avons des morts, du travail par dessus la tête et nous sommes fatigués… comme d’habitude.
Comme d’habitude nous sommes fatigués par ce manque de respect, de reconnaissance, fatigués de se battre comme des lions dans notre métier pour «vivoter» et se faire malmener par le coût de la vie. Comme d’habitude nous avons des morts oui. Que voulez-vous qu’on vous dise de plus ?

Aujourd’hui vous nous demandez si nous nous inquiétons pour nos proches, si nous avons peur.
Chers médias, oui nous avons peur… comme d’habitude.
Comme d’habitude nous avons peur de laisser Mamie sur un brancard pendant dix heures, peur de mal prendre en charge les enfants, peur de ne pas avoir le temps, le matériel, les moyens de travailler correctement. A quand la médecine 2.0 où chaque patient s’injectera lui-même ses traitements face à un tutoriel internet ? Alors oui, nous avons peur de devoir parler au passé, de dire que notre métier «c’était» l’Humain et définitivement plus «c’est» l’Humain. Alors oui, nous avons peur d’expliquer à nos enfants que bientôt les hôpitaux seront déshumanisés, sans âme.

Aujourd’hui vous nous demandez du sensationnel, de l’image, des larmes et des preuves de courage.
Chers médias, aujourd’hui nous voulons vous montrer que nous faisons notre métier comme d’habitude. Que comme d’habitude nous sommes sur le pont, quoi qu’il arrive. Vous nous demandez des images. On veut bien vous en envoyer mais pensez aussi à venir après cet épisode. Faites de vos reportages sur le service publique et notamment l’Hôpital Public une série entière et pas un unique épisode. Après la crise, il faudra encore parler de nous, encourager les gens à prendre conscience, les politiques. Je crois que le cœur de votre métier c’est l’information, malheureusement beaucoup d’entre vous préfèrent le sensationnel. Informer les gens sur ce qu’il se passe maintenant c’est bien, informer les gens sur ce qu’il se passe au quotidien c’est essentiel. C’est pourquoi c’est à vous que je m’adresse dans cette lettre. L’Hôpital Publique coule. Vous pouvez lui lancer une bouée comme on lance une bouée à l’homme à la mer. Vous pouvez faire parti de ceux qui relayeront les bons messages.

Cela-dit, si vous voulez du sensationnel, quelque chose qui jouera sur les émotions des gens, on peut vous en donner (parce que c’est ça qui fonctionne non ?!). Que voulez-vous qu’on vous raconte ?
La tenue de cosmonaute toute la journée, le masque qui abîme les oreilles et le nez, dans lequel on respire tellement mal qu’on a mal à la tête au bout de deux heures, le fait qu’on ne peut pas boire de la journée ? Pratique me direz-vous, pas de pause pipi, pas de perte de temps. Quand on travaille trois jours d’affilée douze heures à la suite, imaginez l’état de déshydratation et les conséquences… Les mains nous brûlent de les laver trop souvent, notre peau se craquelle.
Nos corps souffrent.

Oui, nous voyons des morts. Mais le plus dur ce sont les familles. Quand les gens comprendront qu’il faut rester chez eux, nous pourront peut-être éviter de leur poser la question «On sauve votre mère ou votre fils?» «Votre mari ou votre nièce?». Il n’y aura pas de place pour tout le monde, on ne cesse de le dire, ce n’est pas une formule de politesse. Les gens meurent seuls. Les rites religieux et culturels ne peuvent être respectés. Nous n’avons pas le temps pour les familles au téléphone, pas le temps tout court. Où est l’Humain? Un habillage pour entrer dans la chambre d’un patient porteur du covid prend du temps. L’urgence vitale doit attendre. Alors oui c’est difficile. Nous passons d’une médecine réanimatoire de pointe à une médecine de catastrophe. Nos soignants ne sont pas habitués. L’impact psychologique est énorme.
Nos esprits souffrent.

Le risque infectieux est majeur. Le manque de matériel va accélérer cela. Le manque de matériel va accélérer la contamination des soignants. Déjà, certains patients ne meurent pas du covid mais bien de l’effondrement du système de santé qu’on tenait déjà à bout de bras avant la crise, par manque de personnel et de matériel.
Nous sommes exposés à des risques accrus.

Voilà, vous le savez, nos corps souffrent, nos esprits souffrent et nous sommes exposés à de nouveaux risques tous les jours. Voilà notre routine, ce qui devient des habitudes. Nous avons choisi notre métier mais les habitudes nous malmènent.

Peut-être auriez-vous aimé plus de détails sur la situation. J’aurais eu de quoi vous en parler plusieurs heures. Mais revenez dans quelques mois, après la crise. Nous aurons plus de temps pour vous raconter et faire des images. Nous avons au quotidien des situations qui feront de l’audimat : des infarctus chez des jeunes de quarante ans, des tentatives de suicide chez les ados, des accidents de montagnes, des histoires héroïques, des morts violentes, des histoires glauques à n’en plus finir. C’est notre quotidien.

Nous serons toujours là après cette crise avec la même rage et une énergie décuplée pour défendre notre Hôpital Public. On espère que vous serez aussi au rendez-vous, pour relayer l’information à tous les niveaux. On veut croire qu’on peut comptez sur vous dans notre combat, pour sensibiliser les gens, persuader les politiques de nos réels besoins. Faire que ce combat soit commun. Parce que nous sommes tous «Humains».

En attendant, informez les gens sur les points positifs de ce virus. Sur l’état de la planète, l’entraide parmi les gens, les cagnottes en lignes, les actions solidaires qui sont parfois remarquables. Encore une fois, bon nombre de personnes font ces actions pour se donner bonne conscience. On remercie néanmoins du fond du cœur tous les restaurants et les boulangeries qui nous livrent à manger, les gens qui prêtent des appartement gratuits pour les soignants, les garages qui réparent gratuitement nos voitures, les gens qui nous applaudissent tous les soirs.
Mais qu’on se le dise, cela ne suffira pas. Cela ne sera pas suffisant pour sauver l’Hôpital Public et ses soignants.

Chers médias, l’Hôpital Public compte sur vous pour relayer les bons messages pendant cette situation exceptionnelle mais aussi et surtout après.

Une infirmière en réanimation. «